9782743639952

Pour ce nouveau Music Books, un livre qui fera sûrement dire à quelqu'un qui n'aime pas le rock : voyez bien, quand je dis que c'est une musique de sauvages, faite par des sauvages et pour des sauvages. Le visionnage du film documentaire Gimme Shelter des frangin Mayles aussi apportera ce genre de commentaires, mais comparé à ce livre, le film, sorti en 1970, est, comment dire, gentillet. 

Altamont, logiquement, ça devrait parler, ne serait-ce qu'un peu, à un fan de rock. Ce livre écrit en 2016 par le journaliste américain Joel Selvin (un critique musical du San Francisco Chronicle, il a aussi écrit pour Rolling Stone, Billboard, le Melody Maker...), traduit en France et publié chez Rivages Rouge, s'appelle justement Altamont 69. Comme à son habitude, Rivages Rouge a rajouté un sous-titre bien long, qui bouffe la moitié de la couverture : Les Rolling Stones, Les Hells' Angels et la fin d'un rêve. En 300 petites pages découpées en trois parties et en 26 chapitres, Altamont 69 est un récit écrit un peu à la manière d'un reportage judiciaire, on pense au De Sang-Froid de Truman Capote (qui raconte, dans un style très journalistique et réaliste, un sordide fait divers authentique). 

En 1969, les Rolling Stones, qui viennent alors de se séparer de Brian Jones (l'action démarre quelques mois après le renvoi, bientôt suivi de sa mort par noyade accidentelle, du blond guitariste incontrôlable et camé), et ont engagé pour le remplacer le jeune Mick Taylor, sont dans une situation financière assez déplorable, presque ruinés (le gérant de leur catalogue, Allen Klein, les a quelque peu arnaqués et ils vont se débarrasser de lui dans la foulée). Ils ont besoin de rentrée d'argent en masse pour se refaire.Ils font, en novembre, une tournée de 18 dates aux USA afin de se refaire.  Par l'intermédiaire du manager du Grateful Dead, Rock Scully, ils vont, coinjointement avec ce groupe de rock californien alors en pleine période psychédélique, organiser un festival rock, un gigantesque concert dans la veine de Woodstock, auquel ils n'ont pas participé - mais le Dead, si, et ils y furent déplorables. Ce concert aurait lieu dans le Golden Gate Park, à San Francisco, serait gratuit, il serait filmé, le film sortirait en salles, et assoierait définitivement la réputation de plus grand groupe de rock au monde des Stones (surtout que les Beatles sont pour ainsi dire séparés, pas officiellement, pas encore, mais disons que plus personne n'est dupe). 

Mais tout va partir en couilles de taureau confite au vin rouge. D'abord, les lieux pour le concert sont refusés par les autorités. Le groupe et leurs managers et officiels vont chercher un autre endroit. On propose le circuit automobile de Sears Point, dans le comté de Sonoma (Californie), c'est un endroit idéal, le propriétaire le propose gratuitement à la condition que ça soit fait dans les règles (assurance, permis, etc) et que les bénéfices aillent au profit d'associations venant en aide aux orphelins du Vietnam. Jagger refuse, il veut toucher les bénéfices du ou des futur(s) film(s), il fait ça essentiellement pour le pognon. Comme Bill Graham, fameux promoteur de concerts américain, le disait : ce n'est pas une question de pognon. C'est une question de pognon

Bref, on doit encore une fois trouver un autre endroit, et c'est moins de 2 jours avant le début du festival (annoncé, déjà, dans la presse, à Sears Point !) que le nouveau lieu, le définitif, est choisi : un circuit de stock-cars à Altamont (Californie), proposé gratuitement par son propriétaire. Tout est installé à la hâte. Le festival d'une journée a lieu le 6 décembre. Dans un bordel généralisé, tout se met à peu près en place, les gens commencent à arriver. La meilleure mauvaise idée de la décennie est prise : les Hells' Angels locaux (dirigés notamment par Ralph "Sonny" Barger, figure de proue de ces motards) vont assurer la sécurité. Ils vont prendre leur rôle tellement au sérieux que la situation, aggravée par la drogue (ils ne carburaient pas au thé vert et à l'eau minérale, ces bikers, et des dealers vendaient ou distribuaient gratos de l'acide très violent et de mauvaise qualité, qui entraînera moult bad trips dans la foule), va dégénérer rapidement. 

Quand le premier groupe à se produire, Santana, joue, un mec totalement déchiré, à poil, dansant devant la scène, est littéralement maravé par les bikers. Des gens se font taper parce qu'ils ont légèrement soufflé sur la moto d'un des motards. Or quand un Hells' Angel se fait prendre à partie, c'est toute la troupe qui, comme un seul homme, réagit...contre une seule personne, généralement, qui n'a aucune chance. Jefferson Airplane chante ensuite, dans un chaos total : leur chanteur Marty Balin se fait frapper violemment par un biker. Quand celui-ci, ensuite, vient s'excuser de son geste, mais sans vraiment s'excuser (il lui dit tu comprends, on ne dit pas 'fuck you !' à un Hells' Angel, pas possible, je me devais de réagir), Balin lui répond va te faire foutre ! une seconde fois et se fait assommer une seconde fois ! Si The Flying Burrito Brothers, le groupe de country-rock de Gram Parsons (pote de Keith Richards), joue à peu près dans une ambiance correcte, ce n'est pas le cas de Crosby, Stills, Nash & Young. Stills se fait poinçonner la jambe par une tige de métal, de la part d'un biker défoncé se tenant au bord de la scène, quand il (Stills) s'approche un peu trop près du bord pour chanter, et finira la jambe en sang. 

Le Grateful Dead devait jouer au cours du concert, qu'il a en partie organisé (ce détail est souvent passé à l'as, surtout que dans le film, on ne voit quasiment pas le groupe), mais décidera de ne pas se produire, devant la montée de violence. Les Stones, eux, vont se produire. De l'avis général, ils donnent un de leurs meilleurs concerts, offrant notamment, pour la toute première fois, Brown Sugar. Mais dès le départ, ils sentent bien qu'il va se passer quelque chose de pas normal. Le concert est émaillé de tentatives, de Jagger et Richards (surtout Jagger, d'une voix de moins en moins stable), d'apaisement. Le groupe est obligé d'arrêter Sympathy For The Devil (morceau plein de tension) pour jouer quelques blues sans danger pour calmer le jeu. Ils commencent Under My Thumb, morceau peu violent. Pendant ce morceau, un spectateur noir de 18 ou 19 ans, Meredith  'Murdock' Hunter, un petit caïd, sort un flingue, et se fait agresser par un Hells' Angel, Alan Passaro, qui le plante à plusieurs reprises, le frappe, le tue. Le tout est à peu près filmé. Le groupe voit ce qui s'est passé, n'ose sans doute pas imaginer qu'il a vu ce qu'il a vu. Ils vont jouer leur concert en entier, puis quittent la scène, fin du festival, évacuation dans le chaos des spectateurs...

Quand Mick Jagger et Charlie Watts (batteur) voient les images, étant filmés à ce moment-là pour que cette séquence de cinéma-vérité finisse dans le film, ils sont blêmes, hagards, silencieux. Le groupe va réussir à ne pas trop mal s'en sortir (aucun souci judiciaire, réputation non entachée), mais ça restera à vie, certainement, dans leur inconscient, comme un naufrage. La fin d'une époque, la fin du flower power, qui se fracasse, 1969, entre les meurtres de la "Famille" de Manson et Altamont, restera l'année de la fin d'une ère. L'assassin de Hunter, Passaro, sera jugé non-coupable (légitime défense) en vue des images, Hunter était armé. Personne ne sait ce qu'il comptait faire avec ce flingue ; tuer un Stones ? Tuer quelqu'un au pif ? Juste frimer ? Peut-être que le groupe l'a échappé belle, mais en attendant, la victime (une des victimes, en fait : il y à eu en fait 4 morts, dont deux teens fauchés par une voiture conduite par un mec apparemment totalement déchireman), c'est Hunter. 

Le manager du Dead ne l'a plus été ensuite. Altamont a été déclaré lieu interdit pour tout concert, quel qu'il soit. Bill Graham s'en est publiquement pris à Jagger, l'accusant de tous les maux (de quel droit, Monsieur Jagger, venez-vous dans mon pays, bla bla bla...). Crosby, Stills, Nash & Young n'ont plus jamais accepté de participer à un festival rock. Le Jefferson Airplane a eu bien du mal à remonter la pente. Le Dead est passé à la vitesse country-folk. 

Le livre, agrémenté de quelques témoignages de ci de là (membres du Jefferson Airplane, journalistes, etc), est certes court, mais passionnant, il se lit facilement, et on en sort consterné de voir à quel point, pour une simple histoire de pognon (Jagger aurai pu choisir un endroit mieux adapté pour le concert, mais il aurait dû céder ses bénéfices, ah non alors), , tout a dégénéré aussi vite et aussi violemment. C'est terrifiant. Plus que le film des frères Mayles, tourné sur place, sorti en 1970 (il a servi pour le procès de Passaro) et qui, s'il montre bien une situation s'aggravant d'heure en heure (Santana et CSN&Y refuseront catégoriquement d'y apparaître, et de faire le moindre commentaire, par la suite, sur Altamont), qui montre notamment, vaguement, le tabassage de Balin (on le voit sortir de scène et se faire entourer par des bikers agités) et évidemment, la mort de Hunter. Mais le film, excellent au demeurant, est une version atténuée d'Altamont.

Le livre raconte tout. Froidement. Et c'est vraiment effrayant.