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Cet album méconnu mériterait vraiment plus d'attention ; il mériterait de figurer dans toute bonne discothèque d'amateur de folk ; je pense cependant que ce n'est pas le cas. Sorti en 1973, c'est le deuxième album de Kevin Coyne, et probablement son plus connu. Il est double (tout tient sur un seul CD, l'ensemble faisant moins de 80 minutes, mais l'édition CD est cependant double car on y trouve un paquet de bonus-tracks sur un second disque), et il s'appelle Marjory Razorblade. Il est sorti sur le label, alors tout jeune (un an d'existence), de Richard Branson, Virgin Records. Kevin Coyne, qui c'est ? Un chanteur et musicien (guitare, harmonica) britannique né en 1944 à Derby, et mort en 2004 en Allemagne (Nuremberg), où il s'était installé depuis le mitan des années 80. Ce chanteur est, avec Nico, Captain Beefheart, Peter Hammill et Can, une des références d'un certain John Lydon, alias Johnny Rotten, chanteur des Sex Pistols et de Public Image Limited. D'ailleurs, la voix de Lydon pourrait être qualifiée de mélange entre celle de Hammill et celle de Coyne. La voix de Coyne est à ce titre, il faut le dire, assez énervante : aigrelette, peu avare en effets étranges, elle respire, parfois, la folie. D'ailleurs, Coyne (dont je ne connais que cet album, mais je ne me doute pas que les autres sont probablement intéressants) semble, quand on l'écoute, complètement fou, un peu comme l'étaient Syd Barrett et Alexander 'Skip' Pence. Sans parler de Simon Finn, pas fou, mais ayant eu une vie douloureuse, ce qui se ressent dans son immense et rare Pass The Distance de 1970. Mais Coyne n'a jamais eu de problèmes psychiatriques. Il a, en revanche, juste avant de commencer à faire de la musique au début des années 70, travaillé comme infirmier dans un hôpital psychiatrique, et il a utilisé ses souvenirs de cette expérience professionnelle comme base pour certaines de ses chansons, aussi bien sur son premier album (Case History, 1972) que sur le double Marjory Razorblade.

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Cet album est indéniablement un des meilleurs de 1973, une année peu avare en classiques, mais à la différence de Band On The Run, Billion Dollar Babies ou The Dark Side Of The Moon (tous de cette même année), il n'a pas dû se vendre des masses. Même son single promotionnel, Marlene (une des chansons les plus rythmées et, disons, accessibles ici, sur les 20 de l'album), n'a pas du affoler les charts. Enregistré au studio The Manor essentiellement (un vrai manoir dans le comté d'Oxford), avec notamment Jean Roussel (piano) et divers musiciens peu connus (Gordon Smith, Tony Cousins, Steve Verroca) mais talentueux, produit par Steve Verroca justement, que je viens de citer, Marjory Razorblade, dans certains pays et notamment aux USA, est sorti sous la forme d'un album simple avec 11 des 20 titres dispatchés dans le plus total désordre. Sans doute estimera-t-on qu'en tant que disque simple, c'était plus facile à appréhender qu'un double album. Pas faux, mais massacre quand même. Il faut évidemment l'écouter sous sa forme de double album. Je tiens à préciser cependant que l'écoute sera probablement difficile, il faut un peu de temps pour entrer dans l'album. Essayez d'imaginer un album de folk arrangé à la Captain Beefheart, avec un chanteur à la voix aigrelette et narquoise, abordant des sujets tels que la folie (mais pas que), et semblant perpétuellement sur le bord d'un précipice profond de mille mètres, sur un fil, par temps de grand vent, sans attache et les yeux bandés. Et avec des crocodiles et des pieux acérés en bas du précipice et un mec, sur la falaise, en train de tirer au fusil tout autour de lui pour le faire sursauter. Equilibre pour le moins fragile, qui donne lieu, ici, à des morceaux totalement autres : Dog Latin, sur lequel Coyne semble chanter dans une langue inventée ; Good Boy, qui me terrifie un peu, la manière qu'il a de prononcer ces deux mots, c'est assez chelou, et le rythme faussement joyeux du morceau semble cacher quelque chose de bien plus sinistre ; Karate King, qui s'achève en borborygmes bizarres, raclements de gorge et cris interrompus de karatéka, effet à la fois comique et dérangeant, le tout étant bien entendu volontaire de la part du chanteur...

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Marjory Razorblade, morceau introductif, court (moins de 2 minutes) et a capella, met tout de suite dans le ton, on parle d'une pensionnaire d'un asile, et la manière qu'à Coyne de chanter (voix narquoise, peu agréable, il ne chante pas comme ça sur tout le disque loin de là, mais parfois, quand même, si), un peu comme sur Karate King d'ailleurs, est vraiment...spéciale. Marlene, qui suit, rassure un peu, on a des instruments, le chant est plus 'classique' (mais avec Coyne, ce n'est jamais vraiment le cas), le rythme est enlevé, c'est vraiment pas mal du tout. D'autres morceaux, comme Eastbourne Ladies (que John Lydon interprètera en live à la radio en 1977 au cours d'une émission spéciale au cours de laquelle il chantera certaines de ses chansons préférées, il y interprètera aussi le The Institute Of Mental Health, Burning de Peter Hammill, d'ailleurs), qui est probablement le plus rock et le plus maîtrisé des morceaux de l'album, ou bien House On The Hill, qui parle d'un asile et est assez poignante, sans oublier Old Soldier, Cheat Me, Jackie And Edna et Talking To No One, sont remarquables. En fait, tout est remarquable, les 20 titres, sur cet album qui compte assurément parmi mes préférés à l'heure actuelle. Mais ma première écoute était compliquée, je ne savais pas trop par quel bout prendre Marjory Razorblade, et il me faudra attendre plusieurs écoutes pour me rendre compte de l'attrait étrange de ce disque certes long, mais qui semble avoir la bonne durée. J'ai mis du temps avant de l'aborder ici, je ne voulais pas l'aborder alors que l'album m'était encore assez étranger. Paradoxe : ce disque, je l'adore, mais il ne me donne pas forcément envie d'écouter d'autres albums de Coyne. Non pas qu'il m'a coupé l'envie de découvrir un peu plus ce chanteur, mais j'ai en fait peur que ses autres albums soient nettement moins bons que lui, et comme ils ne sont pas forcément super faciles à trouver, je ne veux pas me donner du mal pour rien ou presque rien. Et puis, apparemment, ce disque est son monument. Donc je préfère, du moins pour le moment, en rester là. Ce disque se suffit à lui-même, un vrai univers à lui tout seul. Conseillé !

FACE A

Marjory Razorblade

Marlene

Talking To No One

Eastbourne Ladies

Old Soldier

FACE B

I Want My Crown

Nasty

Lonesome Valley

House On The Hill

Cheat Me

FACE C

Jackie And Edna

Everybody Says

Mummy

Heaven In My View

Karate King

FACE D

Dog Latin

This Is Spain

Chairman's Ball

Good Boy

Chicken Wing