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Pour ce nouveau numéro de Music Books, un livre découvert ici, via des conversations par commentaires interposés, c'était même, il me semble, sur le premier article de cette catégorie, qui avait entraîné pas mal de réactions (positives, sinon j'aurais cessé, probablement, cette catégorie qui, pour le moment, est plutôt du genre régulière). Ce livre est signé Barney Hoskyns, journaliste musical britannique (il a un temps été rédacteur en chef de Mojo, un magazine musical) dont on a parlé ici il y à quelques semaines via un autre de ses livres, un pavé passionnant sur Led Zeppelin, baptisé Led Zep, et qui consistait en une succession de témoignages retraçant l'histoire du groupe. Les témoignages des membres du groupe, de leur entourage (famille), de leur amis musiciens, de journalistes... Le tout était passionnant à lire, vraiment, et on y apprend plein de choses, pas forcément super gentilles, sur le groupe et son fonctionnement interne (une vraie horde de barbares, en tournée, notamment). 

Cet autre livre de Barney Hoskyns, publié à la base en 2006 (chez nous, ce fut en 2008, aux éditions du Castor Astral, collection Castor Music), s'appelle Hotel California : Les Années Folk-Rock (1965-1980), et est assez court, 300 pages seulement (en grand format). C'est franchement peu, surtout que, vu le sujet, on se serait attendus à u pavé (le livre sur Led Zeppelin dépasse les 500 pages, là aussi en grand format, chez un autre éditeur). C'est peu, mais c'est passionnant de bout en bout, autant le dire tout de suite. De tous les livres que j'ai abordés jusqu'à présent, celui-ci est, avec le Paringaux et les deux Lester Bangs posthumes, sans doute le plus recommandé. Son sujet ? La dépiction de la vie en Californie, baie de San Francisco et quartiers de Los Angeles (La Cienega, Laurel Canyon, etc, etc), dans les années 60 et 70. Pas la vie de tout un chacun, mais celle, privée et professionnelle, des nombreux musiciens qui créchaient dans le coin à l'époque et ont fait de cet endroit la Mecque du rock U.S. de l'époque. 

Ici, on parle notamment des Eagles, de Crosby, Stills & Nash (& Young) - ces derniers, seuls ou ensemble -, de Joni Mitchell, Gram Parsons, Gene Clark, les Byrds, Jackson Browne, Linda Ronstadt, James Taylor, un peu Tom Waits, Steely Dan, Poco et Fleetwood Mac. On parle aussi des businessmen du milieu : Jerry Wexler, Ahmet Ertegun, mais surtout, surtout (s'il y à un personnage principal dans ce livre, indéniablement, c'est lui), David Geffen. Personnage atypique, homosexuel (ce n'était un secret pour personne, mais il ne le clamait pas sur tous les toits non plus, au contraire ; ça ne semblait en tout cas poser de problème pour aucun des artistes dont il s'occupait), qui a bossé comme agent de stars (aux côtés d'Elliott Roberts, fréquemment cité ici aussi), gérant notamment les carrières de CS &N ou Joni Mitchell, avant de fonder son propre label, Asylum Records, en 1971 (avec Roberts), sur lequel il a signé Joni Mitchell, les Eagles, Linda Ronstadt, Judee Sill, J.D. Souther, Gene Clark (pour un unique album), Bob Dylan (en 1973/74), Tom Waits, Warren Zevon... En 1975, il a cédé la place de dirigeant de ce label spécialisé dans le soft-rock et la country-rock, pour devenir vice-président de Warner Bros Studios (cinéma) pendant deux ans. Après un temps de retrait (il s'est cru malade, fausse alerte), il a fondé un autre label, Geffen Records, en 1980, sur lequel il a signé notamment Neil Young (contre qui il intentera un dégueulasse procès pour albums non-représentatifs et non-commerciaux), Lennon (Double Fantasy), Simon  & Garfunkel, Guns'n'Roses, Sonic Youth... Depuis 1994, il a fondé, avec Steven Spielberg et Jeffrey Katzenberg, la maison de production cinématographique DreamWorks SKG (leurs initiales). C'est un vrai mogul de l'industrie. 

Le livre de Hoskyns n'est ni une charge ni une ode à cette époque. On a envie de voyager dans le temps pour vive pleinement cette époque directement là-bas, où on pouvait croiser Crosby, Jackson Browne ou les Eagles dans les rues ou assister à des soirées débridées (pour le moins), où alcool, cocaïne et jolies filles coulaient à flot. Mais, aussi, la drogue, justement... Elle était partout. Vous pensiez que les Eagles, Jackson Browne (un de leurs potes), James Taylor (peu présent dans ces pages, souvent en lien avec la came) étaient des artistes gentillets de soft-rock sans danger ? Ils sniffaient tellement de coke que l'industrie de la came les en remercie probablement encore. 

Joni Mitchell n'est pas épargnée. Elle a un talent dingue, la Canadienne (dont on va parler ici en fin d'année, et début 2021, d'ailleurs, via un cycle), c'est clair, un vrai, grand talent, du génie même. Elle a fait les albums qu'elle voulait, passant à un soft-rock très jazzy dès son arrivée sur Asylum, après des débuts folk-rock chez Reprise. Elle est décrite, souvent, comme quelqu'un avec un égo surdimensionné (un intervenant, il y en à beaucoup, dit à son sujet, en substance : se faire comparer à Picasso, très bien, mais quand je l'entend elle-même faire cette comparaison positive, j'ai un peu de gêne), dont l'expression hautaine, présente sur beaucoup de photos (même s'il y en à aussi beaucoup où elle sourit, personne n'est parfait), n'est pas juste un style qu'elle se donne. Apparemment, elle se prend pour la plus belle invention humaine depuis le pain tranché vendu sous cellophane. Et ses relations amoureuses sont légion, parce qu'elles sont nombreuses : Graham Nash, David Crosby (qui lui a produit son premier album), James Taylor, Jackson Browne, Leonard Cohen, John Guerin (un de ses musiciens), Glenn Frey (Eagles), Jack Nicholson, Warren Beatty, J.D. Souther, Sam Shepard...elle a vécu, aussi, avec Geffen, mais étaient juste amis. 

Hoskyns retrace, chronologiquement, passant de l'un à l'autre de ces artistes, la vie parfois mouvementée, riche de hauts et de bas, de la diaspora folk-rock en Californie. Les drames (mort par overdose de Gram Parsons, dont le corps sera, selon ses propres volontés, brûlé dans le désert à Joshua Tree, après avoir été volé par son producteur à l'aéroport, lequel producteur aura évidemment quelques soucis par la suite), les tensions (la tournée 1974 de CSN&Y, assez bordélique et riche en bataille d'égo, comme toujours avec ce supergroupe rempli de fortes têtes qui ne sont pas épargnées ici; Crosby étant décrit comme un drogué emmerdeur à moitié bouffon, Stills comme un macho sudiste viril et très colérique, Nash comme une bonne pâte prête à satisfaire tout le monde parce qu'il n'a pas la stature légendaire de ses comparses, et Neil Young comme un introverti à la limite de l'autisme)... La fin du rêve, aussi, à la fin des 70's. 

Ce livre est certes court, mais il est juste remarquable. Vu le peu de pages, il est vendu assez cher, 24 euros (maximum, vu que c'est imprimé au dos ; mais on peut l'avoir pour moins cher ; ne l'achetez pas plus cher que ces 24 euros, en revanche), mais je ne regrette absolument pas cette aquisition. Hotel California : Les Années Folk-Rock (1965-1980), dont le titre original est Hotel California : Singer-Songwriters & Cocaine Cowboys In The L.A. Canyons (c'est autre chose, hein, ce titre original ?), est donc un livre génial. Conseillé !