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C’était en 1994. Dépité et harassé, Kurt Cobain, le chanteur de Nirvana, se suicide d’une balle dans la tête. Dixit les propres aveux de son entourage, l’artiste démiurgique ne supportait plus cet abattage médiatique dont le groupe était victime depuis la sortie de Nevermind, un album écoulé à plusieurs millions d’exemplaires. Depuis quelques années, le chanteur s’était accoutumé aux opiacés, en particulier à l’héroïne. Une déréliction qu’il partagera et scandera sur l’album In Utero (1993), un disque réalisé sous les oraisons funèbres. Pour certains thuriféraires, ce suicide signe la mort du grunge. Pour d’autres adulateurs, moins dogmatiques, le grunge exhalera son ultime soupir avec la mort de Layne Staley, le chanteur d’Alice In Chains, en 2002.
Certes, à posteriori, certains groupes grunge (notamment Soundgarden et Pearl Jam) continueront de vivoter, mais sans jamais retrouver cette hargne du passé. Cette fois-ci, le grunge semble définitivement trépassé, nonobstant la résurgence (éloquente) d’Alice In Chains, lui aussi orphelin de son leader hégémonique.

L’ex-batteur (Dave Grohl) et l’ex-guitariste (Kris Novoselic) de Nirvana sont sommés de se séparer en toute amicalité, surtout sans l’aura magnétique de Kurt Cobain. Toutefois, Dave Grohl a d’autres velléités. Grisé par le succès pharaonique de Nevermind (1991), l’ancien batteur griffonne déjà en catimini quelques morceaux prévus pour un album solo. Cependant, le projet putatif est différé à maintes reprises. Dave Grohl conserve précieusement ses ébauches quelque part dans son répertoire. Déjà, à l’époque, l’artiste thaumaturge aspire à d’autres desseins, à savoir un groupe nanti par le lucre et l’appât du gain. Evidemment, le décès de Kurt Cobain précipite les nouvelles aspérités. C’est dans ce didactisme que Dave Grohl requiert l’omniscience de Kris Novoselic pour fonder les Foo Fighters.
Mais l’ex-guitariste de Nirvana n’a cure des instigations de son acolyte. En dissidence, Kris Novoselic cède sa place à Pat Smear à la guitare. Par le passé, ce dernier a déjà officié pour Nirvana, notamment lors de quelques concerts supplétifs.

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C’est dans ce contexte que sort le tout premier album des Foo Fighters. Il s’agit d’un album éponyme, dont l’objectif n’est pas de mimer Nirvana, mais à contrario de se délester de l’ombre intarissable de Kurt Cobain. Pour Dave Grohl, la gageure paraît compliquée. L’ex-batteur parviendra-t-il à se départir du sceau indélébile de Nirvana ? Les fans originels sont plutôt dubitatifs. Paradoxalement, ce premier essai est reçu sous les acclamations et les vivats unanimes de la presse spécialisée. Toutefois, « Foo Fighters » n’échappe pas aux brocards et aux quolibets. L’oriflamme du disque laisse transparaître un révolver « OVNI », un clin d’œil qui fait évidemment acte d’allégeance à ce glorieux passé, et surtout au suicide de Kurt Cobain. Certains laudateurs crient haro contre cette pochette qu’ils jugent rogue et outrecuidante. Pourtant, Dave Grohl dément toute allusion matoise à la mort de Kurt Cobain. « Foo Fighters » se compose donc essentiellement de chansons composées par Dave Grohl entre 1991 et 1994. Les singles This Is A Call et Big Me amorcent ce changement radical et décrété par Dave Grohl depuis le départ.

Ce choix n’a rien d’aléatoire. Non, This Is A Call et Big Me ne seront pas de nouveaux avatars de Rape Me et autres Smells Like Teen Spirit. Finies cette rage et cette furibonderie de jadis et qui constituaient à la fois la genèse et le principal leitmotiv de Nirvana. A contrario, « Foo Fighters » s’approxime à un curieux maelström entre le hard rock et cette vague « post-grunge ». En résumé, ce premier disque, d’une profonde humilité, porte encore les rudiments et les linéaments du grunge, avec toutefois des assonances beaucoup plus commerciales. I’ll Alone et Alone + Easy Target sont des tubes en puissance et susceptibles de triompher sur les ondes radios. 
A l’instar de Nirvana en son temps, « Foo Fighters » (le disque…) porte également le sceau de la repentance et de la contrition, finalement à l’image de son morceau final, Exhausted, qui clôt les débats avec beaucoup de raffinement et de mélancolie. Pourtant, au fil du disque, « Foo Fighters » continue d’affiner sa propre personnalité, avec parfois un peu de virulence (Wattershed), pour revenir in fine à ce désenchantement indicible (l’excellent X-Static et qui reste sans doute le morceau le plus éloquent de l’album). Cependant, ce premier essai n’est pas exempt de tout grief. On décèle, çà et là, quelques digressions (For All The Cows) de circonstance, dont Dave Grohl aurait pu aisément se dispenser. A ce jour, « Foo Fighters » reste encore le ou l’un des meilleurs albums du groupe fondé, martelé et érigé par Dave Grohl. Autodidacte, le chanteur potentat s’enlisera dans les tubes galvaudés par la suite. Pas de doute, cette fois-ci, Nirvana est bel et bien enterré…

 

sparklehorse2 Alice In Oliver