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Chronique d'Alice In Oliver : 

 Comme une évidence, presque une lapalissade. En l’espace d’une vingtaine d’années (presque 25 ans maintenant), Eels s’est octroyé le statut d’un groupe en contrition et en résipiscence. Toutefois, Eels n’est pas vraiment un « groupe » dans le sens galvaudeux du terme. Depuis le départ, c’est Mark Oliver Everett (alias Mister E pour les intimes) qui se tapit dans la pénombre et fait office de dernier rempart. Un rempart vacillant et emporté par son passé, ses questionnements et son propre désenchantement. On avait déjà décelé ces thématiques introspectives dès son premier album, Beautiful Freak (1996), son disque le plus notoire à ce jour. Mark Oliver Everett le confesse. A l’époque, Eels n’en est qu’à ses premiers ânonnements et balbutiements.
L’auteur polymathique recherche, expérimente, louvoie et tergiverse, incessamment rattrapé par ses vieux démons du passé. Toujours la même antienne… Que Mister E se rassérène. La componction, la repentance et les oraisons funèbres le plongeront (presque) définitivement dans les ténèbres. Tel sera par ailleurs le principal leitmotiv d’Electro-shock blues (1998). Cette seconde livraison est nimbée par la mort, le deuil et le suicide de sa sœur. A ce jour, Electro-shock blues reste sans doute l’album préféré des fans. Ce second opus est à la fois encensé, adoubé et sacralisé par les thuriféraires de toujours, probablement à équité avec Daisies of the Galaxy (2000), son troisième effort. Toutefois, contrairement à son auguste antécesseur, Electro-shock blues essuie un camouflet commercial.
Mais curieusement, Mark Oliver Everett n’en a cure. L’artiste se gausse éperdument des lazzis et des objurgations des producteurs. Eels ne reviendra plus (ou alors par intermittence) à ses fulgurations de naguère. L’auteur et compositeur omniscient aspire à davantage d’émancipation musicale. Narquois, Mister E voguera vers des dissonances un peu plus hargneuses (Souljacker en 2001), avant d’obliquer vers une pop davantage commerciale (Shootenanny ! en 2003). Mais, derechef, le troubadour sera derechef enchâssé par ses vieux démons du passé. Preuve en est avec Blinking lights and other revelation (2003), son premier double-album. Toujours affecté et engoncé dans les remords et l’attrition, Mark Oliver Everett bifurquera vers une trilogie (Hombre Lobo, End Times et Tomorrow Morning) orientée vers la rémission, le désir et même la rédemption.

Eels-Mark-Oliver-Everett

Pourtant, formellement, rien n’a changé dans la musique de Eels, via cette intempérance intarissable pour ces mélodies infantiles. Le répit sera de courte durée, nonobstant quelques tentatives aventureuses ; à l’instar de Wonderful, Glorious (2013) et The Cautionary Tales of Mark Oliver Everett (2014), deux nouvelles expérimentations qui ne laissent pas vraiment de réminiscences impérissables, loin de là... Pour Mister E, il est temps d’opérer le changement et d’infléchir vers de nouvelles directions spinescentes. Tel est le sophisme amphigourique de The Deconstruction (2018, sa douzième et ultime réalisation en date. Cette fois-ci, c’est promis, acté et même inscrit dans le marbre. Le son de Eels ne sera plus jamais le même, pour le plus grand désarroi des laudateurs originels… A moins que Eels ne soit à nouveau dévoyé par cette mélancolie inhérente, celle qui le poursuit (inlassablement) depuis plus de vingt ans maintenant…
A l’aune de ce douzième album, les deux premiers singles, The Deconstruction et Bone Dry amorcent cette transformation, voire cette métempsychose promise depuis longtemps. Oui, quelque chose a muté et même évolué dans l’esprit fertile de Mark Oliver Everett, via cette velléité d’explorer d’autres anfractuosités musicales. La nouvelle route semble délestée de toute tentation funèbre. Oui, en apparence, The Deconstruction semble un peu plus optimiste et guilleret qu’à l’accoutumée, à l’instar de Today is the day. Mais ce morceau, aussi lumineux soit-il, renoue in fine avec cette jubilation de naguère ; à savoir ce tropisme effarouché pour les singles enchanteurs du passé.
C’est tout le paradoxe de The Deconstruction, presque un oxymore, à savoir cette apostasie ostensiblement affichée, pour revenir in fine aux bons vieux attributs du passé. En ce sens, The Deconstruction s’approxime à une sorte de spicilège, voire de best-of glorieux d’une carrière exemplaire. Les morceaux de bravoure s’enchaînent. Indubitablement, Mark Oliver Everett est un compositeur vétilleux et cérémonieux, à l’image de Rusty Pipes, The Epiphany, The Unanswerable et In Our Cathedral qui parachèveront un album en état de grâce… Ou presque… Puisque sur la forme comme sur le fond, The Deconstruction ne fait que réitérer les bonnes vieilles scansions de naguère. In fine, ce douzième effort n’est pas exempt de tout grief. On relève tout de même quelques digressions. Par exemple, Coming Back et Archie Goodnight font office d’intermèdes éculés et désormais éprouvés. Les aficionados peuvent pousser un soupir de soulagement. Non, en dépit de ses atermoiements et bifurcations, Mark Oliver Everett n’a pas encore amorcé ce fameux changement professé en filigrane. Mais, au moins, The Deconstruction revient à cette symbiose originelle, celle qui avait presque disparu depuis quelques années, depuis sa fameuse trilogie infernale (et ô combien dispensable).

FACE A

The Deconstruction

Bone Dry

The Quandary

Premonition

FACE B

Rusty Pipes

The Epiphany

Today Is The Day

FACE C

Swet Scorched Earth

Coming Back

Be Hurt

You Are The Shining Light

FACE D

There I Said It

Archie Goodnight

The Unanswerable

In Our Cathedral