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Je ne sais pas ce que j'ai (pas le Covid, en tout cas !), mais en ce moment, et je ne vais pas me plaindre, je me réécoute beaucoup de Bob Dylan. Et j'en ai profité pour relire ce livre, que je vous propose aujourd'hui. Et autant le dire, courant octobre et novembre, vous allez en avoir, du Barde, de l'inédit et des réécritures. Marrant, mais au final, en réécoutant ses albums, même les moins bons (j'ai TOUT réécouté, au final, sauf le premier opus que je ne possède toujours pas, mais qui ne m'intéresse absolument pas), je me suis rendu compte que j'étais vraiment un dylanophile complet : si on met de côté ses trois conneries de 2015 à 2017 (trois albums de reprises de vieilles chansons sirupeuses, à la sauce sirupeuse) que je ne peux définitivement pas encaisser, j'aime tout chez lui, oui, même ses disques les moins réussis, Knocked Out Loaded, Down In The Groove, l'éponyme de 73, je les aime maintenant (restons relatifs : par comparaison avec Blonde On Blonde, Desire ou Oh Mercy, ou son dernier en date sorti en juin dernier, c'est vraiment pas le même genre d'amour), ils me m'insupportent plus. C'est costaud, ça, hein ? 

Bon, ce livre. Je n'ai limite pas besoin de dire qui l'a écrit, c'est dans le titre : Bob Dylan By Greil Marcus. Je me souviens de quand ce livre est sorti, en France, en 2013 (il date de 2010 à la base), aux éditions Galaade dont c'est le seul livre que je possède et dont je n'avais jamais entendu parler avant. Ce livre, je croyais que c'était une biographie (encore une, me suis-je dit ; et depuis que Dylan a sorti son autobiographie, Chroniques (Volume 1), en 2004 (2005 chez nous), on peut se demander quel serait l'intérêt d'offrir une autre biographie du bonhomme. Mais ce livre, épais (635 pages plutôt fines, format à mi-chemin entre le grand format et le poche, couverture souple) n'est pas une biographie, ni un livre d'entretiens. C'est une anthologie de textes écrits par Greil Marcus, disposés chronologiquement, regroupés, tout aussi chronologiquements, en périodes, tous consacrés à Dylan, dont Marcus, un rock-critic ayant notoirement écrit dans Rolling Stone, le New York Times, Interview, Mojo et autres journaux et magazines américains, est un exégète, un spécialiste, et surtout un fan. 

Marcus a vu le Barde en concert, avec Joan Baez, en 1963. Marcus avait alors 18 ans. Il a pu lui parler rapidement après le concert, lui a dit "vous étiez formidable", et Dylan lui répond "j'ai été à chier". Qui avait raison ?

Ce livre est imprimé en assez gros caractères (et les pages de titres des parties sont outrancièrement en très gros caractères majuscules bien gras, à tel point qu'il faut une page entière, recto et verso, et le recto d'une autre, pour "Maîtrise de la respiration : 1970/1974" (première partie), notamment), et est facile à lire. On peut lui reprocher un défaut que je trouve de taille : vers la fin, on a plus affaire à des articles sans grand intéret, à des articlounets d'un petit paragraphe plutôt qu'à des longs articles, le temps des grandes étendues lyriques made in rock-critic est révolue. Mais la majeure partie du recueil offre du lourd : chroniques de disques, rapport de concert, analyse d'une chanson en particulier, analyses et mises en exergues diverses et variées, Greil Marcus s'y connaît en Zimmerman, et il aime la musique du Barde, et ça se sent. Et comme on dit : qui aime bien châtie bien. Quand le Barde est pris la main dans le sac à faire un album merdique, Greil Marcus n'hésite pas à le dire : son avis sur Street-Legal est assez redoutable, notamment. Je précise un truc ici : j'adore positivement Street-Legal et pour moi, cet album de 1978 n'est absolument pas merdique. Mais ce n'est pas l'avis de Marcus, clairement (son démontage de Is Your Love In Vain ?...), et il ne se gêne pas pour le dire. Et lire ça, personnellement, me fait toujours beaucoup de peine, mais c'est le jeu, quand on lit des recueils de chroniques, parfois, on souffre en lisant des avis négatifs sur un truc qu'on adore (ou l'inverse qui peut faire grincer des dents). On ne trouve pas ici ses avis sur l'album éponyme de 1973 sorti sans l'accord de Dylan, ou sur Under The Red Sky ou Knocked Out Loaded, mais on imagine bien quel est son opinion. 

On trouve ici, en revanche, sa fameuse chronique, parue dans Rolling Stone, de Self Portrait, qui démarre par "C'est quoi, cette merde ?" ("What's this shit ?"), et après le prologue et un article sur un petit concert intimiste et clandestin que le Barde, en 1968, a donné, dans une malle de voyage (!!!), dans une université californienne, sous un faux nom (contractuellement parlant, apparemment, il ne pouvait pas faire ce concert improvisé sans en référer à Columbia, ce qui aurait entraîné des embrouillaminis, etc), cet article sur Self Portrait est même le premier du recueil. On se rend compte qu'au final, tout en étant évidemment critique (vu la phrase d'intro, c'est logique que l'article le soit), Greil Marcus n'est pas à 100% négatif sur le disque. Il lui trouve quand même des qualités. Peu, mais quand même !

Tout du long du recueil, de manière chronologique et rien que ça, c'est génial, on a des chroniques, parfois étendues, parfois rapides, sur New Morning, Blood On The Tracks, Street-Legal, etc, sur ses prestations live (tournée avec le Band en 1974 et album live qui a suivi, concert pour le Bangladesh, The Last Waltz du Band, etc), sur des chansons diverses, sur le Barde lui-même. Sur certains films ou documentaires faits sur le Barde. Sur des collaborations diverses, sur le boulot, aussi, de son fiston Jakob (un ou deux petit articles à un moment donné). Aucune interview (il en a certainement fait, Marcus, avec Dylan, et si c'est le cas, leur absence est étonnante). Le tout s'arrête à 2010. Il est vrai qu'à partir des années 90, ça commence un peu à être redondant parfois, mais dans l'ensemble, même si le meilleur est dans sa première moitié, ce Bob Dylan By Greil Marcus est vraiment un très bon livre, bien que pas le meilleur sur le sujet (rien que Chroniques, dont tout le monde attend que le Barde nous offre enfin le tome 2...).

On sent bien le passionné ici (Marcus nous analyse Masters Of War, notamment, bien comme il faut), et même si son style peut parfois faire un peu trop élitiste se prenant trop au sérieux. N'oublions pas qu'à la base, la presse rock, l'écriture rock, la chronique rock, doit être agréable à lire, sans prise de tête, et n'a qu'une seule raison d'être : donner envie, ou pas, d'écouter tel ou tel album, tel ou tel chanteur ou groupe.

Quand on commence à essayer de 'sonner' comme un hypothétique futur candidat au Prix Pulitzer, ça perd un peu de charme. Mais comme ce qu'il raconte est, dans l'ensemble, intéressant, voir passionnant, ce n'est pas trop grave. Si vous aimez Dylan et les livres sur le rock et le folk-rock, je vous conseille ce livre. Ainsi que La République Invisible : Bob Dylan Et L'Amérique Clandestine, consacré aux Basement Tapes et aux chanteurs folk/country américains d'autrefois (Doc Boggs, ce genre), livre publié chez Denoël en 2001 (mais écrit en 1998).