Les_Enfants_des_tenebres_et_les_Anges_de_la_rueEt si nous filions la métaphore sportive, plus précisément footballistique ? Vous êtes d'attaque ? Okay. Alors, prenons le cas d'un attaquant de pointe. La première saison est d'enfer. Le mec tourne à vingt-cinq buts inscrits. C'est la révélation. La presse spécialisée se tire sur la nouille, le joueur a ses fans, bref, tout roule... sur des roulettes. La deuxième saison ? Les performances restent bonnes, mais en deçà de la saison précédente. La presse spécialisée, très élogieuse un an avant, commence à tourner sa veste, les fans, eux, restent fidèles à leur favori. La troisième saison ? Là, ça devient franchement moyen (voire médiocre) et la presse spécialisée se met à envoyer des boulets rouges comme Jésus distribuait les petits pains. Les fans sont encore là, mais commence à se questionner. La suite ? Quant il n'y a pas de progrès après deux années difficiles, ça commence à se fissurer de toutes parts et le joueur, tombe dans l'anonymat, chaque jour un peu plus. Ce que je viens de décrire là, c'est exactement ce qu'a connu Jean-Patrick Capdevielle. Passé du grand espoir à... plus rien du tout. Son nom, à l'exception des fans de la première heure (il en reste encore, pour l'instant) et des connaisseurs en chanson et rock français, n'évoque vraiment plus grand chose.

Et pourtant... pour Capdevielle, les choses avaient idéalement débuté. Petit retour dans le temps. Quarante-et-un ans en arrière. En août 1979 déboule Quand T'Es Dans Le Désert qui n'est alors qu'une face B et qui n'a, théoriquement, aucune chance d'intéresser les radios. On connaît la suite. Sans avoir eu le temps de faire ouf, la France découvre un chanteur qui, vocalement, chique carrément à Higelin (une écoute intensive d'Irradié n'est pas à exclure pour Jean-Patoche), musicalement, lorgne carrément du côté des Dire Straits et qui n'hésite pas à rentrer dans le lard du pouvoir politique en place à l'époque : le pouvoir giscardien, of course.

Tous les rapaces du pouvoir, menés par un gros clown cynique, plongent vers moi sur la musique d'un piètre accordéoniste, j'crois pas qu'ils viennent me parler des joies d'la vie d'artiste...

800x800bbLà, c'est clair, faites passer le chariot, salut Mickey : le Jean-Patrick, il s'est pas pointé dans le game pour confectionner des chapelets. Non, là, il a envie de défourailler de l'arrière-train. Avec ces quelques vers, il attaque clairement deux hommes politiques de l'époque. D'abord, Raymond Barre, le premier ministre, tributaire il est vrai, d'une vraie bedaine de camionneur. Un mec qui n'avait d'expressions faciales qu'en cas de dringues aiguës. Et ensuite, évidemment, le Président de la République : Valéry Giscard-D'Estaing, dit VGE ou encore, la verge en feu. VGE qui, en plus de se faire inviter chez des français triés sur le volet pour manger des œufs brouillés et des profiteroles, pratiquait effectivement l'accordéon. D'ailleurs, avant qu'il n'occupe des postes importants (ministre des finances et ensuite Président), il n'était pas rare de le voir dans les rues de Chamalières en train de branler son piano aux poumons nacrés. Heureusement pour lui, Capdevielle est arrivé à une époque où la censure s'assouplissait et où le risque de représailles était foutrement moins important. S'il avait chargé de Gaulle et Pompidou de la sorte (l'accordéon en moins), cela aurait pu être très chaud pour son petit cul. Mais, attendez, ça ne s'arrête pas là. Il y en a un autre qui ramasse tarif.

Quel est cet autre ? François Mitterrand. À l'époque, secrétaire général du Parti Socialiste.

D'l'autre côté voilà Caïn, toujours aussi lunatique, son œil est rempli de sable et sa bouche, pleine de verdicts, il trône dans un cimetière de vieilles pelles mécaniques.

Caïn tuant Abel, dans les récits coraniques. Sur l'échiquier politique français, c'est Mitterrand qui flingua Georges Marchais en chouravant la tête de l'Union de Gauche, laquelle était alors menée par les communistes. Lunatique ? Est pointée du doigt la versatilité de Mitterrand, n'ayant jamais hésité à retourner sa veste pour se placer dans le camp potentiellement le plus pourvoyeur en voix. L'oeil rempli de sable ? Une allusion au regard que traînait sans cesse Mitterrand : un regard de bovin se réveillant tout juste d'une anesthésie générale. La bouche pleine de verdicts ? Allusion directe aux tons professoraux et hautains des discours de Mitterrand. Le cimetière de vieilles pelles mécaniques ? Allusion directe à l'affiche de campagne de Mitterrand lors des élections présidentielles de 1965. Tout ceci forme un bon rhabillage pour l'hiver, qui n'a sans doute ni chaud, ni froid a celui qui a été visé, mais qui fait du bien à entendre pour tous les citoyens qui, quatorze ans durant, se sont fait enculer à sec par la politique mitterrandienne.

Je vous disais un peu plus haut que Quand T'Es Dans Le Désert était une face B, ce qui veut donc dire (sans blagues ?) qu'il y avait une face A. Laquelle est Tout Au Bout De La Ville. Une très bonne chanson, il n'y a rien à redire là-dessus. Mais, quand on l'écoute, on comprend pourquoi c'est Quand T'Es Dans Le Désert qui a eu droit à une intense diffusion sur les ondes. Cette dernière avait davantage la carrure du tube. L'album aligne 9 chansons. On en a déjà vues deux. Sur les sept restantes, il faut éliminer d'emblée Quarante-Trois Souvenirs, littéralement à chier. Et pourtant, sa ligne de basse slappée annonçait des plaisirs qui... ne viendront jamais. On écarte aussi Salomé, moins nulle que Quarante-Trois Souvenirs, mais emmerdante comme un jour de pluie. Par contre, en ce qui concerne Au-Dessus Des Rues, Coup D'Semonce, Elle Est Comme Personne, Faudra Bien Que Le Démon Sorte et Les Bruits De La Nuit, c'est irréprochable, à moins d'avoir la haine de Capdevielle chevillée à l'âme, ce qui n'est pas rare.

500x500Pour ce qui est de l'écriture, sachez que vous ne trouverez rien, à l'exception de Quand T'Es Dans Le Désert, qui soit réellement accessible. N'oubliez pas que l'on est chez Capdevielle qui, à l'instar de Thiéfaine, a écrit des choses ampoulées et imagées à l'extrême. On parle quand même d'un mec qui, s'il l'avait voulu, aurait pu chanter une histoire d'ange, marchand de certitudes et qui, dans le ciel étrange, aurait poignardé le fantôme des solitudes. Alors ? Est-ce que Capdevielle méritait vraiment d'être méprisé comme il l'a été ? Clairement non. Même si, il est vrai que, ses albums suivants n'ont jamais été aussi bons que celui abordé aujourd'hui. J'étais l'homme le plus riche du monde... l'or m'a ruiné, a un jour écrit Blaise Cendrars. Pour Capdevielle, idem. L'énorme succès inattendu rencontré en 1979 a laissé des traces. Et, le bonhomme étant du genre solitaire, ça n'a pas arrangé les choses. C'est pas très populaire le goût de la solitude, chantait-il... Il ne croyait pas si bien dire.

Face A

Au-Dessus Des Rues

Coup D'Semonce

Quarante-Trois Souvenirs

Elle Est Comme Personne

Face B

Tout Au Bout De La Ville

Quand T'Es Dans Le Désert

Salomé

Faudra Bien Que Le Démon Sorte

Les Bruits De La Nuit