DRJ1

Voilà un artiste que j'adore mais qui, malgré tout, reste sous-représenté sur ce blog (cet article est le quatrième sur un de ses albums, et des albums, il en a fait, jusqu'à sa mort en 2019, une bonne trentaine !) : Dr John. Alias, de son vrai blaze, Malcolm John Rebennack, ce musicien et chanteur, fortement inspiré par Professor Longhair (un musicien de blues louisianais), a sorti son premier album en 1968, sur le label ATCO (sous-label un peu underground/expérimental/recherche musicale d'Atlantic, sur lequel on trouvait aussi, tout de même, des artistes soul tels que King Curtis, Aretha Franklin ou Otis Redding). A l'époque, il se fait appeler Dr John, The Night Tripper, Dr John Creaux de son nom complet, pseudonyme inspiré par un prince haïtien d'origine sénégalaise un peu sorcier, spécialiste en herbes magiques, qui vivait, autrefois, à la Nouvelle-Orléans. Pour ce musicien ayant eu une première vie assez étonnante (il a un temps tenu un bordel et vendu de la drogue, il a joué de la figuration dans de petits groupes, a été blessé par balle, au petit doigt, suite à une embrouille et s'est converti en bassiste et pianiste plutôt que guitariste suite à cette blessure digitale), le plus important, c'est l'atmosphère. Fortement imprégnée de vaudou, celle de son premier album, sorti en 1968 donc, Gris-Gris, un album qui marchera plutôt bien et deviendra culte, est imparable. On y trouve déjà un classique, I Walk On Guilded Splinters. Tout l'album respire les bas-quartiers mal-famés, louches et imprégnés de croyances de la Nouvelle-Orléans, sa ville de naissance (et celle où il décèdera).

DRJ2

L'album suivant sera attendu par ses premiers fans, et il sortira en janvier 1969 (enregistré en fin d'année 1968). Sorti sous une pochette très chamarrée, il s'appelle Babylon et offre autant de morceaux que le précédent opus, soit 7 seulement. Pour un total, ici, de 38 minutes. Produit par Harold Battiste (qui avait produit le premier album), il est musicalement très proche de Gris-Gris, on y retrouve des ambiances tour à tour rhythm'n'blues, blues, zydeco, psychédéliques et créoles. Dr John (qui abandonne ici temporairement son sous-patronyme de Night Tripper, mais il ne l'abandonnera définitivement qu'à partir de 1972, pour un simple Dr John) estime que Babylon est un disque qui, pour lui, reflète bien l'étrangeté un peu sordide de l'époque : offensive du Têt au cours de la guerre du Vietnam, assassinat de Bobby Kennedy et Martin Luther King, répressions policières envers des manifestations pour la paix, de la part d'étudiants ou de hippies (voire d'étudiants hippies), absence de confiance de la population envers le Gouvernement, etc...Les chansons ne parlent pas forcément de ça, mais Dr John a essayé de faire un disque un peu à part, un peu apocalyptique, comme pour symboliser le fait que selon lui, notre monde part en couilles. Sur le morceau-titre, remarquable, il sonne plus comme Captain Beefheart que comme Dr John. Un morceau comme The Patriotic Flag-Weaver ("le porte-drapeau patriote") est sans aucun doute éminemment politique vu son titre ; le morceau est en partie interprété par une chorale d'enfants.

DRJ3

L'album est très réussi, sans être le meilleur de l'artiste ; sincèrement, je lui préfère nettement Gris-Gris et surtout The Sun, Moon And Herbs (1971, le dernier album estampillé Night Tripper). L'album qui suivra Babylon, Remedies (avec son long Angola Anthem de 17 minutes occupant toute une face - et qui ne parle pas du pays africain, mais du pénitencier de Louisiane, surnommé ainsi) sera à peu près du même acabit, c'est à dire très intéressant, mais je trouve Remedies meilleur, aussi, que Babylon tout de même. Ce qui ne veut pas dire que Babylon n'est pas bon, putaing con, pas du tout même. On trouve ici un Barefoot Lady excellent, Twilight Zone (long de 8 minutes) est génial, et l'album offre un de mes deux-trois morceaux préférés du bonhomme (avec Black John The Conqueror de 1971 et I Walk On Guilded Splinters de 1968), j'ai nommé Glowin', splendeur de presque 6 minutes portée par des choeurs féminins irréels de beauté signés Shirley Goodman et Tammi Lynn. Niveau musiciens, notons d'ailleurs, histoire de finir cette chronique, l'excellence de ceux-ci, notamment Ronnie Barron (orgue), Richard 'Didimus' Washington (guitare), Plas Johnson (saxophone) et John Boudreaux (batterie), Dr John officiant ici aux claviers, guitare et percussions. Babylon est, dans l'ensemble, un très bon album que les amateurs de ce genre de musique devraient, logiquement, bien apprécier. Même si je pense que Dr John a fait mieux (il a aussi fait pire, certainement, durant sa longue et prolifique carrière). 

FACE A

Babylon

Glowin'

Black Widow Spider

Barefoot Lady

FACE B

Twilight Zone

The Patriotic Flag-Waver

The Lonesome Guitar Strangler