MM1

Autant le dire tout de suite : si je place cet album dans la catégorie des ratages musicaux et coups de gueules, c'est par défaut. je ne pense pas que ce disque soit réellement un ratage, compte tenu de son histoire (je vais y revenir, car d'ailleurs, c'est quasiment la seule chose à dire à son sujet : son histoire), et ce n'est pas un coup de gueule de ma part non plus. Je n'aime pas particulièrement ce disque, découvert via le bouquin de Ph. M. (je ne vais pas citer son nom tout le temps, vu que j'aborde pas mal des items présents dans le livre, et d'ailleurs, l'album qui sera en ligne dans quelques heures en est aussi issu), mais je ne le déteste pas non plus. Je pense qu'en fait, ce n'est pas vraiment un disque. Enfin, si, car il y à bel et bien un disque, en vinyle (très rare, évidemment assez cher, je ne l'ai pas, mais j'aimerais bien, pour la collection, l'avoir) et en CD (je l'ai), avec des chansons dessus, avec de la musique dessus, cet album, au départ, ne devait pas exister, n'existait pas, sauf sur le papier. Voici l'histoire des Masked Marauders ('Pirates Masqués'), groupe mythique ayant sorti un disque culte à la réputation souvent haïssable (la note AllMusic : 1,5/5). 

MM2

En 1969, le rock-critic américain Greil Marcus, spécialiste es-Bob Dylan par ailleurs (et vrai fan : il faut lire ses livres sur le Barde, notamment Bob Dylan By Greil Marcus, qui recense pas mal de ses textes parus sur les albums, concerts, participations, etc...de Dylan), et journaliste au sein de Rolling Stone, en a marre de ces projets de super-groupes type Cream, Blind Faith, le Super Session de Bloomfield, Kooper & Stills, ou bien Crosby, Stills & Nash (& Young), pour le citer qu'eux. Mais quand je dis qu'il en a marre, c'est qu'il en a vraiment marre. Alors il pète gentiment les plombs via un article qu'il va écrire et publier dans Rolling Stone, au sujet d'un groupe du nom de Masked Marauders, qui vient d'enregistrer, dans le plus grand secret, dans un studio situé dans la Baie de l'Hudson, au Canada, dans une petite ville qu'il ne nomme pas, sous la houlette du génial producteur/arrangeur Al Kooper, un album. L'album serait double, et sortirait prochainement, probablement sous sa forme de double, probablement comme un bootleg. Les musiciens et chanteurs de ce groupe ne sont autre que Bob Dylan, John Lennon, Paul McCartney et Mick Jagger, lesquels, pour des raisons évidentes de droits contractuels (ils sont tous sur des labels différents), ne peuvent être crédités sous leurs vrais noms. On aurait des performances hallucinantes de ces musiciens et chanteurs mythiques, etc... L'article est du genre dithyrambique, mais aussi bien ironique et parodique, le trait est forcé, c'est du genre larger than life, difficile d'y croire, et pour Greil Marcus, ça tombe bien, car c'est une blague. 

MM3

Mais, mais, mais... Après la publication (dans le numérodu 18 octobre 1969) dans Rolling Stone, le fameux journal de Jann Wenner se met à recevoir des courriers et appels de gens qui veulent savoir quand le disque va sortir, salivant comme des malades mentaux sur le potentiel énorme (tu m'étonnes, John) de ces Masked Marauders. Alors que c'était une blague, un canular (ce qui sera révélé par la suite, mais certaines personnes se refuseront à admettre la terrible vérité). Greil Marcus et la fine équipe de rédacteurs du magaze décident donc d'aller plus loin : ils recrutent un groupe franchement obscur, le Cleanliness And Godliness Skiffle Band un groupe originaire de Berkeley, Californie, la ville de Marcus, par ailleurs. Le groupe, constitué de Annie Johnson (chant, percussions), Brian Voorheis (chant, guitare, harmonica), Anna Rizzo (batterie), Vic Smith (basse), Luke Wienecke (orgue), et avec la participation de Phil Marsh (guitare chant), Allen Chance (chant sur un titre) et Langdon Winner (piano, et un des instigateurs du canular avec Marcus), enregistre donc ce disque, qui sortira sur le label Deity Records (hébergé par Reprise) sous une pochette assez sombre et avec des notes de pochette signées T.M. Christian, sous lequel se cache Greil Marcus (T.M. Christian est pour The Magic Christian, roman de Terry Southern). Bien entendu, aucun nom n'est indiqué, ni les vrais musiciens ni ceux qu'ils sont censés jouer. Car c'est un fait, tout du long de ces 9 morceaux (l'album dure 33 minutes), on a des imitations de Jagger (I Can't Get No Nookie, écrit par Greil Marcus, qui n'était évidemment pas crédité comme auteur non plus), Dylan (Duke Of Earl, More Or Less Hudson's Bay Again), Lennon (The Book Of Love, qui incorpore une reprise rapide de Norwegian Wood (This Bird Has Flown) des Beatles) et McCartney. Musicalement, ce n'est vraiment pas glorieux. Le but était vraisemblablement de sonner pourri, nulm amateur, histoire que le canular autour de ces prestigieux noms soit plus poussé encore. Mais c'est amusant de constater à quel point les gens sont tombés dans le panneau : The Masked Marauders se vendra à plus de 100 000 exemplaires. La supercherie sera rapidement révélée, mais l'album conserve un statut totalement culte. C'est un vrai royal scam (merci Steely Dan, dont la chanson ne parle absolument pas de ça, au passage, mais l'expression est si belle...), un pied de nez de la part d'un journaliste excédé face à la profusion de super-groupes (et ça perdurera : Ginger Baker's Air Force, Derek & The Dominoes, Wings, Rockpile par la suite...) qui a décidé de s'en offrir un, sur le papier, pour se marrer. Avant de se laisser prendre par le canular. Qui a eu qui, au final ? Greil Marcus ou les acquéreurs de l'album ?

FACE A

I Can't Get No Nookie

Duke Of Earl

Cow Pie

I Am The Japanese Sandman (Rang Tang Ding Dong)

The Book Of Love

FACE B

Later

More Or Less Hudson's Bay Again

Season Of The Witch

Saturday Night At The Cow Palace