519cTvlAxOLLe petit monde du rock est jalonné de groupes plus ou moins clivants. Et, ô incroyable coïncidence, beaucoup d'entre eux sont des groupes de rock progressif. Tiens, prenons le cas de Yes, par exemple. Il vous suffit simplement de prononcer ce nom à un anti-prog (ou simplement à quelqu'un qui n'aime pas le prog et qui va juste encaisser Pink Floyd et l'Aqualung de Jethro Tull) pour qu'il foute le camp aussi sec. Des titres comme Close To The Edge et (surtout) Tales From Topographic Oceans, à eux seuls, fissurent et enculent à sec les armures les plus robustes. Mais, il y a un groupe qui fait encore mieux que Yes. À tel point que même certains de ceux qui jouent dans son camp lui vouent une détestation des feux de Dieu. Je parle bien évidemment de ce trident venu de l'Enfer qu'est Emerson, Lake & Palmer. Je vous jure que c'est vrai : il y a des fans de prog qui auraient adoré couper la tête de ces mecs pour l'empailler et l'accrocher au mur en guise de trophée d'une partie de chasse. Moi qui vous parle et qui n'aime pas le prog, je vous laisse imaginer la détestation que je peux vouer à ces trois-là. Que l'on me parle de Tarkus, de Trilogy ou de Brain Salad Surgery, le résultat est le même : votre intégrité physique est menacée.

MAIS, il y a un autre groupe, et qui n'est pas progueux pour un sou et qui divise bien comme il faut, c'est Sonic Youth. Lui aussi, on peut le dire, a sa palanquée de détracteurs. Ce qu'on leur reproche ? D'abord, d'être de mauvais musiciens. Alors oui, c'est clair que ce ne sont pas des virtuoses, mais ils n'ont jamais prétendu l'être. On leur reproche également de masquer ces lacunes sous une avalanche de bruit. C'est leur faire, à mon avis, un faux procès. Kim Gordon et consorts n'ont jamais ramené leur fraise en claironnant à qui voulait l'entendre « ouais, nous, avec nos grattes, on nique tout le monde ». Dès le départ, ils étaient conscients qu'ils étaient des musiciens très limités. En revanche, le reproche que l'on peut faire à ce groupe, c'est d'avoir fait de la musique avant tout pour lui. Jamais ils ne se sont souciés de comment leurs albums allaient être reçus. Que ce soit le panégyrique ou la grosse flambée, ils en avaient rien à foutre. Alors oui, à partir de 1990 et Goo (sûrement le seul disque que les anti Sonic Youth arrivent à encaisser, tant bien que mal), ils ont rendu leur musique plus accessible, mais il ne fallait pas s'attendre à mordre un public large. Si l'on devait ne retenir qu'une chose venant d'eux, ce serait, tout en ayant été plus accessible avec le temps, de n'avoir jamais baissé le froc et écarter la rondelle.

55b730af35708aa4373d2521Et moi ? Comment je me positionne dans tout ça ? Franchement ? Sonic Youth est un groupe que j'aime bien, pour lequel j'ai une vraie affection. Vous l'avez lu il y a quelques temps, j'ai inscrit EVOL dans la liste de mes 100 albums de chevet. Jusqu'à 1987, je suis assez réceptif à leur boulot. C'est, justement, à partir de 1988 et surtout à partir de Goo que je décroche. Post 1987, il n'y a que dans Experimental Jet Set, Trash And No Star que je trouve mon compte. Cela dit, attention, ça ne veut pas dire que tout ce qui vient de ce groupe d'entre 1982 et 1987 est automatiquement parole d'évangile pour moi. Je suis capable de les aimer comme je suis capable de les détester au sein d'un même disque. Prenons l'exemple de Confusion Is Sex. Si un morceau comme Protect Me You me colle une gaule terrible, il en est un autre qui me donne furieusement envie de les empaler sur une pointe d'espadon. Écoutez donc leur reprise du I Wanna Be Your Dog des Stooges et vous comprendrez. D'ailleurs, un tel choc des extrêmes résume parfaitement ce qu'était Sonic Youth dans la période 1982-1987 : parfois génial, parfois insupportable.

Depuis une trentaine d'années, environ, il y a un consensus qui empêche (si on veut bien se laisser empêcher, cela va de soi) de dresser un constat implacable : Sonic Youth est un groupe surestimé. Alors, on va me dire (je le dis aussi, au passage) « oui mais, Sonic Youth, c'est un groupe important de la scène rock des années 80 et il a influencé un pan de la scène rock des années 90 ». On est d'accord, mais ce n'est pas parce qu'un groupe est important et qu'il a influencé un pan que cela en fait un grand groupe. Sonic Youth a toujours été un groupe sympathique, compétent et intègre, mais jamais un grand groupe. Ce qui n'empêche pas qu'ils ont sorti deux albums qui valent vraiment des points : EVOL et Experimental Jet Set, Trash And No Star. Certains rajouterons Dirty et Washing Machine à la liste. Moi, non.

indexEt l'album d'aujourd'hui, alors ? Celui d'aujourd'hui, c'est Sister, il est sorti en 1987. C'est le cinquième album du groupe (si l'on prend en compte l'EP de 1981). On ne va pas y aller par quatre chemins : les fans de Sonic Youth seront aux anges. Tout ce qui caractérise leur groupe favori est là. Et, il leur sera difficile de trancher dans la barbaque pour faire le tri. Les anti Sonic Youth y trouveront une raison supplémentaire pour se conforter dans leur opinion au sujet du groupe. Et pour ceux qui sont dans mon cas ? À l'exception des crus de 1986 et 1994, ce sera comme d'habitude : on y piochera de très bons morceaux mais, l'album, dans son intégralité, ne trouveront pas grâce. De très bon, nous trouvons Beauty Lies In The Eye. Une ballade Sonic Youthienne dans l'âme et interprétée par Kim Gordon. Cela peut prêter à sourire que d'associer ballade et Sonic Youth, mais c'en est une. Et, c'est une très belle réussite. Pipeline/Kill Time est aussi une vraie réussite mais, il faut préciser que, la quasi moitié de la chanson est occupée par un tunnel sonore durant lequel on entend des sons de guitare tournoyer. Et, comme on est chez Sonic Youth, le son n'a rien d'une caresse pour les oreilles. Vous voilà prévenus. Troisième réussite à mettre à l'actif du disque : Pacific Coast Highway. Un noise-rock pur jus, frappé du sceau de la polyrythmie et de nouveau chanté par Kim Gordon. Du pain béni pour les fans, ainsi que pour ceux qui aiment bien, sans être fan. Hot Wire My Heart fait également du bien par où elle passe. Tout comme White Kross. On évolue cette fois sur un truc nettement plus nerveux et brutal.

356x237Pour le reste ? Cotton Crown est pas mal, mais il y a, facilement, une bonne minute, voire une bonne minute et demi en trop. Après, c'est franchement vachement bof tout ça. Que ce soit Schizophrenia, (I Got A) Catholic Block, Stereo Sancity et Tuff Gnarl, rien ne décolle, rien ne marque. Ça n'est pas mauvais comme peuvent l'être certains titres de Confusion Is Sex ou Bad Moon Rising, mais on est vraiment à de nombreuses années-lumière des déflagrations sonores d'EVOL comme Tom Violence ou In The Kingdom #19. Et même, par rapport à un Pacific Coast Highway, il y a un monde. En fait, sur Sister, c'est vraiment tout, ou rien. Comme souvent chez Sonic Youth. Voilà les amis, avec ce que je viens de vous écrire, vous avez toutes les cartes en main. À présent, libre à vous de voir si vous avez envie de jeter une oreille sur ce disque. Et, soyez sans craintes, si vous ne le faîtes pas, je ne vous en tiendrai pas rigueur.

Face A

Schizophrenia

(I Got A) Catholic Block

Beauty Lies In The Eye

Stereo Sancity

Pipeline/Kill Time

Face B

Tuff Gnarl

Pacific Coast Highway

Hot Wire My Heart

Kotton Crown

White Kross