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Pour aujourd'hui, place à un album français sorti en 1968 et qui fait partie des albums emblématiques de la discographie de celui qui en est l'auteur : Léo Ferré. Album emblématique car Ferré, via ce disque, va toucher un public nouveau et surtout plus jeune et va lui donner une notoriété plus importante que celle qui était la sienne jusqu'à présent. Cependant, quand on connaît Ferré ne serait-ce qu'un petit peu, on se doute bien qu'il ne courait pas après cette notoriété. Ce n'était pas le style de la maison. Mais les faits sont là. Comme son titre l'indique, le disque est sorti dans un contexte extrêmement bouillant. On est dans l'après immédiat Mai 1968, une révolution qui a fait naître un immense espoir au sein de la société française. Un espoir dont il ne reste plus rien depuis. Mais, quand on y regarde de plus près, on se rend compte que le vent d'espoir apporté par les évènements de Mai 68 a volé en éclats dès 1973-1974. Bref, là n'est pas le sujet. Le sujet, c'est ce disque. Et on va se plonger dedans sans perdre une minute de plus.

Album emblématique, c'est incontestable, mais est-ce pour autant le meilleur du Vieux Lion de Monaco ? Même s'il est très bon, la réponse est clairement non. Tout n'est pas parfait. Il y a clairement deux rejets à faire. Madame La Misère (tirée du recueil Poètes...vos papiers !, écrit par Ferré lui-même) est un véritable ratage et est trop longue malgré ses deux petites minutes et demi. La chanson titre est tout ce qu'il y a d'anecdotique. Sa courte durée (deux minutes pile poil) n'arrange pas le tableau. Dans les rejets, on pourrait également y mettre Comme Une Fille, dernière chanson du disque qui n'est pas des plus marquantes. Bien en-dessous de ce qu'un mec comme Ferré pouvait produire. Bon, là, on a vu ce qui ne collait pas, maintenant, on va voir ce qui colle, c'est-à-dire tout le reste, c'est-à-dire sept chansons. A commencer par l'une des plus connues du grand public : C'Est Extra, une chanson érotique dont Ferré aurait eu l'idée en écoutant le Night In White Satin des Moody Blues dans sa voiture pendant un trajet entre deux concerts. Il est d'ailleurs bien connu que Ferré était très amateur du rock et de la pop britannique de l'époque. Que pourrais-je vous dire de plus sur cette chanson intouchable ? Tout a déjà été dit. Il suffit d'écouter sans modération. L'album y va aussi de ses deux classiques : Les Anarchistes qui parle de... la réponse est dans le titre, tout simplement. Tout en s'attardant sur les anarchistes espagnols apparus pendant le régime franquiste. D'ailleurs, un peu plus tard, Ferré s'opposera à chanter cette chanson sur scène, car refusant qu'elle devienne un hymne. Et il y a aussi cette chanson terrible, déchirante, tuante et tout ce que vous voulez : Pépée. Dediée à la gueunon que Ferré a eu pour animal de compagnie. Mon dieu, cette chanson vous retourne littéralement les tripes dès la première écoute. Jamais Ferré ni avant, ni après n'a chanté de cette façon et n'a laissé échappé autant de sensibilité. C'est à la fois crève-coeur et magnifique. Et le style d'écriture de la chanson, se foutant complètement des règles des rimes et de la métrique renforcent le caractère sincère qui se dégage de cette chanson. Et, en allant plus loin, cette chanson jette involontairement les bases de ce que seront les longs spoken-words en vers libres que Ferré couchera sur vinyle dès 1970.

La Nuit, qui ouvre la première face, parle de... c'est pareil, la réponse est dans le titre. Mais là, on en est pas à des conneries du style : le ciel est noir les étoiles brillent et la lune en demi-quartier brille aussi, y a des lumières tout partout, non. La nuit est ici personnifiée. Et ce sont les Hommes qui la personnifient. Sublime chanson. Tout comme L'Idole, chanson à propos d'un chanteur acclamé sur scène, mais seul dans la loge et qui, à la ville, vit comme tout un chacun. A la fin de la chanson, ce même chanteur (qui ne peut être Ferré) demande simplement aux gens qu'ils n'oublient pas qu'il n'est qu'un artiste. Le Testament est aussi une très belle chanson. Et, je précise qu'elle n'a rien à voir avec celle de Brassens. Le  de la chanson de Ferré est extrait du recueil de poèmes mentionné au début du paragraphe précédent. Ferré s'adresse à la femme qu'il aime et lui dresse la liste de ce qu'il lui laissera quand il moura. Quelques objets, peut-être un peu de pognon, mais beaucoup de souvenirs. À Toi est également superbe. Mais, je ne vais pas vous mentir, je n'ai jamais saisi de quoi parle vraiment cette chanson. Et je crois que je m'en fous tout simplement. Il y a bien d'autres chansons (y compris de Ferré) dont je n'ai jamais compris le sens mais qui me plaisent comme au premier jour. Il n'est pas parfait cet album, vous avez vu ce qui pêche dessus, cependant, on ne pourra pas nier qu'il est d'un très bon niveau. Merde, C'Est Extra, La Nuit, Pépée, avec ça, on dépasse le stade de l'orfèvrerie. Et, pour terminer, je rajouterai ceci au sujet de la chanson titre : deux ans plus tard, sur Atom Heart Mother, les Floyd feront une chanson nommée Summer '68 qui deviendra une des chansons préférées de Ferré. Comme on dit, les grands esprits se rencontrent.

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Face A

La Nuit

Madame La Misère

Pépée

L'Été 68

L'Idole

Face B

Le Testament

C'Est Extra

Les Anarchistes

À Toi

Comme Une Fille