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Relativement peu connu, difficile aujourd'hui à se choper en CD (il m'a fallu débourser 20 € pour un exemplaire neuf, mais datant de la préhistoire du format, sur le Net !), cet album est un authentique chef d'oeuvre qui mérite amplement qu'on le (re)découvre...mais, cependant, qu'on a envie parfois de garder pour soi, comme un objet de culte. Les Waterboys étaient (sont toujours, d'ailleurs) un groupe de rock irlandais, crée au tout début des années 80 et dont le leader (chant/guitare/composition) s'appelle Mike Scott. Le groupe s'est, depuis la fin des années 80 et leur mémorable, sublimissime quatrième album Fisherman's Blues (que j'ai abordé ici il y à quelques mois), spécialisé dans le rock celtique avec moult violons, accordéon, bouzouki et mandolines. Cette orientation celtique était déjà présente sur leur précédent opus, This Is The Sea (au moins aussi remarquable, et sorti en 1985), notamment via cette sublime et pour moi inusable chanson intitulée The Pan Within. Mais les deux premiers albums du groupe étaient, eux, de la pure pop-rock. Si le premier opus (The Waterboys, sorti en 1983) n'est pas parfait, il est tout de même très bon, avec notamment A Girl Called Johnny, chanson (et tube mineur) en hommage à Patti Smith. Mais c'est avec le deuxième album, sorti en 1984, que le groupe va entrer dans la légende. Ce disque s'appelle A Pagan Place, c'est cet album-ci. Sa pochette étonnante représente Mike Scott, en gros plan sur le visage (à moitié dans la pénombre), et on aurait plus l'impression d'une pochette d'album de punk ou de rock gothique à la The Cure que d'un album de pop-rock.

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En fait de pop-rock, ce disque, c'est de la big music, sous-genre de pop-rock qui a été nommé ainsi en allusion à une chanson du groupe, issue de cet album, justement. La big music, pour essayer de la décrire, c'est cette pop très produite, très forte, dont les sonorités ont un petit quelque chose d'héroïque et de volontairement pompeux. On peut citer U2 comme un bon exemple de big music, avec des albums tels que leurs premiers (jusqu'à The Unforgettable Fire de 1984 inclus), ainsi que les Simple Minds de l'époque Sons And Fascination/Sparkle In The Rain (soit 1981/1984). Concernant ces trois groupes, U2, les Simple Minds et les Waterboys, ils étaient quasiment, tous trois (et U2 partage sa nationalité avec les Waterboys), des rivaux à l'époque de la sortie de A Pagan Place. Les Waterboys obliqueront vers le rock celtique, ce qui les dissociera de leurs 'rivaux' ; U2 deviendra, en 1987, avec The Joshua Tree, définitivement hors de portée, ce qui laissera les Minds à terre (malgré un immense Street Fighting Years en 1989, le groupe de Jim Kerr et Charlie Burchill aura bien du mal à survivre pendant des années, mais est toujours là et a bien su se maintenir à flot en live). Mais revenons à nos moutons et à ce deuxième album, sorti en 1984 donc, des Porteurs d'Eau. Long de 41 minutes pour seulement 8 titres, il est une perfection absolue en la matière, d'un éclectisme sauvage (rock, pop, celtique, ballade), et sa production, bien que datant du mitan des années 80, est excellente (et signée Mike Scott).

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L'album offre deux tubes pour le groupe, deux chansons présentes sur tous les best-ofs des Waterboys : All The Things She Gave Me et The Big Music. La première est une chanson pop au refrain fédérateur et au saxophone irrésistible (signé Anthony Thislethwaite, un beau nom irlandais) que l'on a l'impression de déjà connaître par coeur quand on l'écoute pour la première fois, et la seconde, qui a donné son nom au petit courant musical dont fait partie le groupe à l'époque, est une chanson très représentative, justement (et ça tombe bien) de la big music, avec sa production hénaurme (mais pas caricaturale) et son chant héroïque de Mike Scott, qui semble interpréter cette chanson comme un athlète négocierait une course d'endurance. Les claviers sont incroyables et sonnent comme des cuivres (de toute façon, des cuivres, il y en à aussi dans l'album). Ces deux chansons sont situées à la même place sur chaque face : en seconde position. Le reste de l'album est du même niveau. Le disque s'ouvre sur Church Not Made With Hands, longue (6 minutes, mais ce n'est pas la plus longue de l'album) chanson riche en cuivres et dotée d'un excellent solo de guitare (de Mike Scott), interprétée avec la fougue et la passion coutumière du chanteur à la chevelure en broussailles. Puis on a All The Things She Gave Me, donc, et ensuite The Thrill Is Gone qui est une splendeur mélancolique celtique avec violon (de Tim Blanthorn), bouzouki (une sorte de mandoline grecque, instrument souvent utilisé pour la musique celtique irlandaise) et chant en crescendo, morceau qui donne envie de pleurer tellement c'est beau. Et la face A s'achève en fanfare avec Rags, morceau rock (le final, qui fait intervenir une guitare sensationnelle, est immense) tonitruant et ravageur, un autre beau représentant de la big music.

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Somebody Might Wave Back, morceau le plus court de l'album (moins de 3 minutes), ouvre gentiment et efficacement (un piano remarquable, signé Karl Wallinger) la face B, c'est certainement le morceau le moins époustouflant de l'album, mais n'allez cependant pas croire qu'il est moyen, oh que non. Mais les trois chansons suivantes (le reste de la seconde face) sont tellement immenses... The Big Music dont j'ai parlé plus haut arrive, suivi du morceau le plus long de l'album (8 minutes), Red Army Blues. En partie inspiré par un air traditionnel (la première partie) et en partie signé Mike Scott (la seconde partie), ce morceau émouvant et très russe dans l'âme narre le parcours d'un jeune fermier russe qui, pendant la Seconde Guerre Mondiale, part à la guerre, conscrit, y découvrira l'horreur avant de revenir au bercail, changé à jamais. Les paroles sont sublimes et tremblent de vérité (I saw my first American, and he looked a lot like me/Same kind of farmer's face, he said he come from a place called Hazard, Tennessee), certaines semblent limite des phrases historiques : Son, it's not how many Germans you kill that counts, it's how many people you set free ('mon fils, ce n'est pas le nombre d'Allemands que tu vas tuer qui comptera, mais combien de personne auxquelles tu rendras la liberté'). Encore une fois, l'interprétation de Scott, la musique, tout concourt à faire de ce morceau-fleuve (qui passe comme une lettre à la poste) un immense moment d'émotion. A Pagan Place, en final, morceau en crescendo (d'abord avec une simple guitare acoustique, puis la rythmique déboule après quelques couplets, et le tout se termine sur une immense trompette de Roddy Lorimer), est une tuerie de plus qui achève de faire de cet album un must-have total. Oui, vous l'avez compris, A Pagan Place est un album sensationnel, un des meilleurs des années 80 (et peut-être le meilleur album de 1984, année globalement médiocre malgré des albums aussi variés et réussis que The Unforgettable Fire, Powerslave, Ocean Rain, Purple Rain, Born In The U.S.A. et Rattlesnakes. Mais de tous, c'est ce deuxième opus des Waterboys qui se place en haut du classement selon moi !

FACE A

Church Not Made With Hands

All The Things She Gave Me

The Thrill Is Gone

Rags

FACE B

Somebody Might Wave Back

The Big Music

Red Army Blues : 

a) Song Of The Steppes

b) Red Army Blues

A Pagan Place