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Ca faisait longtemps que je n'avais pas parlé de Marillion (et je n'en ai pas parlé souvent, d'ailleurs ; entre le nombre d'albums abordés sur le blog et le nombre d'albums qu'ils ont fait et continuent de faire, j'ai encore de la marge avant d'en avoir abordé ne serait-ce que le tiers !), et ce disque-ci me tenait particulièrement à coeur. Sorti en 1987, cet album est très important dans l'histoire du groupe de rock progressif anglais. Il marque en effet la fin d'une ère, leur première. Fish, leur chanteur aux bariolages scéniques amusants (comme Peter Gabriel, auquel il ressemble beaucoup vocalement parlant, il se peinturlurait le visage en concert), quittera en effet le groupe juste après la fin de la tournée promotionnelle (1988) et sera remplacé par celui qui, à l'heure actuelle, est toujours leur chanteur, Steve 'H' Hogarth, au timbre vocal des plus différents. Quatrième album studio de Marillion, Clutching At Straws (dont le titre signifie 'se raccrocher aux branches') est sorti sous une sombre pochette absolument magnifique qui, pourtant, ne fut pas le choix initial du concepteur et du groupe. Sur cette pochette définitive on voit le Jester (l'emblème du groupe, un bouffon) en tenue casual (mais avec son bonnet bariolé à clochettes glissé dans le pantalon), adossé à un comptoir de pub, seul personnage en couleurs de ce mélange entre peinture et photo. Les membres du groupe sont difficilement visibles, au fond. Les autres personnages sont des personnalités telles que Lenny Bruce et Truman Capote. Au dos, on voit le groupe autour d'une table de billard, avec d'autres personnalités peintes : James Dean, John Lennon et Jack Kerouac. Toutes ces célébrités, d'horizons et d'époques diverses, étaient décédées à la sortie de l'album et sont les héros de Fish.

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Long de 52 minutes en CD (le vinyle ne contient pas Going Under, et ne dure donc que 49 minutes), Clutching At Straws a été enregistré par un groupe au bord de l'implosion totale. On ne le dirait pas à voir la photo du groupe, plus bas (Fish est assis, hilare), mais les tensions étaient nombreuses durant les sessions, les affrontements entre Fish et le groupe étaient fréquents, parfois même à la limite du physique. La séparation d'avec le chanteur semblait totalement inévitable. Une page se tourne avec cet album (qui sera suivi, en 1988, du double live Thieving Magpie, qui fut enregistré durant la tournée de l'album), une belle page, les quatre albums studio faits avec Fish faisant tous partie des sommets de Marillion. Et parmi eux, Clutching At Straws, disque entièrement maîtrisé et très sombre, est incontestablement le maître oeuvre. Voire même le sommet absolu de l'entière discographie de Marillion, même si Brave (1994) est au moins aussi grandiose, dans un tout autre registre. Mais Brave, c'est différent : l'album est si grandiose que Marillion aurait pu se séparer ensuite sans qu'il n'y ait trop de regrets de la part des fans, le groupe serait parti la tête très haute. Clutching At Straws, lui, respire à fond la fin de cycle, et on ne pouvait pas imaginer une autre issue, à sa sortie, que le départ de Fish. Clutching At Straws, disque quasiment autobiographique, dans un sens, c'est un peu le Abbey Road du groupe, et Brave, leur Exile On Main St., pour schématiser. Comme je l'ai dit, cet album de 1987 est quasiment autobiographique. On y suit, au fil des chansons (qui, souvent, s'enchaînent sans pause, notamment les trois premières, vraie suite dans l'album), la vie de Torch, un jeune homme de moins de 30 ans, fêtard alcoolique et drogué en pleine déprime sentimentale, noyant ses malheurs dans la tise, essayant d'oublier le ratage de sa vie (mariage foiré, paternité ratée, chanteur sans succès...). 

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Toutes les chansons, dont les paroles sont heureusement incluses dans l'album, sont créditées d'un lieu distinct, une chambre d'un hôtel ou un bar quelconque, lieu de l'écriture de la chanson, soit par Fish (probablement), soit par son alter-ego de papier pour l'album, Torch. Tout du long de ce passionnant album, les ambiances sombres, dépressives (mais toutefois très progressives et illustrées par de sublimes soli de guitare de Steve Rothery, en immense forme ici) se succèdent. Les classiques aussi : parlez d'un fan de Marillion de White Russian (titre en jeu de mots, 'white russian' étant un nom de cocktail, mais la chanson possède aussi des allusions à la Russie), de Slainte Mhath ou d'Incommunicado (qui fut un redoutable tube à sa sortie) et vous le verrez sourire de joie. Ces trois chansons sont remarquables (Incommunicado est sans doute un peu trop popisante, ceci dit, elle n'a jamais été ma préférée de l'album), parmi les meilleures d'un album qui ne contient aucune mauvaise chanson, tout au plus Just For The Record est un peu énervante par moments. Torch Song est une complainte sublime qui parle des déboires de Torch (le titre est encore une fois un jeu de mots, 'torch song', en anglais, signifie 'chanson/ballade romantique'), que son médecin n'imagine pas atteindre l'âge de 30 ans s'il continue ses excès ainsi ; Sugar Mice est sublime elle aussi ; le final The Last Straw est grandiose, très pop FM parfois, mais remarquable (Happy Ending est une conclusion de 4 secondes consistant en des rires en fond sonore, conclusion ironique d'un album tout sauf joyeux), dotée d'un solo de guitare à faire frissonner. Et comme je l'ai dit plus haut, la triplette d'ouverture, Hotel Hobbies/Warm Wet Circles (allusion aux ronds d'humidité des verres d'alcool sur le zinc du comptoir)/That Time Of The Night (The Short Straw), est un grand moment introspectif qui fait rentrer direct l'auditeur dans l'univers torturé, sombre, dépressif et réaliste de cet album majeur, sorte de Berlin de Marillion (pour faire une autre comparaison avec un chef d'oeuvre du rock). Maestria des textes, immensité de l'interprétation tant vocale que musicale (comme s'il sentait vraiment la fin approcher, le groupe joue soudé), excellence de la production (de Chris Kimsey) et pour couronner le tout, artwork magnifique (bien que pas celui voulu à la base par son concepteur, Mark Wilkinson, auteur des pochettes des précédents opus de Marillion) : Clutching At Straws est un essentiel absolu, un chef d'oeuvre de rock progressif, mais surtout de rock, tout court. Une page se tourne, et quelle page !

FACE A

Hotel Hobbies

Warm Wet Circles

That Time Of The Night (The Short Straw)

Going Under (version CD uniquement)

Just For The Record

White Russian

FACE B

Incommunicado

Torch Song

Slainte Mhath

Sugar Mice

The Last Straw

(Happy Ending)