TM1

Ce disque ultra méconnu sera, à sa sortie en 1970, un échec commercial tel qu'on aimerait ne jamais en connaître. Pendant des années, il sera difficile à trouver, pour ne pas dire introuvable, et puis, dans le mitan des années 2010, un label, 4 Men With Beards, le réédita, en vinyle, conjointement avec le label Enterprise Records (label appartenant à Stax Records, c'est le label initial de la première sortie de l'album en 1970), et il sort aussi en CD sur Sunbeam. Même cette réédition est aujourd'hui pas super facile à dénicher, pour vous dire. C'est le premier album d'un certain Terry Manning, un mec qui, ici, chante et joue de la guitare, sans doute d'autres instruments, mais est aussi accompagné de Richard Rosenbrough (batterie), Steve Rhea (idem), et d'un certain Chris Bell, futur membre de Big Star, à la guitare lead sur trois titres (les trois derniers de la face A). L'album a été enregistré aux studios Ardent de Memphis, Tennessee, là même où furent faits pas mal d'albums de chez Stax et des labels affiliés à cette major, là même où Big Star, groupe de Memphis, y enregistra ses albums. Quant à Terry Manning, toujours vivant, il fera deux autres albums, en 2013 et 2015, mais s'est surtout, quasi exclusivement en fait, consacré à son vrai métier, qui est celui d'ingénieur du son et de producteur. Il a bossé avec et pour Big Star, Booker T.  The M.G's, Led Zeppelin, ZZ Top, Iron Maiden, Bryan Adams, Johnny Winter, Joe Walsh, Molly Hatchet, Shania Twain, Joe Cocker, Al Green, Lenny Kravitz, Otis Redding, Isaac Hayes, Shakira et les Staples Singers, entre autres, parfois en tant que producteur, parfois en tant que simple ingé-son, pas forcément crédité.

TM2

Visuel de l'édition CD Sunbeam (pour le vinyle, le visuel ressemble à celui du recto, en noir & blanc)

Bref, Manning, qui se cache, sur la pochette, sous un gros chapeau de cowboy tout en étant pris en contre-jour, c'est un mec de l'ombre. Son album de 1970, Home Sweet Home (que j'ai découvert via le Collector de Philippe Manoeuvre), n'a pas marché du tout à l'époque car Manning n'a jamais été un mec connu des masses (les spécialistes ès rock le connaissent comme ils connaissent le nom d'autres carrures de son milieu de producteur/ingénieur du son, genre Martin Birch, Jimmy Iovine, Bob Clearmountain ou évidemment Phil Spector, mais ils ignorent souvent qu'il est passé, ne serait-ce qu'une fois, de l'autre côté de la console de mixage) et parce qu'il l'a fait, essentiellement, pour se marrer. Tout du long des 34 ou 35 minutes (et il n'y à que 8 titres, dont plusieurs reprises) de l'album, on sent une énorme envie de s'éclater de la part de Manning, qui braille plus qu'il ne chante (et il le fait très bien, ça fonctionne parfaitement avec l'ambiance rien à foutre de l'album). Trashy Dog, Wild Wild Rocker, Choo Choo Train sont des preuves évidentes du délire qui devait se produire en studio. Sa version du I Wanna Be Your Man des Beatles (que les Fab avaient, on le sait, offert aux Rolling Stones avant de l'enregistrer eux-mêmes, et c'est même Ringo qui la chantait) est à des zillions d'années-lumière de celle des Beatles. Elle est limite menaçante. Même quand il ne braille pas (Guess Things Happen That Way, I Ain't Got You), Manning semble à la limite de le faire. Et ça fonctionne encore mieux qu'une lampe-torche fourrée aux piles. 

TM3

Et il y à un morceau dont je n'ai pas encore parlé car j'attendais d'arriver au péage du troisième paragraphe pour le faire, c'est le morceau qui ouvre le bal et ne pouvait pas, décemment, se trouver ailleurs qu'en ouverture : la reprise du Savoy Truffle des Beatles. La version originale, chantée (et écrite !) par George Harrison, sur le White de 1968, est un régal de pop funkysante avec un clavinet inoubliable et des cuivres parfaits. La version de Manning dure 10 minutes (c'est, de loin, le plus long de l'album) et est un monstre de furie rock agrémenté de nombreux effets sonores à base de Moog. Un long tunnel expérimental avant que la voix de Manning, tellement dingue quand on l'entend la première fois, ne retentisse, malmenant les paroles de Harrison (Creeeeeeeme taaaaangeriiiiiine, and Montelimaaaaaat), et le miracle se produit : tout du long des 10 minutes haletantes et définitivement trop courtes, Manning parvient à faire de Savoy Truffle sa chose, son truc, on en oublie totalement que c'est une reprise des Beatles. Dans le genre reprise des Beatles qui écrase l'original, je ne vois que le T.N.K. (Tomorrow Never Knows) de 801, le groupe (volontairement) éphémère de Brian Eno et Phil Manzanera (un seul album, 801 Live, immense, en 1976). Mais je m'égare (de l'Est). Pour en revenir à cet album de Manning, c'est un objet de dingue, très bien produit, bien interprété, assez enivrant et surtout totalement dingue et frénétique. Il s'ouvre sur son chef d'oeuvre absolu, ce qui est, peut-être, un défaut, mais comme je l'ai dit, ce morceau de folie ne pouvait se trouver ailleurs qu'en ouverture ! Conseillé si vous êtes du genre curieux. Il le faut, quand on aime le rock. 

FACE A

Savoy Truffle

Guess Things Happen That Way

Trashy Dog

Wild Wild Rocker

FACE B

 

Choo Choo Train

I Ain't Got You

Sour Mash

I Wanna Be Your Man