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Je vais être direct les mecs : pour ce nouveau track-by-track sur le blog, le 367ème en tout, c'est un PUTAIN de MONSTRE que je vous propose. Et quand je dis PUTAIN de MONSTRE, je pèse mes mots ! Voici Pouvoirs, le sixième album studio de Bernard Lavilliers. Entre 1975 et 1983, donc du Stéphanois jusqu'à Etat D'Urgence inclus, Nanard Le Gringo n'a sorti que des grands albums. Mais, définitivement, Pouvoirs est au-dessus de la mêlée. Clash m'a d'ailleurs fait remarquer à juste titre que Lavilliers doit être sûrement du même avis étant donné qu'il l'a rejoué sur scène il y a trois ans. Il faut savoir que lorsque ce disque est sorti en 1979, il s'est mangé un bon gros four. Et pour cause, aucune des chansons proposées ici n'était faite pour passer en radio. Jamais Lavilliers n'a été aussi engagé qu'ici. Tirant à boulets rouges sur tout ce qui bouge. Et, par la suite, jamais plus il ne se montrera aussi enragé. Bon, il me faut vous préciser aussi que cet album, en terme d'édition et de réédition, c'est le gros bordel. Je vous explique : l'édition vinyle originale propose une face A dont l'unique morceau nommé Pouvoirs dure la bagatelle de 17 minutes pour 16 secondes. Mais, de cette même version originale vinyle, il existe deux éditions différentes : sur la première, la face A ne comprend que le titre Pouvoirs alors que sur la deuxième, le nom de tous les titres composant ce morceau fleuve de plus de 17 minutes apparaissent. C'est ce vinyle que je possède. Mais, quelle que soit la version vinyle, la face B, quant à elle, ne bouge pas d'un iota étant donné qu'elle est indépendante. Attendez, ce n'est pas encore fini : il existe également une version CD. L'album a été remixé en 1990 par Nanard lui-même. Et le son est plus musclé, plus rock. La durée des chansons est aussi modifiée par rapport aux durées originales, ça varie de quelques secondes. Et la pochette a également changé. Cependant, sur ce point, je ne peux pas vous en dire plus. C'est bon, vous avez tout enregistré ? Parfait ! On peut aller foutre le nez dans ce qui est le SOMMET absolu de la carrière du Gringo de Saint-Etienne !

La Peur (intro) : Petite précision pour ce titre : sur la version originale, donc vinyle (quel que soit l'édition), il est pointé à 1 minute et 23 secondes, alors qu'il ne dure en fait que 53 secondes. Le timing sera réajusté sur la version CD. Bon, comme c'est précisé, ce titre est une intro, et pour cause, la face A est conceptuelle. Mais, n'allez pas croire que cette courte pièce de 53 secondes a été faite par-dessus la jambe, ce n'est pas le cas. Claviers entêtants et paroles percutantes, parmis lesquelles : la peur a une odeur de carnaval cru, que des allemands rasés contemplent des terrasses, ils laissent louvoyer ce serpent de la crasse, son poignard de bronze contre sa cuisse nue. Court, mais puissant.

Frères De La Côte : Chanson divisée en trois parties. La première étant donc a) Frères De La Côte. Intro tout en délicatesse au piano, mais aussi des nappes bourdonnantes à vous foutre des frissons dans le dos, avant que Lavilliers ne se mette à chanter : Frères de la côté, aux yeux bagués, radio pirates identifiées. Puis, la chanson se muscle un peu avec l'arrivée discrète de la basse et d'une batterie qui cogne, toujours avec ces nappes de claviers en fond sonore. Ombres traquées, par la police, classant les puissants sur des listes. Avant que n'intervienne...

b) Aventuriers De L'Entresol : La deuxième partie... Et là, ça s'emballe. La guitare, la batterie et la basse se font entendre de concert. Et, par-dessus ça, Nanard déclame des paroles puissantes : Aventuriers de l'entresol, marchands double de camisoles, prophètes escrocs, psychiatres troubles, journaux truqués, frappeurs de roubles [...] Petit moment de "répit" avec une nappe de clavier sur laquelle sont chantées : le Bien est une fleur calcinée, le Mal un retour en arrière, le risque un composant de l'air. Puis reviennent la guitare électrique, la basse et la batterie et cette seconde partie s'achève sur : Séchez votre sang dans le noir, dites-moi, où est le pouvoir

c) Gens De Pouvoir : Retour à la mélodie du début de Frères de La Côte sur les paroles suivantes : Gens de pouvoirs aux mains de fer, trafiquant d'azur sur la mer. Puis, reviennent la basse et la batterie sur lesquelles Nanard chante : pétroliers gris dans le brouillard, aux équipages de bagnard, vous avez caché dans vos soutes, quelques abstentions pour le doute. Puis revient la mélodie d'Aventuriers De L'Entresol. Et, tout s'achève sur : l'amour est un colis piégé, la haine un moteur auxiliaire, l'angoisse une voix qu'on fait taire, la Mort un vieux compte à régler, rampez dans l'immense entonoir, dites-moi où est le pouvoir. Vous l'avez compris : Frères De La Côte et Aventuriers De L'Entresol sont deux parties bien distinctes alors que Gens De Pouvoir est un mélange de Frères De La Côte et Aventuriers De L'Entresol. Et tout ça forme un bloc de 3 minutes et 52 secondes absolument imparable !

Soeur De La Zone : Nappe de clavier glacante en intro. Identique à celle de Frères De La Côte. Avant que la mélodie ne diffère totalement. Echappe toi des cathédrales et des théories verticales. Soeur éclairée, soeur solaire, envoie tes rayons dans ma serre, pousse les lianes en transit, des jungles mutantes électriques sont tout autant de figures de styles pour un appel à fuir l'étouffoir de la banlieue. Imparable, encore une fois. 

Frères Humains Synthétisés : A partir de cette chanson les mecs, on arrive à ce que je considère comme étant le moment où cette première face, déjà exceptionnelle, bascule définitivement dans le titanesque ! Frères Humains Synthétisés est une chanson super effrayante car on y parle à mots à peine couverts de lavages de cerveaux et de la soumission extrême (Raccourcissez vos émotions, devenez précis attention, tous les dangereux pessimistes, seront soignés dans nos cliniques) et la musique est glacante et robotique (ces claviers putain...) à souhait puis elle s'accélère avant de déboucher sur la nappe de claviers de Frères De La Côte. Ce court passage introduisant...

Urubus : Urubus (prononcez : ouroubou) est le nom africain pour désigner le vautour américain. Et, bien évidemment, le vautour est ici utilisé comme personnification pour parler des banquiers qui, bien planqués dans leurs buildings de verre, étouffent le peuple. Ici, ce qui prime, ce n'est pas la musique (au demeurant excellente) mais le texte, truffés de paroles ciselés au rasoir : le silence est un cri qu'on étouffe et la peur, du sable dans ta bouche, la lumière un fusil dans les reins, la fatigue un foyer qu'on éteint ou encore : Urubus, les aigles sont déchus, innombrables vous gardez les issues ! Bref, grandiose. 

La Peur : Vous vous souvenez ? La face s'ouvrait sur La Peur (Intro) elle s'achève alors sur la suite de cette intro. Bon, les mecs, je vais être direct avec vous : pour mesurer pleinement la puissance de cette chanson, il faudrait en citer le texte en intégralité. Ce qui n'est pas possible. Alors, je vais me contenter de citer ces vers qui, de mon point de vue, sont tout simplement anthologiques : la peur c'est le corbeau penché sur le devoir, c'est du papier monnaie contre du désespoir, c'est de la dérision face à la misère noire, c'est depuis le début le chantage du pouvoir. Que dire de plus ?

Fortalerza : Aussi intitulée Fortaleza, cette chanson ouvre la face B. Laquelle est tout à fait indépendante. Les chansons présentes dessus n'ont absolument aucun lien entre elles. Chanson acoustique sur laquelle on entend de la guitare sèche, de la flûte, de l'harmonica, du berimbau et de la basse, Fortalerza trouve son origine dans un voyage fait par Lavilliers au Brésil. Et, pour mettre un mot sur ses souvenirs, Lavilliers parle d'une femme métisse d'indienne et de SS qui portait à son poignet droit Lembrança do Senhor do Bonfim
Da Bahia. Souvenirs dramatiques puisque la dite-femme sera retrouvée souriant sous la véranda, du sang dans sa bouche en coeur. Mais, qui se souvient de tout ça, à Fortalerza ? Très grande chanson. 

Bats-Toi : Si vous êtes allés en fin de chronique directement, vous avez pu voir la présence du tag reggae. C'est avec cette chanson qu'il trouve sa justification. Bats-Toi n'est pas un reggae à 100%, mais un reggae-rock. Sachant cela, il vous est facile d'imaginer le contraste qu'elle créé avec la chanson précédente (ainsi qu'avec la suivante d'ailleurs). Sinon, c'est une chanson bien revendicative dans laquelle Lavilliers clame qu'il faut se battre quoi qu'il arrive. Devenir célèbre ou banni. En ce qui me concerne, c'est la chanson que j'aime le moins (il en faut bien une), mais elle est excellente quand même. 

La Promenade Des Anglais : Si les textes des chansons ont été écrits à Saint-Malo, ce n'est pas le cas pour celui de cette chanson. Lavilliers ayant affirmé l'avoir écrite à Nice, sur le front de mer portant le même nom. Rythmée par un piano délicat et chantée d'une voix calme, la chanson, ballade douce, parle de la vieillesse et de la Mort. On peut même supposer que, à l'écoute de certains vers, Lavilliers s'adresse à des bourgeoises. Bientôt la Mort et tu t'acroches à de vieux souvenirs pas beaux. Pour ma part, une de mes préférés de l'album.

Rue De La Soif : Entre une face A conceptuelle et engagée à mort et un début de face B oscillant entre les souvenirs, la revendication et la vieillesse et la Mort, il fallait bien que notre Nanard national se tape un petit délire. Rue De La Soif est une chanson de bistrot dans laquelle il est question d'une gonzesse, originaire de Cancale, qui en fait baver à ces mecs. S'il y a un faux pas, c'est direct six balles dans la caracasse. Je suis mort d'une rafale, dans le port je m'étale. Le final est chanté en un choeur où se mélange des voix viriles et passablement avinées. Fendard ! 

Ringard Pour Le Reggae : Second délire pour Nanard. Mais, dans un registre totalement différent. En dépît du titre, il n'est nullement question de reggae. La chanson est un rock bien speedé (comme l'était Haute Surveillance sur Les Barbares) au sujet d'un mec qui aimerait être, mais qui ne peut pas être. Parce que c'est un petit minable. T'es qu'un zonard qu'a des papiers, t'es qu'un loubard des beaux quartiers. Bref, c'est aussi court (1 minute et 47 secondes) qu'efficace comme un coup de latte dans les boules. 

Fuckin' Life : La face B et donc l'album se termine sur cette chanson, terrible blues-(hard)rock, dans laquelle Lavilliers se glisse dans la peau d'un banlieusard qui traîne dans sa zone un soir où il fait froid. Et, à l'écoute de quelques lignes (tout est lourdé, tout est blaffard), on a aucun mal imaginer que nous est dépeint une cité HLM. Franchement, il n'y avait pas mieux pour conclure le disque car les 2 minutes et 48 secondes de cette chanson sont tout simplement parfaites. Quelle putain de vie !

Pouvoirs est INCONTESTABLEMENT le meilleur album de Bernard Lavilliers. S'il fallait foutre en l'air tous les disques du Gringo et n'en garder qu'un, ce serait celui-là qu'il faudrait conserver. Et cet album, en plus d'être le meilleur de son auteur, est aussi un des meilleurs albums de la chanson française et du rock français, toutes périodes confondues. Vous ne l'avez pas ? Alors, grouillez-vous le cul et trouvez-le. Un conseil important : choisissez la version vinyle. Mais, je suis pris d'un doute... ai-je, de par mes mots, bien fait ressortir toute la puissance de ce disque...?

Face A

La Peur (Intro)

Frères De La Côte

a) Frères De La Côte

b) Aventuriers De L'Entresol

c) Gens De Pouvoirs

Soeur De La Zone

Frères Humains Synthétisés

Urubus

La Peur

Face B

Fortalerza

Bats-Toi

La Promenade Des Anglais

Rue De La Soif

Ringard Pour Le Reggae

Fuckin' Life