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8 décembre 1980, New York, vers Central Park. L'horreur. Un certain M.C. (je refuse de citer son nom complet, je l'ai déjà fait sur le blog par le passé, mais c'est fini ; que ce connard crêve en taule d'une hémorragie interne suite à une perforation anale), qui a, quelques heures plus tôt, fait dédicacer son exemplaire de Double Fantasy par l'auteur même de l'album, abat John Lennon, par revolver, devant l'entrée du Dakota Building, immeuble où l'ex-Beatles, sa femme Yoko et leur fils Sean vivaient depuis le milieu des années 70. Tout le monde est traumatisé. Les fans. Les rock-critics. Le monde entier. Les autres Beatles (on reprochera beaucoup à Paul sa réaction assez froide du style mon Dieu, c'est une nouvelle absolument horrible et le fait qu'il ait été bosser sur son album Tug Of War, juste après avoir appris la nouvelle, le jour-même, mais c'était ça ou il craquait et perdait pied, et puis, il a craqué en privé, de toute façon) sont sous le choc. Harrison, qui avait l'habitude de laisser les grilles de sa grande résidence de Friar Park, les fermera par la suite. Lui comme Paul et Ringo se mettent à fond dans le boulot pour ne pas sombrer, Ringo et Hari sortent un disque en 1981, Macca en 1982, les albums de Macca et Harrison offrent une chanson en hommage. Même Queen en a fait une, en 1982 (z'auraient pas du). Il y à très certainement eu d'autres chansons en hommage à Lennon, Roxy Music a repris Jealous Guy (leur dernière chanson, d'ailleurs, ce single) en 1982, en hommage. En 1982 sortira le premier best-of posthume de Lennon. En 1984, Milk And Honey, premier album posthume de chansons inédites, des sessions de Double Fantasy, construit comme ce dernier, c'est à dire, comme Double Fantasy, on a à moitié des chansons de Lennon et à moitié des chansons de Yoko.

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Ah oui, au fait, et Yoko ? Sans vouloir être méchant, je crois qu'entre le 8 décembre 1980 et les mois qui ont suivi, à peu près tout le monde s'en foutait, de ce qu'elle ressentait. Et pourtant, ça avait beau arracher les poils du Q des fans, mais Yoko était, depuis 1969, la femme de Lennon, et la mère de son fils Sean né en 1975, en octobre, tout comme John. Evidemment, elle était totalement retournée par cette tragédie, c'est normal. Elle aussi a tenu à ne pas sombrer, pour son fils notamment. Courant 1981, à peine quelques mois après le drame, elle se remet au travail, enregistrant, au Hit Factory Studio de New York (là où le couple a enregistré Double Fantasy et Milk And Honey, qui, sorti en 1984, était prévu pour une sortie en 1981, tel quel, sauf la dernière chanson que Yoko a faite ultérieurement), une quinzaine de chansons (14 en tout) qui, coproduites par elle et Phil Spector, vont sortir en juin de la même année, sous le titre de Season Of Glass. 51 minutes en tout. Sous une pochette photographique (photo qu'elle a prise elle-même dans son appartement du Dakota) représentant, sur un bord de fenêtre, avec Central Park en arrière-plan, un verre d'eau à moitié vide et surtout, les lunettes, tâchées de sang, de Lennon, qu'elle a récupérées de la police le jour du drame. Ce qui sera source d'une grosse polémique, on accusera Yoko de surfer sur le drame, de jouer dessus pour faire vendre. Comme en plus elle a eu l'audace de refaire un disque solo (ce qui n'était pas arrivé depuis Feeling The Space en 1973, car je ne compte pas l'album fait en duo avec Lennon, Double Fantasy, dont elle signe et chante la moitié des titres), les fans, déjà ouvertement anti-Yoko en grande majorité, lui sont tombés dessus comme une merde d'oiseau sur ton pare-brise de Volvo, ça n'a pas traîné. Elle leur répondra que c'est en réponse à tout ce qu'elle et Sean ont enduré depuis la mort de Lennon. Et sa manière de faire son deuil. Rien de sensationnel, mais un artwork, il est vrai, marquant, qui cingle bien la gueule.

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Musicalement, Season Of Glass, qui marchera très très fort (le premier album solo de Yoko qui marchera dans les charts), est un album, on s'en doute, loin de proposer des roucoulades sur la lune en juin. Les titres des chansons parlent d'eux-mêmes : Nobody Sees Me Like You Do, Even When You're Far Away (sur lequel on entend Sean, 6 ans, dire une histoire que son père lui racontait, touchant), Goodbye Sadness, She Gets Down On Her Knees ou No, No, No parlent du drame, des souvenirs, de John et d'elle, de John, John, John. La dernière chanson citée commence par un cri strident de Yoko et un bruit de coup de feu, ce qui glace le sang, et c'est un effet évidemment voulu. Calmes ou plus soutenues (l'ambiance générale est de pop/new-wave, proche des chansons de Yoko sur Double Fantasy genre Give Me Something, Every Man Has A Woman Who Loves Him ou Kiss Kiss Kiss), les chansons sont remarquablement produites et interprétées (parmi les musiciens, les guitaristes Earl Slick et Hugh McCracken, le bassiste Tony Levin, le batteur Andy Newmark, le saxophoniste Michael Brecker, mais aussi le bassiste John Siegler, le claviériste George Small ; tous ceux que je viens de citer, sauf Siegler, ont joué sur Double Fantasy), Yoko les chante superbement bien, sans les effets vocaux irritants de ses premiers albums. Ici, endeuillée, meurtrie dans son âme, elle est une chanteuse, tout simplement, pas une performeuse avant-gardiste qui chantait dans un sac ou courbée en deux. Probablement son meilleur album (avec le double Approximately Infinite Universe de 1973), Season Of Glass est un disque sublime et déchirant, intense et personnel, une catharsis qui permet à Yoko de faire front, de surmonter l'insurmontable. Et de faire fermer leur gueule à ceux qui pensaient qu'elle était foutue. Aini qu'à ceux qui pensaient et pensent encore qu'elle est une artiste ratée ne sachant pas chanter. Ecoutez ce disque, messieurs-dames, et on en reparle.

FACE A

Goodbye Sadness

Mindweaver

Even When You're Far Away

Nobody Sees Me Like You Do

Turn Of The Wheel

Dogtown

Silver Horse

FACE B

I Don't Know Why

Extension 33

No, No, No

Will You Touch Me

She Gets Down On Her Knees

Toyboat

Mother Of The Universe