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Ca faisait un petit moment depuis le précédent article de cette nouvelle catégorie consacrée aux livres sur le rock. Le précédent article concernait un livre de Matthieu Thibault sur David Bowie, vous vous souvenez ? Mais avant ça, j'avais abordé l'autobiographie de Philippe Manoeuvre, Rock. Hé bien, c'est à un autre livre de Philippe Manoeuvre que je m'attelle aujourd'hui, un livre sorti en 2017 et qui dira peut-être quelque chose à ceux qui suivent ce blog depuis plusieurs années, disons depuis 2017 justement, parce que j'ai pas mal parlé, au fil de mes chroniques de certains albums, de ce livre sur Rock Fever. Publié chez Hugo Desinge, au format 'beau livre', long de 230 pages illustrées en couleurs, ce livre est une sorte de tome 3 de sa "Discothèque Idéale" (il avait publié deux livres, en 2005 et 2011, Rock'n'Roll : La Discothèque Rock Idéale (tome 1 et tome 2), qui reprenaient ses chroniques éponymes publiées dans Rock'n'Folk, qu'il dirigeait alors), et il s'appelle La Discothèque Secrète de Philippe Manoeuvre, alias Collector. La couverture reprend des sillons de vinyle et la fameuse paire de lunettes de Phil Man, en vernis laqué, de même que le titre. Au dos, Phil Man pose fièrement debout à côté d'une pile de vinyles, ceux qu'il aborde dans le livre, et il tient posé en équilibre sur sa tranche le disque (sorti de sa pochette d'un des albums, que j'ai pu identifier parce que j'ai de bons yeux : Whiskey Woman de Jukin' Bone, 1972. 

Que trouve-t-on dans ce livre ? D'abord, une introduction dans laquelle Manoeuvre nous explique ce qu'est ce livre. Manoeuvre tente en fait d'expliquer pourquoi certains disques qui n'ont pas spécialement fait parler d'eux font quand même partie de ses préférés au monde, des albums qu'il adore, qu'il adule, qu'il vénère, qu'il sait ne pas être le seul à adorer pour certains, et qu'il va présenter, un à un, il y en à 111 précisément, au travers du livre. Il fait entrer ces livres dans diverses catégories (ce n'est pas explicité album par album, mais il décrit chacune des 8 'catégories' dans l'introduction du livre : 

- Des albums n'ayant pas marché à l'époque mais qui aujourd'hui sont devenus collectors (Manoeuvre fait une distinction avec le terme 'culte' qui est encore plus fort, les albums culte étant souvent très très difficiles à trouver et donc chers, mais je vais cependant revenir plus bas sur ce point) parce que celui qui l'a fait, ou un musicien y ayant participé, est par la suite devenu une star, mais ce n'était pas le cas à l'époque. Exemple : le premier album éponyme d'un groupe américain de Detroit, sorti en 1999, The Go. Un certain Jack White y fait ses premières armes. Oui, on parle bien du Jack White des White Stripes. 

- Des albums par des artistes ou groupes un peu trop ingérables, difficiles à canaliser, dont la réputation et/ou l'attitude interdisait clairement qu'ils deviennent un jour des stars. Comme, par exemple, ici, Terry Stamp, Flash Cadillac & The Continental Kids. Et évidemment Arthur Lee, de Love, dont l'album solo, Vindicator (1972), présent ici, est un bel exemple de gâchis de promotion à cause du tempérament bordélique de son auteur. Alors que c'est un album génial.

- Des albums sacrifiés sur l'autel. Le label change de main, le nouveau patron n'en a rien à cirer de tel ou tel groupe qui fut signé par son prédécesseur et ne va pas faire d'effort pour le promouvoir. Manque de bol, ledit groupe a sorti un disque pile à ce moment. Exemple ici, les Lightning Raiders, groupe punk britannique dont l'unique album, inachevé qui plus est, enregistré en 1981, sortira, finalement...en 2012. On peut aussi citer Dr John : son The Sun, Moon & Herbs de 1971, présent dans le livre, était initialement prévu pour être un triple album...qui, au final, sortira en tant que simple album, bien charcuté par la maison de disques. Mais, les chefs d'oeuvre étant immortels, l'album n'en demeure pas moins époustouflant sous cette forme rabotée aux deux-tiers. 

- Des albums sortis trop tard, victimes du changement de mode musicale. Aussi con que ça. Comme par exemple, ici, Be-Bop Deluxe, Neil Merryweather, Mick Ronson, qui font du glam à une époque où, ça y est, le glam, c'est fini, on est passé à autre chose, Bowie le premier, qu'ils tentent pourtant de concurrencer (Ronson aurait dû se méfier, il a joué avec Bowie quand celui-ci faisait du glam). 

- Des albums qui veulent faire comme les Beatles, sans que ça soit les Beatles. N'est pas Beatles qui veut. Deux exemples ici, Klaatu, groupe canadien de rock progressif que tout le monde ou presque prendra pour les Beatles reformés sous un faux nom en 1976 (il faut dire que parfois, c'est assez ressemblant, vocalement parlant), et The Masked Marauders, faux groupe crée à la fin des années 60 par un rock-critic rigolard, Greil Marcus, avec des musiciens ratés imitant plus ou moins bien Jagger, Dylan et Lennon qui auraient, donc, fait un disque ensemble (même pas vrai). On a aussi Mahogany Rush, dont le guitariste/chanteur/leader, Frank Marino, fait sans doute un peu trop penser à Hendrix pour certains, qui pourraient penser à la copie éhontée (c'est pas le cas, mais passons).

- Des albums faits par des artistes étrangers (japonais, danois, français, marocains, allemands) qui, déjà, dans leur pays, n'étaient pas connus des masses, alors internationalement... Exemple ? Les Culpeper's Orchard du Danemark, les Variations franco-marocains, le norvégien Terje Rypdal, guitariste monumental qu'Hendrix aimait (il avait des disques de lui à ses débuts) et dont le double Odyssey instrumental de 1975, présent ici, est à tomber par terre.

- Des albums par des artistes qui, c'est con, ont pris la mauvaise décision un jour, et la regretteront toute leur vie. Exemple : Joel Scott Hill qui, à la veille de sortir son album solo (L.A. Getaway, 1971), rejoint Canned Heat, plantant sa maison de disques, qui ne va dès lors rien faire pour promouvoir l'album...

- Des albums, tout simplement, totalement barges, givrés, indescriptibles et qui n'avaient aucune chance de marcher, comme le très rare Ratfucker, disque punk d'Armand Schaubroeck. Ou le Captain Lockheed & The Starfighters du givré Robert Calvert. 

Chaque album est présenté en double page, de manière chronologique, de 1963 à 2015, d'un album de Jack Nitzsche au In Triangle Time de Kelley Stoltz. On a à chaque fois deux illustrations couleurs : à gauche, le verso de pochette, à droite, le recto (c'est placé ainsi car certaines pochettes sont dépliantes, ainsi, on a le visuel extérieur déplié d'un seul tenant,  le cas échéant). Une petite intro en gras sur la colonne de gauche, le texte sur l'album en bas à gauche et droite, et sur la colonne de droite, des informations additionnelles (albums du même genre, suite à donner à l'album, destin de tel ou tel musicien, etc). Le ton est résolument léger mais passionné, on sent que Manoeuvre aime, adore ces albums, qu'il a choisi cet album et pas un autre. On a des artistes et groupes vraiment peu connus ici, mais aussi des pointures qui, le temps d'un album, ont merdé leur coup (album sorti alors que le groupe ou l'artiste était dans le creux de la vague, mauvais timing, etc, etc), comme Zappa et ses Mothers (Cruising With Ruben & The Jets, son album de doo-wop parodique), les Byrds (leur (Untitled) de 1971, double album à la fois live et studio, trop ambitieux pour le groupe sans doute), les Them (In Reality, sorti bien après le départ de Van Morrison par un groupe alors quasiment fini), Grateful Dead (leur live éponyme, alias Skullfuck, sorti quelques mois avant un autre live plus généreux, passé à la trappe à cause de ça), John Lee Hooker (Endless Boogie, son double album de 1971, trop too much même pour un fan de blues), John McLaughlin (Devotion, son album culte, mal produit selon lui, trop à part si on considère ses autres albums)...

Manoeuvre le dit dans son intro, je vous jure que c'est écrit, il dit que ces albums sont facilement trouvables sur le Net en édition originale pour pas très cher, parce qu'ils sont certes collectors, mais pas cultes, pas ultra recherchés. Petit coup de gueule : depuis la sortie de ce livre, beaucoup de ces albums sont de fait devenus, apparemment, cultes, et introuvables (certains devaient déjà l'être, en fait : le Them, le Terry Stamp, le Simon Stokes, le Armand Schaubroeck...), ce qui fait qu'ils ne sont plus facilement trouvables pour pas très cher. Certains, si. Mais sincèrement, quelqu'un qui collectionne les vinyles, comme moi, sait très bien qu'une édition originale d'un Zappa/Mothers, quel qu'il soit, c'est minimum une quarantaine d'euros, et uniquement si vous avez du bol (en-dessous, c'est soit une réédition, soit en état moyen). 

Il y à ici pas mal d'albums qui sont sortis sur de petits labels. Qui dit 'petit label' (ou label d'un pays étranger) dit que l'album n'a pas été édité en autant d'exemplaires qu'un album sorti sur Columbia, Warner ou Atlantic ; et qu'il n'a pas été réédité aussi souvent, voire pas été réédité du tout, comme le Bugger Off ! de Stack Waddy, sorti sur le label de l'animateur radio britannique John Peel, Dandelion Records, que je recherche aussi désespérément que certains le faisaient pour Susan (z'avez compris ?). Donc, peu d'exemplaires. Donc, c'est cher. Jukin' Bone, par exemple, groupe de hard-rock stonien/zeppelinien américain dont le premier album, Whiskey Woman, abordé ici, date de 1972 (une tuerie). Il est sorti sur RCA, OK. Pas un petit label. Mais il n'est sorti qu'aux USA, et n'a pas été réédité en vinyle, jamais. J'ai dépensé 80 euros pour un exemplaire en parfait état. Des exemples comme ça, il y en à d'autres (un album introuvable de Link Wray, l'album de Blue Ash...), et j'ai été obligé d'acheter des rééditions vinyles récentes, et donc de peu de valeur, pour certains, et de me contenter du CD pour d'autres. Quand il y à un CD, ce qui n'est pas le cas pour certains ici.

Après, on a aussi des albums faciles à trouver, quand même. Le Jamming With Edward de 1971 fait par Jagger, Ry Cooder, Nicky Hopkins, Wyman et Watts, disque de jams amusant, par exemple ; l'album des Byrds, celui de Kelley Stoltz, le Maximum Darkness de Man, pour ne citer qu'eux, sont assez facile à trouver. Mais depuis la sortie de ce livre, beaucoup sont devenus plus difficiles à dénicher qu'autrefois, Collector ayant apporté de la lumière sur certains joyaux méconnus (ces albums sont dans l'ensemble remarquables) qui, sans ce livre, seraient évidemment restés dans l'ombre mais, paradoxalement, auraient peut-être été plus faciles à trouver à condition de savoir où chercher. J'ai personnellement découvert pas mal de trucs via ce livre, et je les avais abordés sur le blog en 2017/2018, citant souvent ce livre comme catalyseur pour ces découvertes. Je n'ai pas tout découvert, loin de là, dans ce livre (un tiers m'est encore inconnu, on va dire), tout ne m'intéresse pas (Mojo Dixon, Kix, Wayne Cochran), mais rien que pour les nombreuses découvertes que j'ai fait et qui sont devenus depuis des albums de chevet (Tulsa de Dwight Twilley, Space Invaders de Neil Merryweather, Groover's Paradise de Doug Sahm, le Jukin' Bone, le Stack Waddy que j'ai en CD, Odyssey de Terje Rypdal, Culpeper's Orchard, Be-Bop Deluxe...), je ne peux que vous conseiller cette lecture, même si ça fera du mal à votre compte bancaire, si vous décidez de traquer certains des albums abordés ici !