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Nouveau numéro de Music Books, et cette fois-ci, c'est à une biographie que je m'attaque. J'imagine que si vous aimez le rock, vous devez, au moins, connaître de nom King Crimson. Ce groupe britannique, fondé en 1969, toujours en activité même si c'est, depuis une quinzaine d'années, pour le moins aléatoire (d'ailleurs, il faut aller à Thoire, il y à une super féte à Thoire...hum, désolé) et exclusivement en concert (dernier album studio sous le nom du groupe : en 2003 !), est un des premiers de ce que l'on appellera rapidement le rock progressif. Ce livre paru en 2012, et réédité en 2018 avec des chapitres supplémentaires (le groupe, entre temps, se reformera en 2014...), mais c'est de l'édition 2012 que je vais parler car  c'est celle-ci que je possède et ai lue, ce livre n'est pas le premier, et ne sera pas le dernier, sur ce groupe. Un des anciens membres du groupe, le batteur Bill Bruford (aussi membre de Yes avant de faire partie, entre 1972 et 1997 - cette période inclut deux périodes de stase dans le groupe - de King Crimson), a notamment sorti en 2009 son autobiographie. 

Mais ce livre, publié aux éditions Le Mot Et Le Reste (c'est loin d'être la première fois que j'aborde un livre paru chez eux, c'est vraiment une maison d'édition remarquable, malgré un code graphique assez refroidissant), est une vraie réussite. Il est signé Aymeric Leroy (vu son nom, c'est logique qu'il écrive sur King Crimson ! 😌) et s'appelle, simplement, King Crimson. 250 pages dans l'édition que j'ai, c'est peu, mais très dense en même temps. L'auteur a aussi, au sein de la même maison d'édition, publié une courte (trop courte, en fait, bien plus courte que ce livre) biographie de Pink Floyd et un livre bien plus épais (mais les livres du Mot Et Le Reste semblent parfois plus épais qu'ils ne le sont vraiment, les couvertures et tranches étant assez volumineuses) sur le Rock Progressif, généraliste. 

Ce livre-ci va nous raconter l'histoire de ce groupe remarquable et crucial. Leroy n'y va pas par quatre chemins, pour lui, le premier album du groupe, In The Court Of The Crimson King, est le premier album de rock progressif digne de ce nom, le fer de lance, la pierre de fondation, la base tomate-fromage. Même si c'est un peu vite oublier qu'en 1967/68 il y à eu des albums que l'on pourrait qualifier de progressifs, ce n'est pas totalement faux non plus. Le premier King Crimson, fait par un groupe qui ne survivra pas longtemps (les changements de personnel ont été légion, tout du long de l'histoire du groupe), est d'une importance cruciale. Genesis avouera avoir fait Trespass, en 1970, en pensant tout le temps à ce disque, dont même la pochette était dans le studio, bien visible, en inspirante référence. Parce qu'il y à pire, n'est-ce pas, comme référence. 

Bien écrit, destiné aux fans comme aux néophytes, King Crimson décrit, un par un, chaque album studio du groupe. Illustration (en noir & blanc ; pour Lizard et sa pochette en enluminures quasi médiévales, ça fait mal), petit texte introductif, descriptif des morceaux tant pour les paroles que pour les mélodies, anecdotes sur l'enregistrement (j'ai ainsi appris que le petit cri bizarre audible à la fin du second couplet de Cirkus, sur l'album Lizard, était un cri de rage difficilement contenu du guitariste Robert Fripp, qui venait de foirer un accord, et que le rire du chanteur Gordon Haskell, à la fin du morceau Indoor Games sur le même album, est une manière pour lui de se moquer de ''l'excessive verbiosité'' des paroles, signées Pete Sinfield), descriptif rapide des concerts de chaque tournée (pas en détail, mais genre quel morceau fut joué, etc), analyse rapide des albums lives consacré à telle période et, aussi, analyse rapide des participations de Robert Fripp sur des albums d'autres musiciens (Bowie avec "Heroes", les albums avec Eno...) et ses albums solo.

Je parle beaucoup de Robert Fripp ? C'est parce que c'est le seul membre du groupe présent sur tous les albums, c'est King Crimson personnifié.

Fripp, un sacré caractère apparemment, ne s'est jamais considéré comme le leader du groupe, selon lui il n'y en à pas. Il a une conception très philosophique, presque mystique, de King Crimson, qu'il voit comme une entité dormante qui, quand il le faut, se réveille. En 1974, il décide de mettre fin au groupe, estimant que Crimso a tout dit, et que la suite ne serait que redite. Il a aussi eu une vision apocalyptique d'un futur terrifiant, une sorte de crise mondiale monumentale qui surviendrait d'ici une trentaine d'années et qui pourrait mettre l'humanité à genoux. Il a aussi pris conscience qu'il faisait partie, avec son groupe, d'une sorte de troupeaux de dinosaures musicaux, et qu'il valait mieux arrêter plutôt que de se traîner. Aussi, pendant un an environ, il s'est retiré dans un centre fermé de méditation dirigé par un disciple de Gurdjieff, perdant, selon ses propres terme, toute notion d'ego. Il reviendra aux affaires en 1977, mais ne reformera King Crimson, dans une version radicalement différente, qu'en 1981, estimant qu'il était temps que l'entité se réveille. Puis, fin en 1984, retour 10 ans plus tard, et depuis, c'est aléatoire. Et souvent passionnant.

Mais pas tout le temps : le groupe a fait des albums assez moyens, Leroy a beau aimer ce groupe et le rock progressif en général, il sait être sévère quand il le faut : ici, The ConstruKction Of Light (2001, leur pire album, vraiment mauvais), Three Of A Perfect Pair (1984), Beat (1982) et avant ça, In The Wake Of Poseidon (1970, le deuxième album, une redite quasi intégrale du premier) se font un peu incendier par moments. Mais dans l'ensemble, ce livre insiste bien sur la haute tenue de ce groupe qui a vu passer en son sein des musiciens tels que Greg Lake, Bill Bruford, John Wetton, Tony Levin, Adrian Belew, Ian McDonald, Mel Collins... A lire ce livre, l'envie d'écouter ou de réécouter tel ou tel album (Lizard, Larks' Tongues In Aspic, Starless And Bible Black, Red, Discipline et, évidemment, le premier album) est presque irrépressible. Un excellent livre, qui cite abondamment ses sources (site personnel de Fripp, notamment).