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Avec le recul, je commence à me demander si 2014 n'est pas une des années qui m'a donné le plus de kiff en termes de bons disques rock. Nan, pas de la viande à listes Rolling Stone, pas de la camelote Taratatouille sous vide vendue par Nagui Lux (mercis éternels, Ben), pas de choses méga-obscures dénichées sur le Bandcamp d'un groupe de Plovdiv en Bulgarie. Non, juste un quintette de disques qui aurait dû décrocher les hits et les honneurs. Mais manque de bol, le grand public n'avait plus envie d'entendre du wockanwol. Pourtant, il y a un joli revival heavy rock depuis une bonne vingtaine d'années : les mecs stoner, les mecs du doom... Bon, ceux-là sentaient trop le sous-vêtement semestriel et le shit ougandais pour séduire les masses. Mais pour les moins aventureux, l'industrie (enfin, pas Pascal Nègre qui en avait certainement rien à foutre) avait pourtant pensé à tout. Des groupes sincères, qui présentent bien et amoureux d'une forme surannée de rock seventies, teinté de blues, de soul, de glam, de psychédélisme selon les cas particuliers.

Ils ont (ou avaient, pour certains...) pour noms Triggerfinger (Belgique), Birth Of Joy (Pays-Bas), Graveyard (Suède), The Vintage Caravan (Islande), The Temperance Movement (UK) entre innombrables autres, et usinent un rock absolument dénué de prétention et d'innovation, mais qui assure méchamment sur et hors de scène. Des galériens qui s'enfilent des tournées éreintantes à la façon des ainés 70s comme Steve Marriott, qui labourent les scènes sans relâche. Un régime à faire craquer les plus fragiles. Les premiers démissionnaires ont été les Bataves de Birth Of Joy qui ont jeté l'éponge après un dernier album en 2018... Avec tout ça, je m'aperçois que je n'ai pas cité les 5 disques 2014 en question. Bon, il y en avait un qui grattait à la porte de mon top 100, le Prisoner de Birth Of Joy. Un bouzin assez décoiffant qu'il faudra bien aborder un jour. Il y avait aussi le By Absence Of The Sun de Triggerfinger, le Voyage de The Vintage Caravan et le Black Moon Spell de King Tuff....

Voila, voila.

Hé, Dudule, vieille bite ! Il est où le 5e disque, zguegue de narcisse !

Mais où avais-je la tête ! Dans la teuch' de ta maman, peut-être, petit insolent. Oui, un 5e disque. De la part du groupe qui nous intéresse ici, et qui a craqué ma liste de 100, c'est dire l'estime que je lui porte. Great Western Walkyrie, donc. Par Rival Sons. Un groupe fondé en Californie aux alentours de 2006 par Jay Buchanan (chant incarné), Scott Holiday (guitare astucieuse), Michael Miley (batterie robuste) et Robin Everheart (basse, et c'est déjà pas mal), sur les cendres de divers groupes et projets personnels. Les mecs ont déjà de la bouteille quand ils jouent ensemble et ça se sent. Rival Sons ne va pas être là pour tartiner les sandouiches. Ils se tapent du club (sandouiche, haha), se font connaitre et sortent un premier album numérique puis en EP en 2009/2010, en guise de carte de visite. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que la réputation du quartet est vite faite. Un gang no bullshit qui bosse dur, et qui ne soucie pas des tendances du moment. Dès ce 1er disque, ils enchainent tournées de clubs et premières parties prestigieuses (Alice Cooper, ACDC, Sabbath... ce genre de groupes de patronage).

Le label Earache flaire la bonne affaire et signe le groupe. S'en suivent deux albums quasi-enchainés en 2011 et 2012, Pressure and Timeet Head Down.Et le succès prend de l'ampleur : tops 50 aux USA, UK et différents pays. Des tournées à qui-mieux-mieux, la story est belle , ma Bebelle.

Mais ce régime fait sa première victime. Robin Everheart commence à avoir le foie qui yoyotte à force de voyager en tour-bus 380 jours par an, et Dave Beste est embauché à sa place. Dès les premiers jours de 2014, rebelote et back to the studio à Nashville avec le fidèle Dave Cobb (présent depuis leurs tout débuts) , producteur émérite plus spécialisé dans la country et l'americana (le fantastique Jason Isbell, entre autres), d'ordinaire. L'association Rival Sons/Cobb fonctionne du feu de Dieu, car les deux camps partagent une approche spontanée et efficace. Le groupe a une règle avant chaque enregistrement : aucune chanson composée, et tout doit être fait en moins d'un mois : écriture, enregistrement, pré-mixage. Et si ça peut se faire en 15 jours, c'est pas plus mal. Il y a encore du taboulé à manger dans le catering des salles européennes ou du saumon fumé dans celle de Sabbath, on va pas la jouer feignasse à boire des coups dans la chaleur du studio.

Rival-Sons-official-2014

Le groupe tourne cet album avant même sa sortie, et la réception critique est quasi-unanime : ils ont frappé fort, les enculés. On les voit chez Denisot, Jools Holland, Dave Letterman, ils font les stades européens avec Aerosmith. L'album sky-rockette dans les classements scandinaves et UK (le groupe marche surtout en Europe), top 3/5/15. N'en jetez plus. Faut dire que le disque a tout pour plaire. Un visuel à l'ancienne genre "les mafieux au boulot", un son aux petits oignons déglacés au vermouth, et une empilade de chansons tantôt hard rock, tantôt bluesy, tantôt psychédéliques. Le cahier des charges est respecté au petit poil de cul. Jay Buchanan est un chanteur qui sait utiliser sa voix (ce qu'il fait sur Where I've Been, frissons Paul Rodgersiens) et qui ne se laisse aller qu'à des débordements occasionnels. Ce qui rend des choses comme le hurlement final de Secret encore plus impressionnantes. Scott Holiday est un guitariste intelligent, tout en petites fioritures et souci du détail plutôt que grosse éjaculation d'éléphant d'Asie. Il peut à la fois convoquer Pete Townshend sur Belle Starr ou la jouer en retrait, puis lâcher les chevaux. Du velours. Quant à la section rythmique, la production la met magnifiquement en valeur. La frappe de Michael Miley rappellera des choses à certains d'entre vous, et la basse de Dave Beste découpe de jolies tranches de groove moelleux.

Alors oui, les ronchons vont me dire "Mouais, les ficelles sont épaisses, quand même". Oui. Et non. Rival Sons ne fait pas mystère de ses influences, et se lance pour défi de les honorer du mieux possible. C'est plus finement fait que du Greta Van Fleet (l'expérience, OK). Oui, il y a les hard rocks réglementaires (le single d'intro Electric Man, Secret, Play The Fool,  Open My Eyes (tube en puissance)), la ballade soul (Where I've Been), les cavalcades épiques avec Belle Starr et Destination On Course idéalement placées sur la fin de l'album. Mais il y a aussi un Good Things bluesy mais pas démonstratif, un Good Luck qui aurait pu figurer au répertoire d'un groupe de 1964-65 sans problème, un The Rich and The Poor doorsien... C'est foutrement de bon goût, joué avec un sens aigu de la nuance par des gens humbles et intelligents.

Il n'y a rien à détester ici, y a juste à déguster.

 

Electric Man

Good Luck

Secret

Play The Fool

Good Things

Open My Eyes

The Rich And The Poor

Belle Starr

Where I've Been

Destination On Course