PG4

Là, je m'attelle à du spécial. Bon, tout le monde sait que Peter Gabriel n'est jamais là où on l'attend. Rock progressif (Genesis), pop arty, world music... Il plonge d'ailleurs totalement dans ce genre musical en 1988 avec la bande-son du film La Dernière Tentation Du Christ de Scorsese. Il revient en 1992 avec de la pop un peu world et arty (Us). Il revient ensuite avec un disque conceptuel conçu comme bande-son d'un spectacle scénique servant à inaugurer une arena conçu pour les festivités de l'an 2000 (OVO). Puis à nouveau de la pop un peu expérimentale, en 2002 (Up). Et ensuite, pendant pas mal d'années, rien, jusqu'à 2010. Là, le Pete Gab' va totalement se lâcher. Avec une série d'albums, trois au total (en fait, quatre en comptant un live) que je vais aborder, tous, un par un, dans l'ordre, dans les jours ou semaines à venir. Autant le dire, si vous espérez, avec ces albums, du rock, ou simplement de la pop, vous allez être sacrément déçus. Le temps de ces albums, ses derniers à ce jour (on ne désespère pas qu'un jour, il refasse un disque), Peter Gabriel a joué la carte du triple exercice de style, et des exercices de style des plus périlleux : il est en effet accompagné quasi exclusivement d'un orchestre symphonique plus ou moins complet. Pas de guitare, pas de claviers synthétiques, pas de batterie, pas de basse (ou alors, contrebasse ; et il y à du piano ou de l'orgue). Et niveau contenu, en ce qui concerne les morceaux, c'est assez particulier ainsi. Le premier de ces albums s'appelle Scratch My Back et il et sorti sous une curieuse pochette représentant des globules rouges. Il date donc de 2010.  

PG5

A la base, Gabriel avait une idée sympa : faire un disque de reprises de chansons d'autres artistes qui, en contrepartie, feraient des reprises de ses chansons à lui sur un de ses albums à venir. Ou alors un double album, peut-être (au final, ça sera deux albums séparés, mais qui seront regroupés ultérieurement). Gabriel avait l'intention d'appeler ça Scratch My Back - And I'll Scratch Yours ("gratte-moi le dos, et je te gratterai le tien"). Comme c'est le principe du "deux albums séparés" qui a primé, voici donc Scratch My Back, sur lequel Gabriel reprend des chansons d'autres artistes. 12 au total, pour 53 minutes qui, comme je l'ai dit, sont symphoniques, absolument pas rock. Concernant Peter Gabriel, un tel choix d'album n'est au final pas étonnant ; vu ce qu'il a fait auparavant, on se serait bien doutés qu'un jour ou l'autre, il s'attaque au disque de reprises. Cet album n'a d'ailleurs pas spécialement surpris à sa sortie, on connaît le loustic. Il a en revanche été très bien accueilli par la presse (les fans, j'imagine, se sont séparés en deux clans : les j'adore et les rendez-nous le Gabriel d'antan ; au passage, il n'a pas fait d'album de chansons originales depuis Up en 2002), et a plutôt bien marché, ce qui est très bien, car il le mérite. Scratch My Back n'est pas le plus accessible de ses albums en raison de son genre musical, il faut aimer (ou en tout cas, ne pas détester) l'accompagnement symphonique, classique, pour aimer ce disque. Les chansons, variées, sont transformées, parfois méconnaissables. Jamais elles ne sont défigurées par ce réarrangement. Ce n'est pas donné à tout le monde, mais Gabriel l'a fait.

PG6

Les chansons ? On a un peu de tout, ici. Comme on peut s'y attendre, Gabriel n'a pas choisi la facilité. Il démarre son disque par "Heroes" de Bowie, transfigurée, sans doute la plus belle reprise de cette majestueuse chanson. La suite nous offre notamment du Arcade Fire (My Body Is A Cage, qui se prête bien à l'exercice, la version originale étant déjà assez symphonique), du Neil Young (Philadelphia, du film du même nom, sublime), du Paul Simon (The Boy In The Bubble ; je préfère la reprise par Patti Smith, mais rien à dire tout de même, c'est beau), Talking Heads (Listening Wind) ; Radiohead (Street Spirit (Fade Out), touchante), Randy Newman (I Think It's Going To Rain Today, sans doute une des chansons les plus déprimantes et tristes de tous les temps)... Gabriel nous fait aussi un cadeau inestimable : il reprend une chanson de Lou Reed que le chanteur n'a, il me semble, jamais placé sur un de ses albums, juste chanté live, The Power Of The Heart, sublimissime à pleurer de la bière et à pisser des larmes. Il touche aussi à des artistes ou groupes un peu moins connus du grand public, comme Regina Spektor, dont le Après Moi (chanté en anglais malgré le titre) est magnifié, ou bien encore Elbow (Mirrorball), The Magnetic Fields (The Book Of Love) et Bon Iver (Flume). Comme je l'ai dit, tout est fantastique ici. Scratch My Back est une collection de reprises respectueuses et aventureuses, qui plaira aux oreilles aventureuses, justement. C'est un des plus atypiques albums de Gabriel (avec les deux suivants, du même genre, mais avec des principes différents : soit des reprises de ses chansons à lui, par lui, dans de nouvelles versions, soit des reprises de ses chansons à lui par, grosso modo, ceux qu'il a repris ici). Bref, c'est du bon, très conseillé !

"Heroes"

The Boy In The Bubble

Mirrorball

Flume

Listening Wind

The Power Of The Heart

My Body Is A Cage

The Book Of Love

I Think It's Going To Rain Today

Après Moi

Philadelphia

Street Spirit (Fade Out)