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Et on poursuit allègrement, dans la joie et le confinement général, le cycle consacré aux albums de Jean Ferrat (de sa période Barclay, je précise, donc, ça prendra fin en 1972, et le 24 mars sur le blog). On l'a vu hier, le précédent album du chanteur de Vaucresson, Potemkine, était très engagé, sa chanson-titre (qui lui causera des soucis), mais pas seulement. L'année suivante, 1966 donc, Jean Ferrat sort son sixième album. Un disque qui, pour 10 titres réglementaires, offre une durée encore un peu plus étendue que de coutume : 33 minutes. C'est pas une durée exténuante, et peu d'albums de Ferrat, pendant une bonne partie de sa carrière, seront plus longs, mais c'est mieux que les 20 minutes des premiers albums au format 25cm, non ? Ce sixième album est sorti sous une pochette représentant Ferrat, sobrement habillé (chemise sous un hideux pull, il aura douvent ce genre de non-look ultime), soit en train de parler, soit en train de chanter, l'arrière-plan est flou, mais on dirait un extérieur genre terrasse de bistrot. La photo n'est pas vraiment préparée, elle semble prise sur le vif. L'album ne porte pas de titre, encore une fois, et on le surnomme de sa première chanson, qui est Maria. Vous avez remarqué que mes articles sur Ferrat démarrent à peu près tous de la même façon ? Ben c'est fait exprès ! Maria, pour en revenir à cette chanson, parle d'une femme qui, pendant la Guerre d'Espagne, pleure la mort de ses deux fils, devenus frères ennemis, l'un a rejoint les nationalistes de Franco, l'autre les Républicains, tous deux sont morts. Paroles signées Jean-Claude Massoulier. La chanson est une des meilleures de ce nouvel album.

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On trouve ici l'inévitable adaptation d'Aragon, en fait, on en trouve même deux : Heureux Celui Qui Meurt D'Aimer (une pure splendeur) et le très long (5 minutes !!! Comparé à la durée habituelle des chansons de Ferrat, c'est un vrai morceau-fleuve) Un Jour, Un Jour, qui est presque aussi sublime. Ferrat adapte aussi Apollinaire via Si Je Mourais Là-Bas, qui est lente et touchante. C'est à lui, Ferrat, cependant, que l'on doit les paroles de Pauvre Boris, qui rend hommage à Boris Vian et évoque notamment sa fameuse chanson Le Déserteur : L'autre jour, on a bien ri, il paraît que Le Déserteur est un des grands succès de l'heure quand c'est chanté par (Richard) Anthony [...]Ce que tu dois en rigoler, pauvre Boris. Une trompette en arrière-plan fait évidemment penser, là aussi, à Vian, trompettiste de jazz parmi ses talents. En Groupe, En Ligne, En Procession, que Ferrat a aussi écrite seul. Dans sa chanson Le Pluriel (sur son album Supplique Pour Être Enterré A La Plage De Sète), Brassens prônait l'engagement individuel. Ici, Ferrat lui répond, drôlatiquement parfois, en prônant l'engagement collectif. Encore une fois, avec son accompagnement quelque peu martial, une remarquable chanson, une des meilleures de ce Maria de 1966.

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Le reste de l'album ? On a Un Enfant Quitte Paris, écrite par Georges Coulonges, un peu gentillette, mièvre, mais très jolie. La Liberté Est En Voyage et Chanson Pour Toi (cette dernière, signée Michelle Senlis) sont très jolies aussi, et un peu meilleures, et il y à le cas d'Alléluia. Fervent admirateur de la cause communiste (mais sans avoir jamais adhéré), Ferrat n'était peut-être pas un fervent croyant, en revanche. Je ne vais pas dire que les sympathisants communistes n'étaient pas croyants, mais disons que la religion et la politique gauchisante faisaient rarement bon ménage. Alléluia n'est pas à proprement parler anticléricale, mais clairement, cette chanson amusante est une petite pique aux croyants, aux coutumes religieuses. Le final en spoken-word est hilarant, J't'en foutrai, moi, des ''alléluia", moi, sac à vin, alcoolique... J'imagine que cette chanson n'a pas été diffusée en radio ou à la TV à l'époque, hein... Maria, pour résumer, est encore une fois un très bon album de Ferrat, qui prend de plus en plus ses marques. Le thème de la Guerre civile espagnole, déjà abordé via le premier album, la religion, l'engagement, mais aussi, plus légèrement, les nouvelles modes musicales (le yé-yé), tout ou presque y passe ici. Ce n'est peut-être pas le sommet de Ferrat, et je trouve que l'album précédent est meilleur, mais c'est tout de même un excellent cru, rempli de sublimes chansons.

FACE A

Maria

Heureux Celui Qui Meurt D'Aimer

En Groupe, En Ligne, En Procession

Si Je Mourais Là-Bas

La Liberté Est En Voyage

FACE B

Un Enfant Quitte Paris

Un Jour, Un Jour

Alléluia

Chanson Pour Toi

Pauvre Boris