H1

Voici probablement un des plus beaux albums des années 70. Beau dans tous les sens du terme, d'ailleurs. Sa pochette (photos de Norman Seef montrant notamment le lac Mendota de Madison, dans le Wisconsin ; des patineurs ; et la principale intéressée, Joni Mitchell) est sobre et racée, classieuse aussi. Sa production (de Joni elle-même) est parfaite. Les chansons sont, toutes, de pures merveilles. Même le titre est sublime, Hejira, translittération du mot arabe hijra, hégire, qui signifie 'voyage'. Si Joni Mitchell a décidé d'appeler cet album ainsi, ce n'est pas parce que Hejira est basé sur des sonorités arabes, parce qu'il aurait été enregistré dans un pays arabe (ni l'un, ni l'autre) ou parce que ça serait un album-concept sur Mahomet (non plus). C'est tout simplement parce que, pour elle, tout l'album transpire de cette idée de long voyage, sans repos, sans halte, et le fait est qu'elle a d'ailleurs écrit une bonne partie des neuf chansons de l'album (toutes sont de sa main, d'ailleurs) au cours d'un voyage en voiture l'ayant mené du Maine à la Californie, voyage qu'elle a entrepris seule. Et si vous connaissez bien votre géographie des USA, le Maine est sur la côte Est, proche de la frontière avec le Canada, côté Québec, tandis que la Californie est sur la côté Ouest, bref, de l'autre côté, et ça fait des kilomètres, tout ça (belle litote), de quoi avoir le temps d'écrire des chansons. 

H2

Verso de pochette

Les 52 minutes de cet album sorti en novembre 1976, pile poil un an après The Hissing Of Summer Lawns, et à peu près un an avant Don Juan's Reckless Daughter, sont donc des chansons qui respirent l'idée de mouvement, de voyage. Les deux dernières chansons font très certainement partie de celles écrites sur la route : Blue Motel Rooms et Refuge Of The Roads, sans même se pencher sur les paroles (pour la seconde citée ça parle grosso modo d'une petite retraite que Joni a effectuée, durant 3 jours, dans un monastère bouddhiste du Colorado), ont des titres qui font directement allusion à la route, au périple. Jouant de la guitare acoustique et électrique en plus du chant, Joni, la frêle canadienne, est ici entourée (je parle de l'album entier, pas que des deux morceaux que je viens de citer) du guitariste Larry Carlton, du bassiste Jaco Pastorius (basse fretless), des cuivristes Tom Scott et Chuck Findley, de Victor Feldman au vibraphone, John Guerin à la batterie, Bobbye Hall aux percussions, Max Bennett à la basse, Greg Leisz à la pedal steel guitar, Chuck Domanico à la contrebasse, Abe Most à la clarinette et un certain Neil Young, compatriote, à l'harmonica. On en conviendra, ce sont loin d'être des manches. Surtout, les connaisseurs noteront que beaucoup de ces musiciens (Pastorius, Feldman, Carlton, Findley, Scott, Guerin) sont des musiciens affiliés au jazz, Pastorius faisait à l'époque partie (depuis peu) de Weather Report, Findley, Feldman, Scott et Carlton sont des habitués de Steely Dan, à l'époque très jazzy dans l'âme...). Hejira est un album de folk-rock, mais aussi un disque très jazzy, comme l'était le précédent, et le seront les suivants (en 1979, Joni sortira Mingus, un album enregistré entre 1978 et 1979 avec le contrebassiste de jazz Charles Mingus, lequel est décédé en janvier 1979, l'album de collaboration avec Joni sera son ultime projet musical).

H3

L'album a été porté par un single, sa première chanson, Coyote (que Joni interprètera live au cours du fameux dernier concert du Band - le fameux The Last Waltz -, au Winterland Ballroom, le 25 novembre 1976, une date très contemporaine de la sortie de Hejira ; au cours du même concert, elle interprètera une autre chanson de Hejira, Furry Sings The Blues, mais elle ne se retrouvera ni sur l'album ni dans le film de Scorsese), une des plus emblématiques du répertoire de Joni Mitchell, et une des plus enlevées de l'album, sans qu'elle ne soit très rythmée, Joni ne fait pas du rock, après tout. Musicalement très originale avec son open tuning, la chanson semble parler de la romance avortée entre la narratrice (Joni ?) et un employé de ranch, qu'elle baptise Coyote. Mais il semblerait que la chanson soit en réalité sur l'acteur/poète (mort l'an dernier) Sam Shepard, avec qui Joni aurait eu une aventure. C'est la femme de Shepard qui le dit elle-même, alors... La chanson fait aussi le contraste entre la vie trépidante et pleine de dérives (pills and powder) dans les grandes villes et la vie plus calme et naturelle, sans artifices, au grand air, loin des mégalopoles. Beaucoup d'explications à donner sur cette chanson, donc, et c'est d'ailleurs le cas pour les huit autres de Hejira. Par exemple, Amelia, qui suit, parle aussi bien de la disparition, au cours d'un vol au-dessus de l'océan Pacifique, de l'aviatrice Amelia Earhart (d'ailleurs, le titre de la chanson...) que de la séparation de Joni avec le batteur John Guerin, Joni ayant eu une petite aventure avec lui. On a aussi Song For Sharon, morceau de presque 9 minutes parlant du combat intérieur d'une jeune femme hésitant entre le mariage et sa liberté, la Sharon du titre serait Sharon Bell, une amie d'enfance de Joni, qui rêvait d'être chanteuse mais, ayant épousé un fermier, a du renoncer ; la chanson pourrait tout aussi bien parler, à mots couverts, du chanteuse de pop/folk Jackson Browne, dont la femme, Phyllis, venait, en 1976, de se donner la mort... Comme on le voit, les chansons de Hejira sont, quasiment toutes, à double-sens, et en tout cas, toutes sont sublimes (A Strange Boy, le morceau-titre). Hélas pour Joni, l'album, à sa sortie, ne connaîtra pas le même succès que les précédents opus, ce qui ne l'empêchera pas d'obtenir de très belle critiques de la part de la presse spécialisée (à l'inverse de Don Juan's Reckless Daughter, le remarquable album suivant, qui, lui, sera moyennement accueilli mais sera disque d'or trois mois après sa sortie). Il reste, 42 ans après sa sortie, un des tous meilleurs albums de la Canadienne, maillon central d'une trilogie folk/jazz parfaite assemblée entre 1975 et 1977, trois albums légendaires et intouchables. 

FACE A

Coyote

Amelia

Furry Sings The Blues

A Strange Boy

Hejira

FACE B

Song For Sharon

Black Crow

Blue Motel Room

Refuge Of The Roads