Apathy-for-the-Devil-Kent

Nouveau Music Books, ça commence vraiment à être régulier sur le blog, environ une fois par semaine. A voir le visuel, c'est encore un livre publié, chez nous, par Rivages Rouge, on reconnaît là très bien leur style graphique très généreux en texte, unicolore (une seule couleur de fond, recto, tranche et verso ; en poche, c'est blanc, mais la couleur est choisie pour le titre), avec une photo noir & blanc contrastée (la même pour la version poche, qui st celle que j'ai, par ailleurs, pour ce livre)... Chez cette maison d'édition, excellente, j'ai déjà proposé, ici, un livre sur Led Zeppelin (c'était même le dernier publié ici), un sur les Stones via 50 de leurs chansons, et un sur le festival d'Altamont en décembre 1969. Ah, et un sur le manager de Led Zeppelin, Peter Grant, aussi. 

Publié en 2012 en Angleterre, publié en 2012 aussi chez nous, ce livre est signé Nick Kent (et est traduit par son épouse, Laurence Romance). Il ne s'agit pas d'une collection de ses textes (j'aurais bien aimé, ceci dit, mais il en existe déjà une, The Dark Stuff, que j'ai abordé fin septembre), ni d'une biographie, mais d'une autobiographie. Celle de Nick Kent, donc, bravo les mecs. Apathy For The Devil, tel est le titre, aussi bien original que français (il sonne si bien, pourquoi le changer ?), et le sous-titre, une habitude de la maison d'édition, est Les Seventies, Voyage  Au Coeur Des Ténèbres. Le titre de cette autobiographie est, je trouve, parfait, car il symbolise bien l'ambiance générale de ce livre, l'ambiance générale des années 70 aussi. Si Kent ne se trompe pas, car il le dit quelque part dans le livre, ce titre est à la base une expression utilisée par Bob Dylan pour résumer un concert des Rolling Stones auquel il a assisté vers 1975. Un jeu de mots cynique sur Sympathy For The Devil, une de leurs chansons. Kenty a eu raison de reprendre cette expression comme titre de son autobiographie, car elle, l'expression dylanienne, symbolise aussi, parfaitement, la vie de Kent durant cette décennie qu'il n'aurait absolument pas envie de revivre, malgré le nombre effarant de grands albums sortis tout du long.

Pourquoi ? Parce que Kent a passé une bonne partie de cette décennie (de 1973 à 1979, et en fait, de 1973 à, on va dire, 1988) accro à la drogue. Et on ne parle pas de cannabis, mais de cocaïne, de downers, et surtout d'héroïne. Kent a fini à la rue à un moment donné, a failli y passer plusieurs fois, est un survivant. Au mitan des années 80, il fait la connaissance d'une Française, Laurence Romance, traductrice, journaliste, qu'il va épouser, et il vit à Paris depuis la fin des années 80. Il raconte tout ça, rapidement, dans l'épilogue. Le livre, sinon, long de 475 pages en poche (index final inclus), est découpé en autant de chapitres qu'il y à d'années dans les années 70 (1978 et 1979 sont réunies en un seul chapitre, seule exception), 9 chapitres en tout, assez longs en moyenne, dans les 40 ou 50 pages chacun en moyenne. Kent commence par un rapide survol de son enfance, passée en partie au Pays de Galles parce que son père, technicien de studio, avait trouvé un boulot à Cardiff. Sinon, il est né à Londres, le 24 décembre 1951. Il a commencé à bosser comme critique musical en 1972, ayant été engagé au fameux New Musical Express, ou NME, une des Bibles de la presse musicale britannique.  Il avait 21 ans, mais c'est à 19 ans, en 1970, qu'il a décidé de voler de ses propres ailes, gagnant Londres où il a vivoté, s'est rendu à des concerts, etc... Rapidement, son allure de dandy déglingué (il a vécu l'époque glam avec bonheur, s'habillant toujours très chic, un peu bohème, au point de se faire traiter de femmelette, souvent, très souvent) fera sensation. 

Kent a rencontré les Stones, Led Zeppelin (il est devenu une sorte d'ami pour certains d'entre eux à l'époque, était parfois un petit peu dans le secret des Dieux, ayant pu, notamment, écouter, en avant-première, plusieurs mois avant la sortie de l'album, Physical Graffiti), Bowie, Lou Reed... Il a pris des leçons de journalisme rock, à Detroit, avec Lester Bangs. Il a signé des papiers définitifs sur les Beach Boys et leur leader malade mental Brian Wilson, sur Nick Drake (en nécrologie) alors que tout le monde semblait, à sa mort en 1974, se foutre totalement de ce chanteur folk maudit, sur Syd Barrett en 1974 (avec appui de David Gilmour qui lui a donné des informations fiables, afin d'éviter que n'importe quoi soit écrit sur Barrett)... Sur le point personnel, Kent ne néglige rien ou presque : sa rencontre, qui va rapidement virer à l'histoire d'amour (courte mais passionnée), avec une certaine Chryssie Hynde, jeune Américaine de l'Ohio, aspirante rock-critic (elle sera rapidement engagée au NME, n'y restera pas longtemps), future leader des Pretenders ; et sa plongée dans la drogue, évidemment. Là, Kent ne néglige rien, il a vraiment connu l'enfer de la piquouse. Il le dit lui-même avec une certaine honte, il se rendait parfois aux locaux du NME pour prendre des disques dans l'armoire des nouveautés à chroniquer, et ce, afin de les revendre à des disquaires afin de se payer de la came. Ou il profitera d'une 'enveloppe' offerte par le management de Jethro Tull, groupe dont il assistera à plusieurs concerts et dont le management lui paiera l'hôtel, pour se payer des doses. 

En 1975, Kent, qui a presque sympathisé avec Malcolm McLaren (un patron de boutique de fringues visionnaire et opportuniste, arriviste), participe rapidement à la création d'un groupe qui s'appellera les Sex Pistols, dont il sera un guitariste pendant deux mois avant de se faire violemment virer sans trop de raisons. Puis le groupe engage Johnny Rotten au chant, devient ce qu'il est devenu. En 1977, il se fait agresser par Sid Vicious et Jah Wooble (un hooligan et futur membre de Public Image Limited, le second groupe de Johnny Rotten) à la sortie d'un club, sans raison. Aucune excuse ne sera donnée, au contraire, McLaren semblera justifier cet acte, qui sera suivi de quelques autres, agresser Kent, à l'époque, deviendra un court sport national, à ses dépens (déjà qu'à l'époque, il semble, comme il le dit, sortir d'un camp de concentration, rapport à la came)... Une scène est très forte, à la fin du livre, en 1979. Il est dans un club, et des types se mettent à l'agresser, verbalement (rien de physique, que des mots), l'insultant brutalement, sans raison. Estomaqué, il reste là, sans rien dire ni rien faire, en larmes, meurtri. Il sent quelqu'un le prendre dans ses bras pour le consoler, c'est Chryssie Hynde, présente pour un concert. 

Le livre est passionnant, on le lit d'une traite, sans pouvoir s'arrêter. Non seulement Kent écrit super bien, mais il ne néglige pas l'humour. Des anecdotes parfois irrésistibles sont ici, comme sa virée avec Keith Richards, sa rencontre, en 1975, alors que lui et Iggy Pop étaient tous deux à un doigt de l'overdose dans des chiottes de club, avec un Peter Grant bourré qui se foutera de leur gueule (Kent est obligé de dire à Iggy de qui il s'agit afin de le calmer, l'Iguane était, en effet, tout près de sauter à la gorge du très colossal et craint manager de Led Zeppelin, qui l'aurait transformé en carpette en deux temps/trois mouvements), ou bien la façon il rabat le caquet de Lester Bangs quand celui-ci traite les Britanniques de tapettes (Que je sache, nous, les Anglais, nous faisons déjà des chefs d'oeuvres intemporels quand vous, aux USA, en étiez encore à vous tirer dessus dans les saloons et à apprendre à monter à cheval). Sa manière de décrire l'entrée, dans une boîte de nuit, de Rod Stewart, est hilarante. Un personnage que Kent aime beaucoup, à la différence de Cat Stevens, dont il parle u petit peu au tout début de son livre pour, ensuite, l'oublier totalement. Une phrase semble définitive pour résumer le Cat : Cat Stevens est aujourd'hui internationalement connu comme le fervent musulman qui a quitté l'industrie musicale suintante de stupre pour consacrer sa vie à ses strictes croyances religieuses. Mais, à cette époque, l'homme de "Tea For The Tillerman" attrapait plus de chattes que Frank Sinatra.

Pour résumer, cette autobiographie est une pure merveille, drôle, douce-amère, sans concessions, on y apprend des choses, on s'amuse, c'est, aussi, assez édifiant, et il est clair que le message est clair : ne prenez pas de drogues, jamais. Et si les années 70 ont été une décennie folle pour la musique (le nombre de grands albums publiés entre 1970 et 1979 est hallucinant...), si les groupes, artistes, genres musicaux s'y sont entrechoqués avec bonheur, ça a aussi été une décennie égoïste et brutale (au début du livre, on apprend que Clapton, totalement junkie, demande une dose à Keith Richards, lui aussi junkie, qui lui répond démerdes-toi tout seul). L'ayant vécue de plein fouet, et n'ayant aucune envie de la revivre si on le lui proposait, Nick Kent en livre un saisissant portrait, qui entremêle sa vie et la vie musicale britannique de l'époque. C'est juste génial. A lire absolument !