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Pour ce nouveau numéro de Music Books, après avoir, coup sur coup, parlé de deux livres consacrés aux Beatles (With The Beatles de Jérôme Soligny, qui regroupe des articles écrits par ce rock-critic, et The Beatles Discomania de François Plassat, qui analyse, un par un, tous les albums du groupe et ceux des carrières solo de ses membres), c'est à une anthologie de textes généraliste que je vous propose. J'avais entamé cette nouvelle catégorie, qui commence à bien s'étoffer au compte-gouttes, d'ailleurs, avec un livre de ce genre, It's Only Rock'n'Roll & Autres Bricoles, une anthologie de textes du rock-critic français Philippe Paringaux, publiée aux éditions Le Mot Et Le Reste. Sans oublier un article consacré aux deux anthologies posthumes de Lester Bangs. Le livre qui nous intéresse aujourd'hui est également publié chez Le Mot Et Le Reste, une maison d'édition vraiment exceptionnelle sil en est (typographie et mise en page parfaites, pas trop élitiste mais quand même solide, de très bons auteurs, de très bons choix, bien variés, de titres ; à la rigueur, le prix est parfois un peu élevé, celui d'un livre en grand format, alors que les livres de chez cet éditeur sont d'un format mi-poche, on va dire).

Publié en 2015, ce livre s'appelle Fun House - Les Années Rock'n'Folk et est signé Paul Alessandrini, un rock-critic, un journaliste, qui a oeuvré pour Rock'n'Folk de 1969 à 1976 (la période concernée dans livre, d'ailleurs), mais aussi pour Actuel et Le Nouvel Observateur. Le livre est orné d'une photo d'Alessandrini et de sa femme Marjorie (auteure d'un livre sur le rock au féminin, notamment), prise chez eux, dans les années 80 (il porte un T-shirt de la tournée 1982 de Blondie, elle porte un sweat orné de l'album Lust For Life d'Iggy Pop), photo que l'on retrouve, en plus grand, et accompagnée d'une autre similaire prise le même jour au même endroit, en fin de volume. C'est amusant, car j'ai l'impression que parmi les livres visibles sur l'étagère derrière eux, au-dessus de l'épaule de Marjorie, au niveau de sa tête en fait, se trouvent plusieurs volumes publiés aux éditions Le Mot Et Le Reste (j'ai l'impression de reconnaître le logo, un M et un R l'un au-dessus de l'autre, avec une ligne horizontale entre les deux, toujours sur une tranche blanche). Je dis "c'est amusant", parce que la photo a été prise dans les années 80 et la maison d'édition a été crée à la fin des années 90, donc ce n'est pas possible !

Ce qui est moins amusant, et même franchement triste, c'est la dédicace du livre, et la fin de l'introduction (signée Alessandrini) : il dédie ce livre à sa femme, à Marjorie donc, décédée, et qui lui manque, évidemment, terriblement. Il a, ça se sent, énormément de mal à s'en remettre, si tant est qu'il s'en est remis. Comme il le dit, le chapitre le plus important de sa vie s'est refermé. 

Dans cette intro, sinon, Alessandrini explique pourquoi il a cessé d'écrire dans  Rock'n'Folk après 1976 : il n'était pas intéressé par la musique punk, alors en pleine explosion (ce qui ne l'empêche pas de parler rapidement de ce genre en fin de volume via des compte-rendus rapides de concerts des Ramones, Television, Patti Smith et Talking Heads ; ces deux derniers se démarqueront du punk, mais ont démarré dans cette mouvance), et a préféré céder la place. Paringaux, son ami de l'école de journalisme, qui le fera entrer dans le magazine (Paringaux finira par le gérer, dans les années 80), ne fera pas autre chose, ayant cessé d'écrire après 1973, parce qu'il n'arrivait plus à se passionner pleinement sur la musique de l'époque pour écrire dessus de manière convaincante. Alessandrini, dans l'introduction, explique aussi que le choix des textes de ce recueil n'est pas de lui, mais de l'éditeur. Carte blanche. Le choix a apparemment été judicieux. 

Les textes, tous suivis de la date de publication dans Rock'n'Folk avec numéro du magazine concerné, sont proposés de manière chronologique, avec une exception : une critique, d'une page, du Fun House des Stooges, publiée en 1970, placée en exergue, en premier, juste après l'intro. Compte tenu du titre du recueil, c'est logique. C'est de loin, de très loin, le texte le plus court ici, la seule chronique de disque d'ailleurs (même si Alessandrini parle parfois un peu de tel ou tel album dans ses articles). Les autres articles sont plus longs, comptez entre 7 et 10 pages, parfois plus, les plus étendus en font une bonne vingtaine. Aucune illustration, hormis le recto de couverture et les deux photos en final, dont j'ai parlé plus haut. Le dogme de la maison d'édition est minimaliste. 

Que trouve-t-on ici, parce qu'il faudrait bien que je commence à en parler, de ce contenu : une série d'articles, parfois contenant une interview, sur des artistes ou groupes aussi divers que variés. On a un compte-rendu du festival d'Amougies (frontière belgo-française, en Belgique) en 1969, au cours duquel se sont produits Zappa, Pink Floyd (qui ont même jammé ensemble), notamment ; On a un article sur le Floyd, qui a l'époque a sorti Ummagumma, dont Alessandrini parle un peu, pas en mal. Deux articles, publiés dans deux numéros d'affilée du magazine, en début 1970, sur les Beatles, alors officiellement séparés. Un article sur le Velvet Underground, qui venait de sortir Loaded

Pêle-mêle, on trouve, ici, des compte-rendus de concert de Lou Reed, Tangerine Dream, Can, Captain Beefheart (agrémenté de bribes d'interview), des Rolling Stones (Alessandrini, sa femme, et d'autres journalistes ont fait le trajet jusqu'à Bruxelles pour voir le groupe, en 1973), de Bob Marley en 1976, avec une interview dans les loges. Deux articles, en fait un article en deux parties publiées dans deux numéros d'affilée, en 1976 ("Les Rues Chaudes") montrent Alessandrini à New York, découvrant la scène punk au CBGB (Talking Heads, Television), assistant à un concert des Ramones, mais assistant aussi à des concerts d'autres genres, dans des stades : Kiss, Jethro Tull. On y trouve aussi, dans ces articles, le compte-rendu d'un concert improvisé entre John Cale et Lou Reed dans un club, et une interview longue et passionnante de Lou, un Lou étonnamment gentil, calme, affable, posé, amical, drôle, qui venait alors de quitter RCA pour Arista et fait oublier le Lou totalement destroy qui, quelques années plus tôt, se livrait à des interviews-baston avec Lester Bangs (voir les recueils posthumes de ce dernier), pour lequel il a des mots très durs d'ailleurs. 

Dans ce livre, on trouvera aussi une passionnante interview de Robert Fripp, leader de King Crimson, chez lui en Angleterre, venant de faire écouter à Alessandrini et à un autre journaliste le nouvel album du groupe, Starless And Bible Black (1974). Une interview croisée des membres de Roxy Music en 1973 (Eno en faisait encore partie, le deuxième album, dernier avec lui, n'était pas encore fait), une, en 1974, des New York Dolls à Paris, assez drôle. On trouvera aussi une chronique sur le film The Harder They Come de Perry Henzell (film jamaïcain de 1972, sorti tardivement en 1976 dans le monde, film de fiction sur le reggae, avec Jimmy Cliff, cultissime) ; on trouvera un article sur le rock progressif, un sur Amon Düül II (qui venait de sortir Tanz Der Lemminge), un article nécrologique sur Tim Buckley, qui aborde l'ensemble de son oeuvre, un article fantasmatique publié en 1976, dans lequel Alessandrini imagine qu'au Maroc (où il a apparemment vécu une partie de son enfance) il a retrouvé la trace de Brian Jones, à Joujouka, un Brian Jones bien vivant, vivant en ermite loin de tout, officiellement mort. Rien à voir avec la fausse interview en direct du ciel que Lester Bangs avait imaginé pour Hendrix, qui était drôle comme tout. Là, c'est limite si on y croit vraiment, à cette fausse rencontre (on rappelle que Brian Jones, guitariste des Stones de leurs débuts à 1969, est mort noyé dans sa piscine en juillet 1969, il est bien mort, hein), pleine de poésie. 

Fun House - Les Années Rock'n'Folk est un excellent recueil, donc. Le style de Paul Alessandrini est un peu comme celui de Paringaux : lettré (moins précieux que Paringaux, qui était surnommé le Des Esseintes de la presse rock), exigeant, un peu hip, il est, aussi, dénué d'humour (comme Paringaux, dans l'ensemble), à la différence de Lester Bangs ou Philippe Manoeuvre, ou Laurent Chalumeau (à quand des recueils de ce genre pour ces deux derniers ?). Son style très académique et moi je suis un vrai journaliste, pas un vulgaire rock-critic peut énerver éventuellement, surtout qu'il est du genre sérieux, pas de délires à la Bangs ici, mais on ne saurait mettre en doute son style. On lit ces articles comme des nouvelles, ils sont, tous, passionnants. Clairement, entre 1968 et le début des années 80, le temps de sa présence et de celle d'autres plumes telles que Paringaux, Adrien, Garnier, Manoeuvre (arrivé en 1975), Dister..., Rock'n'Folk, c'était magique, et je regrette vraiment d'être né en 1982 et de ne pas, donc, avoir vécu ça en live. Entre le recueil de Paringaux (essentiel absolu) et celui-ci, on en a un très bel aperçu !