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Putain, je le classe où, ce disque, les gars ? Où ? Dans le rock ? Non, ç'en est pas. Dans le jazz ? C'en est pas non plus. Et c'est pas de la chanson, car c'est entièrement instrumental. C'est pas du progressif, sûrement pas du hard, carrément pas de la soul ou du blues, c'est pas non plus de la musque électronique, ni du reggae, ni du rap, ni du punk, ni...en fait, si je le classe dans la 'musique contemporaine', c'est histoire de le foutre quelque part. Mais cet album sorti en 1972 est en réalité un disque de musique lyrique et pop (on a aussi bien des arrangements chatoyants de cordes et parfois de cuivres que des instruments rock), conceptuel de plus, et ce, sans aucune ligne de texte. C'est le premier album solo d'un arrangeur de génie, Jean-Claude Vannier, le gars responsable des arrangements du Histoire De Melody Nelson de Serge Gainsbourg en 1971. Vannier a aussi collaboré avec Michel Polnareff, Henri Salvador, Brigitte Fontaine... Ce premier opus solo, cultissime, qui ne s'est franchement pas super bien vendu à sa sortie (tiens ! Comme le ...Melody Nelson, au passage !), possède une pochette assez belle et étonnante montrant un homme nu sur une plage, Vannier lui-même probablement. Et son titre est encore plus étrange, et je me demande vraiment comment Vanner a-t-il pu l'imaginer : L'Enfant Assassin Des Mouches

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Entièrement écrit, arrangé et produit par Vannier, cet album sorti en 1972 et n'ayant pas été réédité pendant des années (il faudra attendre 2003 ; désormais, on le trouve facilement sur le Net, y compris en réédition vinyle) raconte une histoire sans paroles (avec les titres des morceaux, bien explicites, comme éléments narratifs), qui a été ensuite imaginée par Gainsbourg, qui a écrit un texte résumant l'histoire...après avoir entendu l'album, dont les 11 titres n'avaient pas encore de titres (les titres seront placés une fois le script rapidement écrit, en une nuit de fièvre, par Gainsbourg). Oui, c'est vraiment bizarre. Une histoire d'enfant qui arrive dans le royaume des mouches, va les martyriser, tuer leur Roi, et finira lui aussi tué, englué dans un gigantesque papier tue-enfant. Une histoire aussi étrange que glauque, proche de l'univers de David Lynch, avec plusieurs années d'avance et une autre nationalité. Musicalement, cet album, qu'il faut à tout prix écouter d'une traite (l'album dure 37 minutes) et dans l'ordre, est un truc de dingues. On pense à plein de choses en l'écoutant : à l'Histoire De Melody Nelson de Gainsbourg évidemment (Melody, Cargo Culte sont les morceaux auxquels on pensera le plus facilement, pour les arrangements), mais aussi au Atom Heart Mother de Pink Floyd, pour le côté orchestral chabraque rempli de choeurs (c'est instrumental, certes, mais on a pas mal de vocalises) et de bruits étranges, parfois à la limite de la cacophonie. 

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L'atmosphère globale de L'Enfant Assassin Des Mouches est étrange. Quasiment indescriptible. On entend des voix (des deux sexes) en choeurs glauques et lyriques, des guitares électriques cinglantes, des claviers parfois bastringue parfois très classique, des cordes et des cuivres en pagaille, des sons pas clairs, des bourdonnements qui symbolisent les mouches omniprésentes (quasiment tous les titres ont 'mouche' dans leurs noms), et même une petite voix enfantine disant des paroles peu audibles sur un des titres, en l'occurrence le long (7 minutes) Les Gardes Volent Au Secours Du Roi, dans le final duquel on entend un halètement et cette petite voix enfantine. L'effet est aussi curieux que totalement oppressant. On sent une espèce de cruauté (les enfants peuvent être cruels, sans le vouloir, tout le monde le sait, et qui n'a jamais arraché les ailes d'une mouche étant enfant ? Mais celui de cette histoire semble aller loin) et de surréalisme sur l'ensemble de cet album qui, s'il avait été un film, aurait été un Jodorowsky, un Arrabal ou un Lynch ; et s'il avait été un roman ou une nouvelle, ça aurait été signé Borges ou Cortazar, tellement c'est chelou. Chelou, mais magnifique, aussi. Comme je l'ai dit, c'est un 'tout', un album qu'il faut écouter d'une traite, sans pause, comme un film muet audio, une histoire sans paroles, dont on s'imagine aisément, tout du long de l'écoute, les images (l'accordéon du Papier Tue-Enfant est d'un glauque...facile d'imaginer le gosse, lentement englué dans ce papier qui va le tuer tout aussi lentement). Ce projet dingue, un des plus dingues de la musique française, est donc un mélange, à la Berlin de Lou Reed, entre des arrangements luxueux (mais une musique quand même assez atonale et étrange, parfois) et un concept littéraire glauque et sordide, l'ensemble se percutant aussi idéalement que curieusement (ça ne devrait pas marcher ; mais ça marche). Un des albums les plus enivrants et bizarres que je connaisse, un conte cruel à ne pas raconter à vos enfants avant de les faire se coucher... 

FACE A

L'Enfant, La Mouche Et Les Allumettes

L'Enfant Au Royaume Des Mouches

Danse Des Mouches Noires Gardes Du Roi

Danse De L'Enfant Et Du Roi Des Mouches

Le Roi Des Mouches Et La Confiture De Roses

FACE B

L'Enfant Assassin Des Mouches

Les Gardes Volent Au Secours Du Roi

Mort Du Roi Des Mouches

Pattes De Mouches

Le Papier Tue-Enfant

Petite Agonie De L'Enfant Assassin