D1

Les productions Spector, pardon, mais c'est quelque chose. Qu'elles soient réussies ou foirées, ces bestioles surchargées en effets, ces cathédrales sonores dédiées au culte du wall of sound, ne laissent personne indifférent. Que cela soit pour les artistes qu'il a lui-même gérés (les Ronettes de sa femme et future ex Ronnie, les Crystals, Bob B. Soxx & The Blue Jeans, Darlene Love, les Righteous Brothers) ou pour des commandes spéciales, il a toujours laissé des albums marquants. Pas forcément remarquables : le End Of The Century (1980) des Ramones, le Death Of A Ladies' Man (1977) de Leonard Cohen et avant ça le River Deep - Mountain High (1966) d'Ike & Tina Turner et le Let It Be (1970) des Beatles sont des exemples de productions ratées, qui se fracassent contre la musique des artistes produits. Dans un sens, c'est aussi le cas pour le All Things Must Pass (1970) de George Harrison : trop gentil, le Hari n'a sans doute pas su se faire comprendre vis-à-vis d'un Spector qui s'est fait plaisir, et l'album, pour immense qu'il est, est vraiment très lourdement produit, et certains passages ne vieillissent pas super bien. Bon, le Spectounet a aussi assuré via le John Lennon/Plastic Ono Band (1970) et le Imagine (1971) de Lennon, même si leur ultime collaboration (Rock'n'Roll, en 1973, mais l'album ne sortira, reproduit par Lennon suite au départ de Phil, qu'en 1975), ne fonctionnera pas aussi bien. En 1975, Spector décide (ou propose) de produire un artiste qu'il a toujours adoré (et cette estime est réciproque) mais avec lequel il n'avait jusque là jamais bossé, un chanteur américain d'origine italienne, Dion DiMucci, qui avait connu le succès dans les années 60 avec son groupe les Belmonts.

D2

Cette collaboration Dion/Spector va donner ce disque court (35 minutes, 8 titres seulement) et totalement ahurissant. Un peu comme le futur album que Spector fera pour Leonard Cohen, mais avec infiniment plus de réussite, ce Born To Be With You est une rencontre au sommet entre des arrangements typiquement spectoriens (assemblage de couches sonores, cuivres, choeurs, cordes, batterie monolithique) et des chansons assez sombres, tristes, tout sauf les trésors pop sautillants que le monde entier, sans doute, attendait en apprenant que l'ancien minet auréolé de gloire et le producteur mono(maniaque) et déjà bien hystéro allaient faire un skeud ensemble. Considéré comme un des plus grands albums de pop music de tous les temps, ce qu'il est assurément, cet album de l'autre Dion (ah ah ah) allait se fracasser dans les charts, une contre-performance dramatique. Comme de bien entendu, après coup, Dion gueulera comme quoi le disque est sorti inachevé, Spector a pris les bandes et les a mixées sans demander l'avis du chanteur qui aurait sans doute (ce genre de choses se reproduira, avec Cohen et les Ramones) aimé refaire des voix. Bah oui, Dion, mais c'est Spector, hein, pas n'importe qui. Le genre de mec à braquer un flingue sur un chanteur pour le pousser à son maximum ou l'empêcher de se mêler du mixage de son propre album. Aperçevant un des Ramones (pendant l'enregistrement de leur Fin de Siècle) avec un T-shirt à l'effigie des Ronettes, Spector l'aurait menacé de le tuer s'il ne retirait pas immédiatement le visage de sa femme de sa poitrine, ambiance. Entre Dion et lui, les relations ont probablement été meilleures, les deux hommes s'estimaient et étaient à peu près du même âge. Mais tout de même.

D3

Dion ne semblait pas en super forme morale à l'époque, un peu dans le creux de la vague (il escomptait bien revenir avec ce disque, justement), et ça s'entend. Sa voix, sublime, fait des étincelles sur des morceaux aussi sombres, tristes, introspectifs que Make The Woman Love Me, Only You Know, Your Own Back Yard et In And Out Ouf The Shadows. Aucune chanson ici n'est inférieure aux sept autres, je tiens juste la première et plus longue (6 minutes) de l'album, Born To Be With You, comme étant une des plus grandioses chansons des années 70 à maintenant, mais sinon, dans l'ensemble, cet album certes très produit (difficile de ne pas penser au Rock'n'Roll de Lennon ou au Death Of A Ladies' Man de Cohen, on y trouve les mêmes arrangements, qui fonctionnent ici mieux que de coutume), la même ambiance à la fois pop surchargée et de totale défonce mortifère. Cet album est immense, intemporel, un des trois ou quatre meilleures productions du mogul avec son album de chants de Noël à la sauce pop (1963), et les deux premiers albums qu'il a produits pour Lennon. Les musiciens, ici, sont bien souvent des habitués spectoriens, comme le batteur Hal Blaine (Jim Keltner aussi), mais on a aussi Ray Neopolitan et Klaus Voormann (basse), Joe Sample (piano), Don Peake, Bill Perry, Barney Kessel (guitares), Nino Tempo (saxophone), beaucoup de musiciens, Spector et Dion jouent de la guitare aussi. L'ensemble sonne magnifiquement bien, le wall of sound servant, ici, vraiment à quelque chose d'autre que de défonceur de musique. Born To Be With You, malgré son insuccès à a sortie, et le fait qu'il ne soit pas sorti aux USA mais seulement en Europe (et de plus, Spector le retiendra quelques mois avant de le publier...), est un classique, bien plus apprécié aujourd'hui qu'à sa sortie. En un mot : essentiel !

FACE A

Born To Be With You

Make The Woman Love Me

Your Own Back Yard

(He's Got) The Whole World In His Hands

FACDE B

Only You Know

New York City Song

In And Out Of The Shadows

Good Lovin' Man