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Nouvelle catégorie sur Rock Fever ! Et ça va être une catégorie qui, alimentée de temps en temps, sera peut-être une source de polémique...ou pas...enfin, on verra bien ! Cette catégorie, Music Books (un jeu de mots sur 'music box'), abordera des livres. Oui, des livres, consacrée à la musique (rock ou autres). Ca pourra être des biographies, autobiographies, anthologies de textes ou d'albums (du genre "les meilleurs albums de..." etc). Ca fait un moment que cette idée me passait dans la tête, mais je n'osais pas vraiment me lancer.

Bon ben voilà, 7 juillet 2020, 16h00, je me lance, avec un livre sorti en 2012, publié aux éditions Le Mot Et Le Reste, une maison d'édition française spécialisée dans les livres sur la musique, et qui est absolument remaquable, un catalogue généreux et passionnant. Le seul reproche à faire serait le prix des livres, celui que j'aborde aujourd'hui est vendu 25 € neuf. Mais il ne s'agit pas de livres de poche en même temps, presque de grands formats...la qualité se paie.

Ce livre, que j'ai acheté au moment de sa sortie, est non pas une biographie ou autobiographie, mais une anthologie de textes. Il s'agit d'articles qui furent publiés tels quels (mais avec des photos, illustrations et une mise en page qui, ici, manquent à l'appel ; hormis une galerie de photos en fin de volume, toutes en noir et blanc, aucune photo n'est dans les pages de ce livre), entre janvier 1969 et octobre 1973, dans le fameux magazine français Rock'n'Folk. Tous ont été écrits par une seule et même personne : Philippe Paringaux. Cet homme, toujours vivant, reconverti en écrivain, scénariste de BDs et traducteur, est un fondu de jazz et de rock, qui a, un jour, en 1967, peu de temps après la mort d'Otis Redding, décidé d'écrire sur sa passion. Il a écrit un article sur Redding, une sorte de nécrologie passionnée, qu'il a un jour, prenant son courage à deux mains, proposé à la rédaction d'un journal alors très jeune, Rock'n'Folk, qui fut crée en novembre 1966 comme hors-série d'un magazine du nom de Jazz Hot, qui n'existe plus depuis belle lurette.

Ce livre s'appelle It's Only Rock'n'Roll Et Autres Bricoles

Paringaux, l'air un peu dandy (il était surnommé le Des Esseintes de la presse rock, les connaisseurs apprécieront), propose ce petit papier. Philippe Koechlin, qui gère à l'époque Jazz Hot et son hors-série, est emballé par le papier, mais l'actualité est telle qu'il ne peut le publier, trop tard. Il propose à Paringaux d'écrire pour le journal, ce dernier accepte, il devient une plume du magazine, qui va prendre de plus en plus d'importance au fur et à mesure que le magazine en prend aussi. Les deux deviennent rapidement amis. Paringaux devient rédacteur en chef du magazine, un poste qu'il occupera jusqu'en 1990, le journal est vendu à une maison d'édition qui le gère toujours, Koechlin et Paringaux s'en vont faire autre chose, c'est un certain Philippe Manoeuvre, arrivé en 1975 dans le magazine, qui prendra la succession. 

Paringaux a écrit dans le journal jusqu'en 1973, après cette date il ne fera plus rien d'autre que gérer le magazine comme un dandy distant (les 50 premières pages du livre proposent une introduction de Christophe Quillien remplie de témoignages de divers contributeurs du magazine, Michka Assayas, Manoeuvre, Olivier Cachin, Philippe Garnier...tous sont unanimes, Paringaux est une personnalité hors-normes, mais certains sont parfois un peu sarcastiques, sans être méchants non plus, comme Assayas, dont les obsessions musicales, U2, New Order, Smiths, n'étaient pas vraiment du goût du patron), apparemment, l'envie d'écrire lui était passée, plus de motivation, il ne trouvait plus la musique intéressante, estimant que depuis 1973, aucun groupe ou artiste majeur des années 60 n'a sorti d'album majeur.

Il n'a pas vraiment raison, mais c'est son avis. Il écrivait, de temps en temps, des "Bricoles", des articles non musicaux, un peu personnels, un peu délirants parfois, certains sont proposés ici. 

Cette anthologie de 500 pages propose donc des textes de lui, répartis par année, de 1969 à 1973, plus, en fin de volume, avant un cahier de photos, une rurique "chroniques de disques", une centaine de pages en double interligne (deux colonnes, donc, par pages) et avec une police de caractères bien rapetissée, proposant ses chroniques "hors-étoiles", chronologiquement. Un album par groupe. On a notamment le Ummagumma de Pink Floyd, le premier Magma, Abbey Road des Beatles, Beggars Banquet des Rolling Stones ou Electric Warrior de T-Rex. Rien que cette partie finale est passionnante, c'est toujours génial de lire les critiques d'époque pour tel ou tel album (ici, essentiellement, mais pas que, les albums sont des classiques). J'ai découvert certains albums 'secondaires' via cette rubrique du livre.

Mais l'essentiel du livre, ce sont les articles longs-formats (les plus longs font une vingtaines de pages), évidemment. N'ayant pris aucune part dans la sélection des texte du recueil (il a laissé ce soin aux éditions Le Mot Et Le Reste, histoire de dire 'cette partie de ma vie ne me concerne plus'), Paringaux brille ici par son style assez remarquable. Ne vous attendez pas à du délire façon Lester Bangs (j'aborderai un jour ses deux recueils, posthumes, de chroniques), Paringaux est considéré comme un écrivain rock plutôt que comme un rock-critic. Il écrit super bien, avec un style qui peut parfois sembler un peu académique, mais qui lui va bien ; dandy rock jusque dans son écriture. Des tournures de phrases admirables. Un style agréable, clair, limpide, ce livre ce lit super facilement et personnellement, je le dévore à chaque fois comme une boîte de chocolats (c'est un de mes livres de chevet). Je ne vais pas tout détailler de ce livre, mais en voici quelques uns des meilleurs moments : 

- Interview de Léo Ferré (période La Solitude, 1971), passionnante, parfois drôle, toujours prenante, et qui en dit long sur le personnage (tu le fais chier, tu le déçois ? Tu n'as plus qu'à mourir, alors, parce que pour lui, ça en reviendra au même, il t'oublieras) ;

- Article sur un concert de 1970 de Crosby, Stills, Nash & Young à Londres, on a envie d'y être, tout simplement ;

- Articles sur Van Morrison, Neil Young, sublimes, rien d'autre à dire ;

- Articles (en fait, un article en deux parties) sur la tournée 1972, 200 Motels, de Zappa et ses Mothers, vue de l'intérieur, un vrai délire, parfois ;

- Articles sur les comptes-rendus de festivals (Bath, Wight, Woodstock via le film, Paringaux n'ayant pas eu la chance d'y aller) et sur le Montreux Jazz Festival ;

- Une interview assez révélatrice sur Mick Jagger, en 1970, faite en français dans le texte.

Voilà, rapidement, donc, ce qu'est ce livre, que je recommande chaudement à toute personne aimant le rock, la musique en général, et aimant la bonne critique rock. Paringaux est un des maîtres du genre, il a influencé beaucoup d'autres (Manoeuvre l'admet sans problème, Paringaux est un passeur, c'est son expression), et dans le genre, avec son style parfait, jamais vulgaire, ne cédant jamais à la facilité mais ne cherchant pas non plus l'élitisme, c'est un vrai pilier. Le Rock'n'Folk durant la période où il a géré le magazine était, en France, quelque chose d'inimitable, d'essentiel, et bien que ce livre n'aborde que les chroniques de Paringaux, et encore, pas toutes mais juste une (belle) sélection, It's Only Rock'n'Roll Et Autres Bricoles en donne un bon aperçu. L'envie de feuilleter d'anciens numéros du magazine, de s'en procurer, est limite irrépressible durant la lecture !