TW1

Tom Waits, ça fait longtemps qu'on n'en pas pas parlé ici, longtemps. Dernière chronique (Bad As Me) en 2012, les autres (et vraiment pas tous les albums, en plus ; certains des premiers) en 2009, chapeau ClashDo. Pourtant, j'aime Tom Waits. Vraiment. J'aime son côté déglingué (un rock-critic, un jour, décrira sa voix comme marinée dans un fût de chêne, séchée au soleil, puis renversée par un camion, quelque chose dans ce genre). Et puis le mec a fait des albums absolument géniaux : Blue Valentine, Small Change, Swordfishtrombones, Bone Machine, et ces deux monuments que sont Heartattack And Vine et Rain Dogs. Waits a démarré sa carrière calmement, sur Asylum Records, signé en 1972 ou 1973, premier album, Closing Time (pas son meilleur, mais déjà, une atmosphère fin de nuit enfumée dans un club de jazz de seconde catégorie qui marque bien l'auditeur) en 1973. Les Eagles reprendront Ol' 55, Tim Buckley Martha. Son style, à la fois folk, bluesy et surtout jazzy, fait des étincelles. Sa voix n'est pas encore niquée, mais déjà, à part. Après un deuxième album du même tonneau (The Heart Of Saturday Night et sa pochette à la Sinatra), Waits sort, en 1975, un double album live : Nighthawks At The Diner. La pochette le montre assis à une table d'un diner (ces restaurants de route, en préfabriqué), par la fenêtre. Aussi bien la photo de pochette que le titre de l'album sont en allusion au tableau d'Edward Hopper "Nighthawks" montrant des clients d'un bar, adossés au comptoir, vus de la rue, à travers une grande vitre. Ce live est assez particulier pour deux raisons.

TW2

La première : Tom Waits a voulu ici recréer l'ambiance enfumée, feutrée, d'un petit club de jazz. Mais j'ai dit 'recréer', car l'album, en fait, a été fait en studio, au Record Plant de Los Angeles. En fait, ce n'est pas un live, officiellement, mais un album studio enregistré devant un petit public, dans les conditions du live. A vous de voir si vous pensez qu'il s'agit d'un live (comme tout a été enregistré dans les conditions du live, Waits parlant entre les morceaux, blaguant, décrivant les chansons, ça peut le faire...) ou d'un album studio. L'autre raison, qui découle de la première : aucune chanson ici n'est issue des précédents opus. Waits a fait un live en studio,  avec des chansons totalement neuves, inédites. C'est à la fois logique et inhabituel. Logique, car après tout, quelque part, ceci n'est pas un live. Inhabituel, car Waits a voulu faire un live, quelque part, donc autant jouer le jeu à fond et interpréter des chansons de son répertoire (ou des reprises ; aucune ici) déjà connues, plutôt que des nouveautés. Peu importe, dans tous les cas, ce qu'est Nighthawks At The Diner : album live ou pas, c'est un chef d'oeuvre qui, en 74 minutes, offre 10 titres (et 18 plages audio en comptant les monologues) sublimes. Difficile de dire laquelle est la meilleure. Nighthawks Postcards (From Easy Street), longue de 11 minutes, Emotional Weather Report, les deux parties de Spare Parts ?

TW3

Tout, en fait ? Oui, tout. Enregistré avec d'excellents musiciens (Mike Melvoin au piano, piano électrique et guitare, père de Wendy de Wendy & Lisa, musiciennes de Prince ; Bill Goodwin à la batterie ; Jim Hughart à la contrebasse ; Pete Christlieb au saxophone ; Waits est un peu au piano ou à la guitare), Nighthawks At The Diner possède une atmosphère incomparable, Waits a totalement réussi son coup, et force est de constater que pour un artiste aussi peu installé (deux albums qui se vendront bien, sans tout faire péter ; très bien reçus par la presse, mais pas des best-sellers, pas très commerciaux), un album de ce genre, double et conceptuel, faux live constitué de nouvelles chansons (de quoi déstabiliser l'auditeur lambda), c'est osé, audacieux, un beau pari. Un pari totalement réussi, cet album étant unanimement considéré comme étant un des sommets d'une carrière qui, ensuite, va aller de l'avant, quasiment en non-stop (aucun mauvais album chez lui, sérieux, enfin, hormis peut-être The Black Rider en 1993). Si vous ne connaissez pas Tom Waits (chez qui Higelin a sans doute pris quelques trucs, notamment sa passion pour les rythmes ternaires, volontairement bancaux, dont Higelin se fera une spécialité dès 1976), je ne peux que vous envier : vous allez, tôt ou tard, découvrir un des artistes musicaux américains les plus intègres, talentueux et passionnants de sa génération (à quand le prochain album, d'ailleurs ? Le dernier, c'est Bad As Me, en 2011, tout de même). Oui, rien que ça, et c'est énorme, déjà.

FACE A

(Opening Intro)

Emotional Weather Report

(Intro)

On A Foggy Night

(Intro)

Eggs And Sausage (In A Cadillac With Susan Michelson)

FACE B

(Intro)

Better Off Without A Wife

Nighthawks Postcards (From Easy Street)

FACE C

(Intro)

Warm Beer And Cold Women

(Intro)

Putnam Country

Spare Parts I (A Nocturnal Emission)

FACE D

Nobody

(Intro)

Big Joe And Phantom 309

Spare Parts II And Closing