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En 1968, via son album L'Été 68 et son tube C'Est Extra, Léo Ferré obtenait une notoriété nouvelle et avait réussi à fédérer un nouveau public, un public jeune autour de sa musique et de ses chansons, même si, quand on connaît un peu le Vieux Lion monégasque, on se doute que là n'était pas le but premier. 1968, que ce soit sur le plan personnel ou artistique, fut une année de grand changement pour Ferré, c'est en cette année-là qu'il découvrira et aimera le rock britannique de l'époque. Il est aujourd'hui bien connu que Ferré aimait écouter les Beatles, les Moody Blues, les Kinks, les Floyd ou encore King Crimson lors de ses trajets en voiture entre deux concerts. Seulement, si l'album de 1968 est emblématique, notamment grâce à C'Est Extra et Pépée, il n'est pas parfait. Alors qu'avec cet Amour Anarchie qu'il sort en 1970, Ferré nous envoie proprement au firmament. Cet album, dont le titre original est Amour Anarchie : Ferré 70, est sorti en trois fois. L'album est double. Le premier volume est sorti en mai 1970 et le second en novembre 1970. Ce n'est qu'en décembre de la même année qu'il sortira sous le format d'un double album. À l'origine, Ferré devait enregistrer cet album avec les Moody Blues. Mais, pour des raisons qui me sont inconnues et qui le sont sûrement pour vous aussi, ça ne se fera pas. Du coup, l'album sera enregistré avec Zoo. Un tout jeune groupe à l'époque que Ferré retrouvera l'année d'après pour les sessions d'enregistrement de La Solitude. Avec Amour Anarchie, Ferré change de style. Ses chansons deviennent plus vindicatives et son chant jette les bases de ce que seront plus tard des albums comme Il N'Y A Plus Rien et Et...Basta ! Allez, on ne perd plus une minute et on va dès maintenant foutre le nez dans ce chef-d'oeuvre de la chanson française pour voir ce qui s'y cache ! 

Le disque s'ouvre, non pas sur un succès (il n'y en a aucun sur ce double album), mais sur un classique absolument intouchable du Vieux Lion : Le Chien. Une violente charge qui dénonce l'hypocrisie de la société de l'époque. Et Ferré en a gros sur la patate. Le texte n'est pas chanté. On est en plein dans le spoken-word dont Ferré se fera spécialiste par la suite. Et derrière, Zoo joue une musique rock mais discrète, complètement destructurée, ce qui ajoute encore plus de grandeur à ce morceau. Je suis un chien, je gueule. Et c'est tout ce que j'ai à dire ! Petite : voilà une chanson qui, je l'imagine a dû valoir à Ferré des critiques bien appuyées. Il n'est pas rare aujourd'hui encore de lire des avis dans lesquels Ferré est accusé d'être pédophile. Sérieusement les mecs, les derniers vers de la chanson : tu reviendras me voir, quand ça ne m'ira plus, quand il n'y aura plus sous ta jupe... le code pénal, ne sont-ils pas assez clairs ? Cette chanson, c'est la nostalgie de l'enfance et la perte de l'innocence quand celle-ci s'achève. En revanche, ce qui est étonnant, c'est que Ferré ait pu faire une chanson pareille, lui qui a eu une enfance difficile. Sinon, cette chanson lyrique est sublime à souhait. Poètes, Vos Papiers ! fusionne deux textes issus du recueil du même nom et écrit par Ferré lui-même. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Ferré puise dans son recueil pour les besoins de ses chansons. Cette chansons à deux cibles : tout d'abord les poètes pédants. Et surtout, les académiciens qui voient d'un mauvais oeil toute créativité pouvant bousculer les modèles établis. Une grande chanson de plus. La Lettre, je serai bien plus concis à son sujet. Non pas parce qu'elle n'inspire rien, mais tout simplement parce qu'elle ne peut se résumer que de cette façon : la plus belle chanson d'amour jamais écrite avec La Non-Demande En Mariage de Brassens et Ne Me Quitte Pas de Brel. La The Nana est un slow que l'on pourrait qualifier d'érotique. Dans cette chanson, Ferré rend comme un hommage aux prostituées, comme l'avait fait Brassens avec La Complainte Des Filles De Joie, tout en dressant un tableau de la meilleure femme qu'un homme puisse trouver. Sublime. À noter qu'elle la deuxième et dernière chanson de l'album sur laquelle Zoo fait enendre sa musique. Et là... voilà que le silence se fait... La Mémoire Et La Mer... Que dire face à cette merveille absolue ? Beaucoup d'interprétations ont été faites au sujet de cette chanson. Notamment celle qui consiste à dire que Ferré, en usant du lexique maritime et en mélangeant images portuaires et insulaires, se replonge dans ses souvenirs. L'interprétation est recevable, mais moi, j'ai toujours considéré cette chanson comme étant un coffre-fort et que la seule clé pour l'ouvrir, c'est Ferré qui la détenait. Toujours est-il qu'il est nullement nécessaire de comprendre cette chanson pour être touché par sa beauté. Rotterdam, chanson la plus courte du premier volume (et aussi la moins réussie, mais j'encule les mouches en disant ça) serait une réponse à Amsterdam de Jacques Brel. Je vous laisse juge. Paris, Je Ne T'Aime Plus, malgré son orchestration châtoyante, est une chanson désabusée dans laquelle Ferré, impuissant, constate que le vieux Paris crève doucement au profit d'un Paris plus moderne. Le Crachat, qui achève le premier vinyle, et bien... le titre parle de lui-même. C'est un gros crachat dans la tronche d'une société que Ferré abhorre. 

Place maintenant au second volume. Lequel s'ouvre sur son sommet qui est également, devant Le Chien, le sommet de l'album : Psaume 151. Pour bien comprendre l'origine de cette chanson au titre assez prétentieux, il est nécessaire de remonter à l'enfance de Ferré. Alos qu'il était encore môme, il fut victime d'attouchements de la part de membres du clergé. Suite à cet évènement, il en gardera jusqu'à sa mort une profonde détestation de l'Église. Ce Psaume 151 est donc une violente charge contre l'Église, mais aussi contre les liens unissant cette dernière aux États. Structure et musique répétitives mais putainement entêtantes. Une tension qui va crescendo avec à l'arrivée 12 minutes absolument surpuissantes ! Miserere Seigneur du fond de nos... La voix du Vieux Lion sur les refrains est inoubliable. Après ce cataclysme, n'importe quelle chanson ferait bien pâle figure. L'Amour Fou aurait alors la place du mort et passerait pour une chanson anecdotique. Mais, ce n'est absolument pas le cas. Comme le titre l'indique, c'est une chanson d'amour, mais emplie de sensualité, ce qui n'était pas le cas de La Lettre. Mais ces deux chansons sont aussi sublimes l'une que l'autre. La Folie, elle aussi elle porte très bien son titre puisque Ferré y parle de la folie sous toutes ses formes mais en usant sans cesse d'images brouillant les pistes. C'est tout simplement excellent. C'est d'ailleurs le niveau le plus bas que l'on trouvera pour une chanson, c'est vous dire. Trois chansons seulement pour cette troisième face. C'est peu, mais ne perdez pas de vue que Psaume 151 occupe 12 minutes à lui seul. La quatrième et donc dernière face s'ouvre sur Écoute-Moi. Une chanson dont les paroles paraissent complètement portnawak au début, mais dont le sens se révèle progressivement. Ferré parle en fait de lui, de ce qu'il est et de ce qu'il chante. Encore une chanson excellente. Au sujet de Cette Blessure, je vais la faire courte : il s'agit, avec Le Blason de Brassens, de la plus belle chanson qui fut dédiée au sexe féminin. Et, quand je dis sexe féminin, je parle bien sûr de l'organe. Cette blessure, où meurt la mer comme un chagrin de chair, où va la vie germer dans le désert, qui fait de sang la blancheur des berceaux, qui se referme au marbre du tombeau. Éloquent n'est-ce pas ? Le Mal... la réponse est dans le titre. Mais, comparée à La Folie, le texte est cette fois-ci plus direct. Et c'est aussi, mais c'est plus pour chipoter qu'autre chose, la chanson la moins forte de ce second disque. Avec Paris, C'Est Une Idée, la Capitale française trinque encore. Si dans Paris, Je Ne T'Aime Plus il était question du vieux Paris disparaissant tout doucement, ici, Paname est présentée comme étant une ville clinquante et bling-bling. La comparaison avec une pute de luxe n'est vraiment pas loin. C'est aussi la chanson la plus courte de l'album, mais elle est foutrement réussie. Écoutez bien la partition de piano derrière. Du grand art. Les Passantes (dont le texte est une création originale et donc pas le poème d'Antoine Pol que Brassens a mis en musique) est une chanson résolument pessismiste parlant de ces âmes sur le déclin voire mortes qui errent ça et là dans un monde dans lequel elles n'ont jamais eu leur place. Magnifique. L'album s'achève avec Sur La Scène. Bien sûr, il est question de musique, les Beatles sont notamment cités, mais la scène en question, c'est surtout le monde, le monde vu par Ferré en 1970.

Il n'y a aucun doute là-dessus : ce double album est absolument parfait. C'est une véritable pièce maîtresse. Et, le considérer comme étant un des meilleurs albums de Ferré, si ce n'est le meilleur, serait ne pas rendre justice à sa vraie valeur. Amour Anarchie est, qu'on se le dise, l'un des meilleurs albums de la chanson française, tous styles et époques confondus. Même si vous n'êtes pas spécialement branchés par le Vieux Lion, il vous faut cet album, c'est impératif. On ne peut pas passer à côté et ne pas posséder un album pareil, ce n'est pas possible. Et là, franchement, CD ou vinyle, on s'en fout complètement, le principal est de l'avoir.

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Face A

Le Chien

Petite

Poètes, Vos Papiers !

La Lettre

Face B

La The Nana

La Mémoire Et La Mer

Rotterdam

Paris, Je Ne T'Aime Plus

Le Crachat

Face C

Psaume 151

L'Amour Fou

La Folie

Face D

Écoute-Moi

Cette Blessure

Le Mal

Paris, C'Est Une Idée

Les Passantes

Sur La Scène