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Un des disques les plus dingues de tous les temps. Bon, ça, j'ai souvent l'habitude de le dire, mais là, franchement, croyez-moi, je n'exagère pas. Ce disque sorti en 1969, ayant reçu un accueil assez glacial un peu partout sauf en France (cocorico !) et étant considéré, par la majeure partie des membres du groupe l'ayant enregistré, comme le disque ayant précipité leur fin, est une curiosité totalement malade. C'est un crossover entre rock heavy et musique concrète et électronique. Le groupe en question, c'est Spooky Tooth, groupe britannique fondé en 1968 par le chanteur et claviériste (orgue) Gary Wright, le guitariste Luke 'Luther' Grosvenor, le claviériste (piano) Mike Harrison, le bassiste Greg Ridley et le batteur Mike Kellie. Leur premier album, It's All About, sorti en 1968, a été produit par Jimmy Miller et offrait notamment une excellente reprise de Tobacco Road (en CD, l'album a été réédité sous le titre de cette chanson). Le deuxième album, Spooky Two (jeu de mots), sorti en début d'année 1969, également produit par Jimmy Miller, offrait Better By You, Better Than Me, que Judas Priest reprendra 9 ans plus tard. Le son du groupe ? Du rock heavy à la Humble Pie (Greg Ridley quittera le Tooth pour rallier Humble Pie, justement, après le deuxième album, et sera remplacé par Andy Leigh), à la Vanilla Fudge. Après ce deuxième album, le groupe propose (par le biais de Gary Wright, qui en a eu l'idée) un coup assez incroyable : collaborer, le temps d'un album qui fera date (apparemment, personne n'en doute à l'époque chez eux), avec Pierre Henry, compositeur français de musique électronique et concrète, un des papes de l'avant-garde (Messe Pour Le Temps Présent). L'album s'appelle Ceremony : An Electronical Mass et est conçu comme une messe (rien que les titres des morceaux en dit long).

ST2

Intérieur de pochette

Le but est simple : le groupe enregistre les morceaux, composés conjointement par Wright et Henry, et ensuite, envoient les bandes à Pierre Henry, qui les arrangera. L'album (qui sortira en décembre 1969) sera cependant, à l'écoute des bandes, renié par Wright et par quasiment tous les membres, seul Mike Harrison continuera de le défendre. Car le problème est là : au lieu d'adapter ses sonorités concrètes à la musique du Tooth, Henry a fait l'inverse, et le contraste entre sa musique si particulière (surtout pour 1969) et le hard-rock du groupe n'en est que plus flagrant. Wright estimera que l'album a entraîné la fin du groupe (qu'il quittera peu après, et d'ailleurs, c'est vrai que Spooky Tooth, après ce disque, ira de déconvenues en déconvenues, allant jusquà splitter en 1970, se reformer en 1973, re-splitter en 1974 et se reformer, pour un ultime album, en...1999), dira qu'on a l'impression que c'est un disque de Pierre Henry sur lequel le Tooth a servi de musiciens d'accompagnement, et suppliera les pontes de la maison de disques (Island Records), et notamment son patron Chris Blackwell, de ne pas sortir le disque, en tout cas, pas sous le nom du groupe (peine perdue, même si le nom de Pierre Henry est aussi bien précisé sur la pochette). Au cours d'une interview faite avec Blackwell, il ira même jusqu'à dire du mal de l'album (et se faisant engueuler par Blackwell par la suite, l'air de dire non mais, on ne dit pas ce genre de choses à la presse, Gary), album qui, bien entendu, se vendra comme des cage à lions en Antarctique.

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Enfin, sauf chez nous, particularité culturelle francaouise : quand c'est chelou, quand c'est virtuellement indéfendable, et quand un compositeur ou artiste français est lié au projet, ben, généralement, nous, on aime. A-t-on eu tort ? Sincèrement, Ceremony : An Electronical Mass (alias Ceremony Messe Environnement), qui dure 45 minutes pour 6 titres, est un album de barge, difficile à apprécier au premier abord. Les morceaux, globalement longs (Offering, le plus court, et un des plus heavy avec sa guitare très sabbathienne, dure 3,25 minutes, mais le second morceau le plus court dure 6,55 minutes, et le plus long, quasiment 11 minutes), qui possèdent tous ou presque des titres en allusion à la religion, à des étapes d'une messe (Confession, Prayer, Hosanna...), sont vraiment difficiles à aimer. Pierre Henry (mort en 2017) a sans aucun doute eu la main un peu lourde sur les bandes que le groupe lui a confiées, il a sans doute mis un peu trop d'effets électroniques au goût de Spooky Tooth (ah, ces bruits étranges qui polluent littéralement Jubilation à partir de la troisième minute, et ces bruits de marteau sur enclume sur Confession...), qui de son côté, ne s'attendait probablement pas à ce que l'album sonne ainsi au final. Mais l'idée de base était de Gary Wright, donc les torts sont partagés. Le mélange entre le rock assez lourd, riche en guitares grasses et en claviers chargés, de Spooky Tooth et les effets très modernes, avant-gardistes et proto-électro de l'auteur du fameux Psyché Rock, ne fonctionne pas toujours très bien ici. Mais Ceremony Messe Environnement (titre français de l'album, enfn, titre sur le pressage français) n'est cependant pas un ratage. Ce n'est pas un album de Spooky Tooth, pas vraiment en fait (sur Wikipedia, il est catalogué dans les 'autres'), même si, sur la version CD la plus récente (2016) et probablement les autres aussi, il n'y à que le nom du groupe d'indiqué sur la tranche. Ce n'est pas non plus un album de Pierre Henry sur lequel a joué Spooky Tooth, c'est bien un disque collaboratif, qui a été mal géré par les deux parties, et l'idée de base n'était pas forcément très bonne au départ (sincèrement, un mélange entre hard-rock et musique concrète ? Vous imaginez Led Zeppelin enregistrer avec Xenakis ? Déjà, quand John Cale, et là ce n'est pas du hard-rock, fera un disque avec Terry Riley, The Church Of Anthrax, ça ne fonctionnera pas totalement, alors du hard-rock...), mais le produit final ne peut qu'interpeller. La première écoute sera ardue, et la seconde aussi, probablement, même si on sait à quoi s'attendre. Mais si vous parvenez à entrer dans le truc, alors vous vous rendre compte que dans ses meilleurs moments (Confession, Have Mercy), Ceremony : An Electronical Mass est tout simplement ahurissant. Pas tout le temps, pas sur toutes ses (longues) 45 minutes, mais en bonne partie quand même. Et c'est aussi un disque totalement unique, à écouter au moins une fois. Mais on ne peut s'empêcher de se dire que le bide commercial et la crise au sein du groupe étaient, hélas, prévisibles depuis le départ...

FACE A

Have Mercy

Jubilation

Confession

FACE B

Prayer

Offering

Hosanna