Lester-Bangs

Je n'ai jamais rencontré de héros que je n'ai pas aimé. Mais il est vrai que je n'en ai jamais rencontré. Mais il est vrai que peut-être je n'en cherchais pas. - Lester Bangs, 1975.

Allez, il était temps que je reparle un peu de livres sur le rock, sur Rock Fever. Deux livres, en fait, au lieu d'un seul, vous êtes gâtés, en ce jour férié (oui, je sais, ça rime ; non, je vous assure, je n'y suis pour rien, c'est involontaire ; mais ça claque quand même un peu, non ? Non ?). Deux livres du même auteur, parus aux mêmes éditions (les illustrations sont celles des rééditions poche, ou semi-poche vu le format un peu plus grand qu'un poche classique), en l'occurrence les éditions Tristram (collection 'souple' pour l'édition que je propose). Ces deux livres sont, aux USA, parus respectivement en 1988 et 2003. L'édition française du premier date de 1996, et du second, de 2005, il y à eu un sacré retard pour la première parution, et un rattrapage de retard pour la seconde. Avez-vous entendu parler de Lester Bangs ? Il s'agit d'un rock-critic américain, né en 1948 à Escondido, en Californie, et mort en 1982, il avait 33 ans, l'âge de la résurrection, à ce qu'on dit, mais pas pour lui.

Mort en 1982, et livres sortis en 1988 et 2003 = publications posthumes, effectivement, vous êtes assez éveillés, aujourd'hui, c'est bien (on se calme, là-bas, dans le fond). 

Bangs, de son vrai nom Leslie Conway Bangs, a vécu une enfance presque classique. Presque : son père meurt alors que Lester est jeune (en 1955), sa mère est Témoin de Jéhovah. Il essaie apparemment dès l'adolescence des trucs tels que le pétard, l'alcool. Au passage, il est mort d'overdose accidentelle, un mélange de médicaments, et au moment de sa mort, écoutait, comme un bon vieux Ian Curtis, de la musique. Apparemment, c'était l'album Dare (sorti en 1981) de The Human League. Album dont on ne trouvera strictement aucune critique ici, dans aucun des deux livres, il n'a pas eu le temps de la rédiger, logique (j'espère qu'il a aimé l'album). Car oui, ces deux livres sont des anthologies de textes de Bangs, publiés tout le long de sa courte mais intense et passionnante vie de rock-critic. Mais on trouve aussi, dans ces deux livres, des textes inédits, jamais publiés, des extraits de notes, des extraits de divers livres (dont un roman, Tous Mes Amis Sont Des Ermites, que Bangs ne finira jamais ; le mec avait établi une liste effarrante, insérée dans l'intro du premier recueil, de livres qu'il envisageait d'écrire, et comme il est dit dans ladite intro, personne ne pourrait aller au bout de tout ces projets ; même s'il était encore en vie, et si c'était le cas il fêterait en 2020 ses 72 ans, Lester n'aurait pas pu tout accomplir, il était du genre à abandonner temporairement ou définitivement un projet à la première difficulté et à en commencer un autre), le tout donnant une sorte de résumé rapide et passionnant de sa carrière. 

Un peu chaotique, sa carrière : Bangs (qui a été portraituré par le regretté Philip Seymour Hoffmann dans le film de Cameron Crowe Presque Célèbre, que je vous encourage à voir à tout prix - rien que la séquence du bus, avec Tiny Dancer d'Elton en fond sonore, et celle de l'avion dans la tempête, sont inoubliables -, surtout en version longue, présente sur le DVD, en VOST uniquement, mais vous survivrez, pas vrai ? ; le réalisateur fut aussi un rock-critic, qui a bien connu Bangs) a écrit dans divers magazines. Rolling Stone, dont il fut viré en 1973 parce qu'il manquait de respect, dans ses papiers, envers les musiciens, et au sein duquel il fit son retour en 1979, 10 ans après son arrivée dans le magazine contre-culturel fondé par Jann Wenner) ; Creem, encore plus contre-culturel, très libertaire, basé à Detroit la Motor City, qu'il intégrera en 1971 et jusqu'à à peu près la fin de sa vie ; et des journaux tels que le Village Voice, le New Musical Express britannique (ou NME) et des publications spécialisées en musique punk. Certains textes ici présents furent publiés, déjà, posthume, ou republiés après sa mort dans des magazines après avoir été, de son vivant, publiés ailleurs. Tous témoignent de la mentalité bien déglinguos de ce rock-critic qui adorait les punks, mais aussi le jazz et la musique improbable. Son truc ? Il écrivait, souvent, sur des trucs imbitables, des albums ou groupes merdiques, les encensait tout en insistant sur les défauts, terminait sur des choses du style à votre place, un truc aussi nul mérite qu'on l'achète et qu'on l'écoute, vous ne pouvez pas passer à côté de ça. Le même principe qui fait qu'un cinéphile va se taper des nanars, par pur plaisir pervers. Bangs était un mélomane pervers. Il avait du goût dans le mauvais goût. Plusieurs articles, notamment dans le premier recueil, en témoignent. 

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Il est temps de parler de ces deux livres, non ? Le premier, publié en 1988 (1996 chez nous), s'appelle Psychotic Reactions & Autres Carburateurs Flingués, et son édition 'souple' chez Tristram fait 560 pages. Le livre, qui a eu droit à plusieurs éditions (celle que j'aborde est la troisième, sans doute la définitive, sortie en 'souple' en 2013) est préfacé par Greil Marcus, un fameux rock-critic, ami de Bangs, un de ses collègues au sein de Rolling Stone, un spécialiste en Bob Dylan notamment. Le livre est découpé en sept parties de taille inégale. Je ne vais pas entrer dans le détail de tout ce que l'on trouve ici, aussi bien pour ce livre que l'autre dont je parle un peu plus bas, mais sachez qu'il y à vraiment de quoi lire. On a d'abord deux textes de taille normale, qui forment la première partie, "Deux testaments". Le premier de ces textes parle essentiellement des Count Five, groupe garage 60's à la réputation très justement merdique, qui n'a sorti qu'un seul album (Psychotic Reaction, le morceau-titre marchera assez bien à l'époque), mais Bangs, apparemment fou de ce groupe malgré leur niveau épouvantable (ce qu'il admet bien volontier, et on le soupçonne évidemment fortement d'aimer ça parce que, justement, c'est à chier, par masochisme ou ironie musicale), parle aussi d'autres albums du groupe, il cite leurs noms, les titres des chansons, décrit lesdites chansons, cite même les numéros de série des albums...lesquels albums n'existent pas du tout, ils les a inventés. Comme ce fut publié en 1971, dans Creem, fallait oser. L'autre article est une chronique savoureuse et passionnante, passionnée aussi, d'un de ses albums de chevet, Astral Weeks de Van Morrison. On a envie d'écouter le disque rien qu'à lire l'article.

Puis, dans ce premier recueil absolument quintessentiel, on a, dans la seconde partie ("Tout faire sauter"), des articles, assez longs (il n'y en à que trois, la partie fait 100 pages), et vraiment irrévérencieux et dingues, sur le Fun House des Stooges (album que Bangs a d'abord détesté, puis adoré), sur les Troggs (Wild Thing), groupe garage bien pourri, mais aussi sur le chanteur folk/country James Taylor qu'il faudrait, selon lui, tuer (ce fut très mal pris par certains à l'époque), et un sur les Godz, groupe de rock bien épouvantable signés sur un label spécialisé dans le jazz expérimental et les disques d'apprentissage de l'espéranto.  La troisième partie est consacrée à des chroniques de disques (une ou deux pages, souvent), sur des artistes tels que Chicago (une chronique hilarante et bien vue sur leur quadruple live de 1971, que j'avais proposé ici, d'ailleurs, il y à longtemps), Guess Who, James Taylor (malgré qu'il ne soit pas un fan de James Taylor, il ne dit pas particulièrement du mal de son One Man Dog), Black Oak Arkansas, David Bowie (Station To Station, mais aussi un concert de la tournée 1975) ou Barry White. Puis, dans la quatrième partie, "Tuer le père", on a droit à un assortiment de textes sur Lou Reed, pour qui Bangs fut la bête noire, le groupie ultime (un des articles parle de Metal Machine Music ; Bangs l'encensa, il fut bien le seul). Un des articles est une interview donnée en 1974, totalement surréaliste, les deux s'engueulent, se traitent de tous les noms, s'aiment bien et s'insupportent en même temps, on imaginerait mal un rock-critic et une star de ce calibre avoir, de nos jours, une interview de ce genre, l'irrévérence faite chair en la personne de Lester, qui n'hésite pas à engueuler Lou parce qu'il a osé dire du bien de Bowie qui lui a tout piqué, l'enfoiré (je crois que Bangs n'était pas très fan de Bowie). Le passage où Barbara Falk, assistante de Lou, vient le voir pour lui dire allez, suffit l'interview Lou, faut aller se coucher, il y à un concert à Daytona demain, et que Lou lui répond comme un petit garçon suppliant ses parents de le laisser regarder la TV encore un peu, est excellent. La cinquième partie offre des articles de taille classique sur notamment Iggy Pop, les Clash (un article très long et passionnant), Elvis Presley, Tangerine Dream et le racisme dans le rock (édifiant...salope de Nico...cet article m'a fait un peu réfléchir à son sujet, d'ailleurs). Puis les deux dernières parties offrent des articles inédits, jamais publiés (notes de pochettes, extraits de son roman inachevé). Dans l'ensemble, c'est juste grandiose, et ça se lit très facilement, même si certains délires de Bangs (il se shootait à des trucs improbables, sirop pour la toux, noix de muscade, mais ne prenait pas de drogue dure genre héroïne) sont assez ahurissants (un article sur Coltrane).

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Quant au second livre, c'est donc Fêtes Sanglantes & Mauvais Goût, sorti en 2003, deux ans plus tard chez nous. Le livre est un peu moins épais en édition 'souple' (500 pages tout de même) et est préfacé par John Morthland, un rock-critic ayant bossé à Rolling Stone. Encore une fois, on a un découpage en plusieurs parties, cinq en tout. La première, "Drug Punk", offre trois extraits, inédits, jamais publiés, d'un livre que Bangs escomptait publier un jour (du nom de la première partie), une sorte d'autobiographie. On parle d'abord de son ressenti au moment de la tentative d'assassinat d'Andy Warhol par la féministe Valerie Solanas, en 1968, et par celle, pas une tentative elle, de Robert Kennedy par Sirhan Sirhan, même année. Puis un texte sur son adolescence, et un autre, assez révoltant parfois, sur sa description d'une soirée privée organisée par des Hells' Angels, il avait 20 ans, et y a vu (il n'a pas participé, juste vu) une jeune fille nue et apeurée, en larmes, forcée de sucer les bikers, qui l'ont violée tour à tour en la menaçant de mort si elle ne s'appliquait pas, putain.

La seconde partie, "Héroïsmes et Baratins", 130 pages environ, offre des chroniques de disques, toujours passionnantes : Canned Heat, Grace Jones ,Stevie Nicks, Patti Smith, Ian Hunter, Anne Murray... On a même droit à la toute première chronique publiée par Bangs, celle, en 1969, du Kick Out The Jams du MC5, qu'il avait assassiné (il regrettera par la suite ce démontage idiot, tout le monde fait des erreurs, lui a commencé sa carrière par un plantage de compète). Autres grands moments : son démontage du Desire de Bob Dylan, qu'il traite de faux-cul (il nous offre ses arguments, très recevables), son article sur Emerson, Lake & Palmer, celui sur le Fear Of Music des Talking Heads. Des tournures de phrases géniales. Pour parler d'un disque aussi pourri que le Philosophy Of The World des Shaggs, Lester dit, au sujet du son de la guitare sur l'album : Style de guitare : ça sonne comme quatorze peignes de poche passés sur l'échine dorsale d'un élan, mais très doucement. 

La troisième partie, "Panthéon", la plus longue (160 pages), est passionnante à mort : des articles passionnés sur les Rolling Stones (quatre textes, chroniques de leurs albums de 1972 à 1976), sur Miles Davis (deux articles sur la période jazz expérimentale du milieu des années 70), Captain Beefheart, Eno, Black Sabbath (la description, de seconde main car racontée à Bangs par un de ses amis et retranscrite par ses soins, d'un concert du groupe, où le public était globalement avachi par terre, sans réaction, parce que rétamé aux downers, est édifiante ; le passage happy birthday avec les satanistes me fera toujours hurler de rire). Nico, Jim Morrison, et évidemment, on y revient malgré une partie entière qui, dans le premier recueil, lui était consacrée, Lou Reed. Notamment son Metal Machine Music. La quatrième partie, "Notes de voyages", mérite bien son titre. Un article sur sa rencontre avec les Variations, groupe de rock franco-marocain qui, tout du long de leur interview et rencontre, semblent s'intéresser plus aux groupies (qui manquent à l'appel) qu'à parler de leur troisième album Moroccan Roll. Du genre Waire are zeu groupiiiiz, Laistaire ? Un article long et monumental sur la Jamaïque, le reggae, agrémenté d'une rencontre/interview avec Bob Marley, article publié en 1976. Bangs y découvre, et le lecteur aussi, des réalités sur la Jamaïque (peu de reggae à la radio, la difficulté de trouver des singles ou albums dans les magasins car chaque producteur vend lui-même, et chez ses propres détaillants, ses productions, illétrisme et naïveté des chanteurs qui se font avoir par leurs producteurs, profonde piété des Jamaïcains et leurs soirées sacrées, les grounations, et la drogue locale, qui défoncerait un mur en parpaing rien qu'en soufflant dessus). Cette partie "Notes de voyages" offre aussi une interview de Jimi Hendrix donnée au Paradis, une fausse interview évidemment, très drôle. La dernière partie offre des articles sur le punk (un article notamment sur la mort de Sid Vicious), et des extraits impubliés de son roman inachevé. On a aussi des notes de pochettes pour un album de The Mekons, et un article passionné sur un petit groupe vocal allemand des années 20 ou 30, que Bangs encourage tout le monde à écouter tellement il a été pris par le truc. 

Dans l'ensemble, ce deuxième recueil est aussi génial que le précédent, on y trouve quelques articles absolument géniaux (Jamaïque, Rolling Stones, Miles Davis, Dylan...), et ces deux recueils sont, pour un amateur de presse rock, une double acquisition tout simplement indispensable. Qu'on se le dise, et j'espère vous avoir donné envie de lire ces deux recueils qui sont vraiment parmi les livres de chevet. L'oeuvre (incomplète, ceci dit, en deux tomes, c'est impossible de tout publier) géniale d'un génial rock-critic, un des meilleurs de sa génération, une référence pour beaucoup (Nick Kent partira aux USA, vers 1973, pour le rencontrer et apprendre de lui). Une personnalité parfois énervante (il ne cessait de changer d'avis sur tout, quitte parfois à essayer de faire croire aux autres que s'il défonçait un album qu'il avait autrefois aimé, hé bien, c'est parce qu'en fait il l'avait toujours détesté finalement - l'inverse est vrai : il avoue avoir d'abord détesté Fun House et Exile On Main St., et Kick Out The Jams, avant de changer son fusil d'épaule, par chronique interposée ayant tout du mea culpa - ; il avait parfois des opinions invraisemblables sur tel ou tel disque - sa fascination pour ces groupes minables tels que les Godz ou Count Five -, faisait des erreurs ; le fan de Huysmans que je suis n'aime vraiment pas lire, dans l'article sur Richard Hell (dans le premier recueil), que les citations du roman A Rebours de Huysmans sont créditées à un autre roman du même auteur, Là-Bas, ça n'a rien à voir, erreur de Bangs et du traducteur (impardonnable, pour le traducteur). Mais c'est un détail, évidemment. Dans l'ensemble, ces deux livres sont géniaux. Et le bonhomme avait de ces tournures de phrases, aussi... Qui a trouvé une meilleure définition que une cathédrale bâtie pour une femme piégée en Enfer pour décrire l'album The Marble Index de Nico ? Hein, qui ? Je le savais bien, va : personne.