F1

Voilà un groupe que j'adore, mais qui, curieusement, n'est pour ainsi dire pas représenté ici (juste une chronique, qui commence à dater un peu, sur One Nation Under A Groove, leur album de 1978, chronique que je referai d'ailleurs) : Funkadelic. Ce groupe, c'est un peu comme les Mothers Of Invention de Zappa, en version musique noire. Et en à peu près aussi facile à décortiquer, d'ailleurs. Je tremble rien qu'au fait que j'ai l'intention d'aborder, ici, les albums que ce groupe a fait de 1972 (ce disque) à 1978 (l'album déjà abordé ici, que je referai donc pour l'occasion), soit la bagatelle de sept albums studio. Tous sont du même acabit, tant visuellement (des pochettes signées Pedro 'Captain' Bell ; pas celle de cet album, cependant, qui est je crois de Cathy Abel) que musicalement. Funkadelic est un groupe fondé en 1968 en même temps qu'un autre groupe, Parliament. Ces deux groupes, indissociables, sont gérés par le même leader, George Clinton (chant, composition, production...), une sorte de Frank Zappa noir, et la comparaison n'est pas hasardeuse, les deux hommes partageant le même amour des jeux de mots vaseux, des délires musicaux assez théâtralisés, des concepts chabraques et des allusions salaces. Deux grosses différences : Zappa est mort, Clinton non (il aura 79 ans cette année, tout de même). Et Zappa était farouchement antidrogues, n'hésitant pas à virer ses musiciens s'ils se camaient (Lowell George, qui fondera Little Feat). Clinton, lui, est un champion de la défonce, shit, LSD, ecstasy, crack et la bonne vieille coke. Et sans aucun doute, ses musiciens aussi, y'à pas de raison. Et, oui, troisième différence, l'un des deux, entre Frank Z. et George C., est afro-américain, mais lequel ? Ah ah.

F3

Bon, Clinton a fondé ses deux groupes la même année. Généralement, ces deux groupes (on en parle comme de la P-Funk Army) étaient constitués d'à peu près les mêmes musiciens (et le personnel de ces groupes a souvent tourné). Souvent, des sessions d'enregistrement de Parliament donnaient aussi naissance à des chansons destinées à Funkadelic, ou l'inverse. On peut qualifier Parliament de groupe de funk pur et dur, par la suite teinté de disco. Funkadelic, lui, est un groupe de funk/rock psychédélique et lysergique, totalement dingue, une sorte de sas de décompression pour Clinton et ses potes. Potes qui, ici, sur ce disque sorti en 1972, leur quatrième, un double album de 69 minutes, sont notamment Bernie Worrell (claviers ; ce mec collaborera par la suite notamment avec les Talking Heads), Prakash John (basse, futur membre de l'équipe de Lou Reed en live 1973, époque Rock'n'Roll Animal), Bootsy Collins (basse), Garry Shider, Catfish Collins, Eddie Hazel (guitare), Tyrone Lampkin (batterie) et une foultitude de chanteurs : Clinton évidemment, mais aussi Calvin Simon, Worrell, Shider, Eddie Hazel, Bootsy Collins... Le personnel change de morceau en morceau, c'est un vrai bordel, et ça ne sera pas près de s'arranger avec les albums suivants. Bon, ce disque, c'est America Eats Its Young, disque éminemment engagé qui fait suite à un des plus gros cartons de la carrière de  Funkadelic : Maggot Brain (1971), avec ce morceau-titre ahurissant sur lequel Eddie Hazel faisait un solo de guitare en s'inspirant de la peine qu'il ressentirait en apprenant (selon les directives de Clinton) la mort de sa mère. La pochette d'America Eats Its Young représente un billet de un dollar, sauvagement modifié, avec diverses illustrations (notamment la Statue de la Liberté, gueule en sang, en train de bouffer des mioches) et un long texte, plus qu'un petit peu délirant, à l'intérieur de pochette. Ce qui sera une récurrente sur les albums de Funkadelic. 

F2

Musicalement, ce disque, qui ne marchera pas trop à l'époque contrairement aux précédents et aux suivants (l'album est même généralement considéré comme un ratage ; je ne suis pas de cet avis), est un album de funk un peu psychédélique, assez bordélique même si ça sera parfois 'pire' dans la discographie du groupe, et renfermant quelques vrais morceaux de choix. Rien que les titres des morceaux donnent le ton : You Hit The Nail On The Head ("tu as frappé le clou sur la tête"), If You Don't Like The Effects, Don't Produce The Cause (" Tu n'apprécies pas les conséquences ? Fallait pas les causer"). Ce n'est pas du funk à la James Brown, couillu-velu, ni de la soul à la Marvin/Otis/Sam Cooke. C'est vraiment quelque chose qui n'appartient qu'à Funkadelic, groupe qui sera une forte, très forte influence pour les Red Hot Chili Peppers (Clinton produira leur Freakey Styley) et Prince, sans parler de toute une génération de rappeurs US tels que le Wu-Tang Clan, la N.W.A. ou Public Enemy. On ne compte plus les samples de Funkadelic (et Parliament) dans le rap. Ici, on alterne entre funk à se remuer le popotin (Loose Booty, You Hit The Nail On The Head, Balance, Philmore) et morceaux plus calmes (I Call My Baby Pussycat, We Hurt Too). Sans parler du morceau-titre, de A Joyful Process, totalement ravageurs, à vous exploser le cerveau tellement ça part dans tous les sens. America Eats Its Young (prononcer le titre de l'album à voix haute sans parvenir à bafouiller où à laisser penser qu'on bégaie est une petite gageure) n'est pas le meilleur album du groupe, sa durée assez imposante (pourtant, bien que double, il ne fait que 69 minutes, tout tient sur un seul CD) l'en empêche ; comme bien des doubles albums, il serait meilleur simple. Mais on a vraiment de très bons moments ici. Il faut cependant prendre le temps d'écouter l'album plusieurs fois, sa relative dinguerie (mais chez ce groupe, il y à plus fort dans ce genre) et le nombre de morceaux (14) faisant qu'au premier abord, certains morceaux, certains passages, vous passeront probablement au-dessus de la tête. L'année suivante, le groupe sortira un de ses sommets absolus, j'en reparle bientôt...

FACE A

You Hit The Nail On The Head

If You Don't Like The Effects, Don't Produce The Cause

Everybody Is Going To Make It This Time

FACE B

A Joyful Process

We Hurt Too

Loose Booty

Philmore

FACE C

I Call My Baby Pussycat

America Eats Its Young

Biological Speculation

That Was My Girl

FACE D

Balance

Miss Lucifer's Love

Wake Up