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On peut parler d'un concert légendaire, jugez plutôt en regardant la pochette et en lisant les noms des intervenants. Pensez donc, sur un seul et même album, on a droit à John Cale (anciennement du Velvet Underground, et dont la carrière solo, depuis 1970, est vraiment remarquable) ; Nico (anciennement du Velvet Underground, et dont la carrière solo, depuis 1967, est vraiment remarquable) ; Brian Eno (anciennement de Roxy Music, et dont la carrière solo, depuis 1973, est vraiment remarquable) ; et Kevin Ayers (anciennement de Soft Machine, et dont la carrière solo, depuis 1969, est vraiment remarquable). Le 1er juin 1974, ces quatre pointures du rock un peu avant-gardiste (enfin, Ayers est surtout un folkeux psychédélique, lui) se retrouvent sur une seule et même scène, au Rainbow Theatre (Londres), afin de se produire en concert. Ces quatre artistes, à l'époque, étaient tous sur le même label, Island Records, label qui sortira, 27 jours plus tard (dans le genre, c'est du rapide !!) un album commémoratif, cet album-ci donc, sobrement baptisé June 1, 1974 et dont la pochette montre, au recto, une photo collective prise au Rainbow juste avant le concert, et au verso, diverses photos individuelles prises pendant le show. On notera une anecdote amusante, signée de la main même de Cale apparemment, concernant la photo de recto : apparemment, Ayers aurait été surpris, par Cale, dans le lit de la femme de celui-ci, en compagnie de Madame Cale, la veille du show, ce qui expliquerait l'expression quelque peu gênée d'Ayers (sourire un peu connaud) et le regard quelque peu perplexe de Cale ! Vu la réputation assez, dirons-nous, acariâtre de ce dernier, c'est assez étonnant et miraculeux qu'il ne se soit pas passé un drame avant, pendant ou juste après le concert...

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Long de 46 minutes, June 1, 1974, dont la qualité audio est exceptionnelle, est un très bon live, sur lequel on entendra aussi, musicalement, en accompagnateurs, Robert Wyatt (percussions), Mike Oldfield (guitare), Ollie Halsall (piano, guitare), les Chanter Sisters (choeurs), Archie Leggatt (basse), John "Rabbitt" Bundrick (orgue, piano) et  Eddie Sparrow (batterie). Le concert dans sa totalité était évidemment plus long que cet album, chaque artiste ayant eu droit à sa partie en solo. Ce qui est évidemment le cas ici, et à ce sujet, il faut dire que ce live est quelque peu inégal : Kevin Ayers, à lui seul, a droit à une face entière (la seconde), tandis que les trois autres se partagent la première. C'est ainsi. Brian Eno (à l'époque, il se créditait encore à un simple Eno) ouvre le disque avec deux extraits (totalisant 10 minutes) de son premier album Here Come The Warm Jets de 1973 : le monumental et volontairement chaotique Driving Me Backwards et le totalement exubérant (et ici, il faut bien le dire, moyennement interprété, vocalement parlant) Baby's On Fire. John Cale est à la viole sur le premier morceau, sur lequel Ayers joue de la basse et Wyatt, des percussions ; sur le second morceau, Wyatt est toujours là (il n'y à que deux titres sur lesquels il n'apparaît pas), Ayers tient toujours la basse, et Cale est au piano. Cale qui est à l'honneur avec le troisième morceau : sa version, qu'il mettra sur album en 1975 sur Slow Dazzle, du Heartbreak Hotel d'Elvis Presley. Cette version, sur laquelle joue Eno aux synthétiseurs, est assez incroyable de par son ambiance assez louche, à la fois dépressive et enjouée, le cul entre deux chaises, John Cale quoi (qui semble, comme à son habitude, tel un ours réveillé en pleine hibernation par l'introduction d'un nid de guêpes dans son fondement). 5 minutes assez réussies.

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L'expression de Cale : le mec à ma droite a putain de baisé ma femme, les mecs, et vous voudriez que je sourie ?

Il reste 9 minutes à la face A, c'est Nico qui, seule avec son harmonium (enfin, non, pas vraiment seule : Eno est aux synthés), nous offre sa reprise du The End des Doors, qu'elle a mis sur album en 1974 (l'album porte le même nom que la chanson). Que dire ? Sépulcral, glauque, envoûtant, terrifiant, d'une noirceur morbide, ça pue la mort, c'est aussi hypnotique et malaisant que ce que vous pouvez imaginer, mais c'est, aussi, réussi (même si la version studio est meilleure ; ici, Nico ne semblait pas être dans le meilleur de sa forme). Notons un truc intéressant : Nico ne joue sur aucun autre morceau ici, contrairement aux autres. La face B, elle, n'offre que du Kevin Ayers, qui offre 5 morceaux (totalisant environ 21 minutes) issus de sa carrière solo : May I ? (de Shooting At The Moon, 1970) sur lequel il chante un couplet en français (installé en France, dans le sud, dans l'Aude, depuis pas mal d'années, probablement même depuis cette époque, il y est hélas mort en 2013 ; il devait donc bien maîtriser notre langue, comme le morceau le prouve), Shouting In A Bucket Blues (de Bananamour, 1973), Stranger In Blue Suede Shoes (de Whatevershebringswesing de 1971), et deux extraits de ce qui, à l'époque, était son album le plus récent, The Confessions Of Dr. Dream And Other Stories (1974), à savoir Everybody's Sometime And Some People's All The Time Blues et Two Goes Into Four. Mike Oldfield joue sur les deux derniers titres (Wyatt n'apparaît pas sur l'avant-dernier, mais Cale et Eno sont sur le dernier). Ces cinq morceaux sont de belles petites merveilles folkeuses ou assez rock (à la manière d'Ayers ; pour faire un jeu de mots drôle uniquement pour un australien, c'est du Ayers rock, quoi), sur lesquelles la voix de basse d'Ayers fait des étincelles et n'est pas sans rappeler celle de Leonard Cohen, en moins 'froide'. Au final, June 1, 1974 est un très bon live, c'est juste dommage qu'un artiste soit si avantagé par rapport aux autres ; je ne dis pas qu'il aurait fallu sortir un double live avec une face entière de chaque artiste (encore que ça aurait été génial), mais le résultat aurait été plus démocratique, en tout cas. Ayers n'était pas le plus médiatique et commercial des quatre (je pense que c'était Eno, encore que, il débutait sa carrière solo). Malgré ce reproche, l'album est très bon, et plaira aux amateurs d'art-rock, et aux fans de l'un et l'autre de ces remarquables artistes !

FACE A

Driving Me Backwards

Baby's On Fire

Heartbreak Hotel

The End

FACE B

May I ?

Shouting In A Bucket Blues

Stranger In Blue Suede Shoes

Everybody's Sometime And Some People's All The Time Blues

Two Goes Into Four