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Bon.

Je me souviens, je me rappelle, c'était en 2015. en février. Le 2. Bob Dylan sortait son 36ème album studio, Shadows In The Night. Je l'ai en main à la FNAC, acheté pendant ma pause-déjeuner, et déjà, j'ai hâte de rentrer l'écouter, même si je sais que c'est un album de reprises (de vieux standards qui furent autrefois popularisés par Sinatra) et que je serai peut-être déçu. Le soir, chez moi, je le passe dans le lecteur CD et pendant que le Zimmy chante, moi, je déchante. En 35 minutes, mon folkeux préféré me fait vivre un enfer, c'est de la mélasse insupportable arrangée à la sauce rétro, de la soupe refroidie et périmée depuis trois mois, chiant comme la pluie un jour de mariage et qu'on a oublié les barnums. Je le range, à côté des autres Dylan, collé à Tempest (son successeur, sorti en 2012, exemplaire, lui). J'espère au fond de moi que Dylan se reprendra pour son suivant.

Qui sort en mai 2016 : Fallen Angels. Un disque de...ah ! non, c'est pas popo, c'est pas popo, c'est pas possible, un disque de reprises de vieux standards autrefois popularisés par le Mafioso du samedi soir, et à la sauce rétro, même recette que le précédent. C'est ce que je lis dans Rock'n'Folk et sur le Net. Je n'achète pas le CD. Je ne l'ai toujours pas acheté. Je ne l'achèterai pas. Mais j'ai écouté, en empruntant le disque en médiathèque, et c'est aussi chiant que le précédent. Je me jure que tant que le Zim' fera de la musique de ce genre, j'oublierai charitablement d'acheter ses nouvelles livraisons studio.

En mars 2017, il sort Triplicate, triple album (aussi bien CD que vinyle, même si l'ensemble, 95 minutes, tiendrait facilement sur deux CD ou deux vinyles) constitué de...bordel de merde, il a récidivé, l'enflure ! Même punition, je ne l'achète pas, et je ne l'achèterai pas. Je ne l'ai même pas écouté, faut pas déconner (il paraît que pour s'endormir, c'est encore plus efficace que du Tranxen 200). Le Zimmy, à peu près en même temps, est bombardé Prix Nobel de littérature, récompense méritée ô combien, qu'il n'a pas été chercher, mais qu'il n'a pas refusée. Première fois qu'un auteur de chansons et chanteur obtient ce prix. Je suis content pour lui, mais j'espère qu'il va se remettre de ce triple coup de fainéantise éhontée. 

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Oh tu peux faire la gueule, Bobby, mais tes trois derniers albums, c'était de la daube, voilà tout

La réponse survient presque sans publicité en 2020 : en mars, le 27, pendant le confinement, sort un single, Murder Most Foul. Dylan n'a jamais rien fait comme tout le monde, chapitre 1 : cette chanson, d'une durée de 16:55, est le morceau le plus long jamais enregistré par le Barde, il bat le Highlands de Time Out Of Mind de quelques secondes. En terme de single, fallait oser, une chanson de cette durée, qui traite de l'assassinat de JFK et fait une comparaison avec la situation actuelle des USA et celle des USA de l'époque de l'assassinat. Un requiem que ce morceau triste, mis en musique avec des cordes et un piano. Une élégie sur une certaine vision de l'Amérique. Deux autres singles sont sortis avant que l'album, Rough And Rowdy Ways, son 39ème studio, ne sorte, le 19 juin dernier. Son premier album de chansons originales depuis 2012. Moi qui m'étais promis d'oublier Dylan tant qu'il ne fera pas de nouvelles chansons originales, j'ai donc, évidemment, acheté le disque. Pas le jour de sa sortie, parce que je l'ai loupée, ah ah.

En fait, je l'ai connement acheté hier. Oui, hier. Long de 70 minutes, produit par personne (enfin, disons que rien n'est indiqué ; mais c'est peut-être bien Jack Frost, autrement dit, Dylan lui-même, comme à son habitude depuis une vingtaine d'années). Dylan n'a jamais rien fait comme tout le monde, chapitre 2 : l'album est sorti en tant que double album, aussi bien en vinyle qu'en CD (format sous lequel je l'ai acheté). Le premier disque contient 9 titres, pour 53 minutes. Le second contient Murder Most Foul, soit presque 17 minutes...et c'est tout. Heureusement, en CD, c'est vendu au prix d'un simple, 16 €. Heureusement, parce que ça fait foutage de gueule, tout pourrait tenir sur un seul disque (pour le vinyle, en revanche, je ne dis rien, c'est logique qu'il soit double). Bon, niveau musiciens, on a des habitués de ses vingt dernières années : Charlie Sexton, Tony Garnier... On a aussi Matt Chamberlain à la batterie, et des invités : Benmont Tench, Alan Pasqua, Fiona Apple, Blake Mills. Notons l'absence de la moindre photo de Dylan ou de ses troupes, le moindre livret, le moindre feuillet. Les deux disques sont glissés dans une pochette digipack cartonnée similaire au vinyle, strict minimum syndical. 

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Vous ne trouvez pas que quand il sourit, on dirait Vincent Price s'apprêtant à lancer une caisse de veuves noires sur un troupeau d'écoliers ?

Bon, sinon, il vaut quoi, ce 39ème opus studio du Barde ? Autant le dire, j'étais tellement heureux et soulagé de voir que le Zimmy s'était enfin sorti les doigts du derche (j'avais même cru entendre le PLOP mouillé depuis ma maison, pour tout dire) que même s'il avait sorti un disque du niveau de Down In The Groove ou Shot Of Love j'aurais allumé des cierges et posé des ex-votos un peu partout. Mais autant le dire tout de suite, cette presque quarantième bien rugissante (z'avez compris ?) est du bon, très bon, très très bon, très très très bon, très très très tr - ARRÊTE ! ARRÊTE !! - bon travail. Premier constat, en fait : la voix de Dylan. Elle n'a jamais été digne de concurrencer celles des crooners à la mode, on le sait, mais ces derniers temps, ces derniers albums (Modern Times, Together Through Life qu'il faudrait que je me réécoute, celui-là, parce que je veux essayer de lui donner une autre chance, ne l'aimant pas des masses, Tempest), elle était pourrie, sa voix. On aurait dit le croassement d'un très vieux corbeau à patte de bois ayant un peu trop abusé de la cigarette sans filtre. Les chansons étaient géniales, mais la voix était l'ombre de ce qu'elle était autrefois. Maintenant, Rough And Rowdy Ways a été enregistré récemment, quand exactement on ne sait pas, mais on va dire en 2019. Logicamente, la voix d'el señor Dylan devrait être identique, voire même gentiment un peu pire, que sur ses albums de 2001/2012. Après tout, la voix de Renaud empire d'album en album depuis 2002. Non ? Ben non. Dès le premier morceau, le touchant et calme, presque christique I Contain Multitudes (proposé en single, et dont le titre est tiré d'un poème de Walt Whitman), on est en présence d'un miracle : plus basse qu'autrefois, la voix dylanienne est meilleure. Vraiment meilleure. False Prophet, un autre single, et qui est le deuxième morceau de l'album, est un blues-rock terminal absolument génial et réjouissant qui semble confirmer cet état de fait. Certes, on sent qu'il a 79 ans, mais vraiment, j'insiste.

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La suite de l'album, jusqu'aux incroyables 17 minutes (à six secondes près) de Murder Most Foul (à noter que le verso du boîtier CD, et du vinyle, montre une photo de JFK et la mention du titre du morceau, comme si l'album avait deux titres, ou qu'il s'agissait d'un album et d'un EP vendus ensemble), entérine (de campagne) vraiment ce miracle. Calmes (My Own Version Of You, sublimement jazzy) ou plus remuants, sans que ça ne soit jamais rock (on est ici en présence de blues/folk/roots et le climat global de l'album est assez calme, le bonhomme n'a plus l'âge de ces conneries mouvementées), Rough And Rowdy Ways est un album de dingue, incontestablement le meilleur Dylan depuis...depuis quand, depuis Tempest en 2012 ? C'est un peu facile. Depuis Time Out Of Mind en 1997 ? Oh Mercy, 1989 ? Je pense clairement qu'il faille remonter plus loin, que diriez-vous de Blood On The Tracks ? Oui, je sais, il date de 1975. Mais franchement, j'assume cette déclaration. Et c'est un fan acharné de Desire, Street-Legal et Infidels, trois albums sortis après 1975, qui le dit. Ce nouvel opus studio de Dylan est vraiment un joyau inespéré, brut et chatoyant, long mais que sa structure en deux disques empêche d'être lourdaud. Certes, ça fait 70 minutes, mais on trouvera difficilement des albums aussi longs et aussi réussis (Black Rider, Crossing The Rubicon), de nos jours. Tempest était incroyable, Rough And Rowdy Ways le surclasse. 

En mai prochain, en 2021 donc, Dylan aura 80 ans. Si jamais cet album devait être son dernier, il aura vraiment achevé sa carrière sur un coup de maître. Sinon, pour lui, ça sera peut-être difficile, pour son suivant, de faire aussi bien. L'album de l'année, pour moi, je pense, mais comme j'achète rarement des nouveautés, cet avis ne sera peut-être pas le vôtre, sans doute y à-t-il des albums encore meilleurs qui sont sortis depuis janvier ou qui sortiront. Mais vu le parcours récent de Dylan, et même si un titre, ici (I've Made Up My Mind To Give Myself To You) peut y faire penser un peu avec son côté rétro, Rough And Rowdy Ways a tout du miracle sur deux disques. Putainement conseillé !  

CD 1

I Contain Multitudes

False Prophet

My Own Version Of You

I've Made Up My Mind To Give Myself To You

Black Rider

Goodbye Jimmy Reed

Mother Of Muses

Crossing The Rubicon

Key West (Philosopher Pirate)

CD 2

Murder Most Foul