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Je me souviendrai toujours de ma première écoute de cet album, en 2015 (j'en faisais, ici, une chronique dithyrambique peu de temps après, je la refais ici pour l'occasion du cycle). Ce fut un gros choc. Et c'est toujours un choc quand je le réécoute, cet album. C'est le sixième album studio (et tout court) de Catherine Ribeiro + Alpes, cet album. Son précédent, Le Rat Débile Et L'Homme Des Champs, loin d'être raté, sorti en 1974, on l'a vu récemment, n'était cependant pas un sommet. Je chipote un peu, mais l'album était parfois un peu longuet, ce qui n'empêche pas de très grands moments et, dans l'ensemble, une assez grande puissance. Si le "pire" album de Ribeiro est de ce niveau, imaginez donc un peu ce que valent les meilleurs ! De fait, l'album de 1974 n'est pas son "pire", autant le dire. S'il y à un "pire". Et s'il y en à un, ce n'est certainement pas son successeur, cet album-ci donc, sorti en 1975 sous une pochette rouge et noire (le rouge, c'est pour Ribeiro, photo prise sur scène, elle a la tête dressée vers le ciel, bras levé et poing serré comme une pasionaria, yeux fermés, micro en main), sorti non pas sur Philips mais sur le sous-label Fontana, et avec, au verso de pochette (qui propose les paroles), en bas à droite, un avertissement de la maison de disques : "les textes n'engagent que leur auteur". Un peu frileux des couilles, à Philips, ils avaient sans doute peur d'avoir de gros soucis avec ce disque. Bon, en même temps, les deux albums précédents avaient aussi eu droit à cet avertissement.

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Car ce qu'il faut dire, c'est que ce disque, (Libertés ?) (les parenthèses font partie intégrante du titre), est d'une violence rare. Pas musicalement, car ici on est en présence de rock progressif expérimental de la même eau que pour les précédents opus. Mais les textes... Bon OK, Catoche, la Nico française par bien des aspects, n'a jamais fait de morceaux sur les prairies en fleur au mois de mai, hein. Même quand, dans La Petite Fille Aux Fraises (sur le précédent opus), elle décrit sa fille de 3 ans évoluant au milieu de fraisiers sauvages, elle en profite pour dire que c'est bientôt fini, à cause de l'Homme et de ses travers, il n'y aura bientôt, comme le disait Ferré, plus rien. 1974. Valéry Giscard D'Estaing est élu Président de la  République, face à un Mitterrand qu'il atomise avec une simple phrase au cours du débat d'entre-deux-tours : "Vous n'avez pas le monopole du coeur". Phrase que Ribeiro insère quasiment (elle remplace "monopole" par "privilège") dans l'intérieur de pochette de l'album, à côté d'un dessin aussi volontairement grotesque que terrifiant représentant une vache immonde crachant des billets, avachie sur une pile de voitures. Rien que ça, cette phrase et ce dessin, suffiraient à causer des soucis, donc on comprend la mise en garde de Philips. Mais les textes... Outre les 22,37 minutes de Poème Non Epique III (Concerto Alpin En 3 Mouvements Et Un Tombé) occupant toute la face B, et proposant, dans son centre, un monologue braillé par Ribeiro, dans lequel elle s'en prend ouvertement, sans le nommer, à VGE, disant de lui qu'elle voudrait le voir non pas mort mais au boulot à l'usine, à gagner un minable SMIC en triant des pièces à la chaîne, tout (Libertés ?) est un programme de démolition. Une Infinie Tendresse, qui ouvre le disque, possède un refrain qui pourrait presque appeler à l'émeute : Oh, donnez, donnez-moi, dix hommes désespérés... Parlez-Moi D'Un Homme Heureux est clamé comme à l'opéra, sur un rythme frénétique, et les paroles sont saignantes. 

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On peut aussi citer Qui A Parlé De Fin ?, morceau intense, mais là, en revanche, pas de charge contre le gouvernement. Catherine n'a pas vraiment eu une vie globalement heureuse. Apparemment, sa mère la frappait parce qu'elle ne la comprenait pas, n'arrivait pas vraiment à communiquer avec elle, et son père n'était pas vraiment du genre expansif. Elle a tenté de se suicider en 1968, j'en ai déjà parlé dans le cycle, et MaxRSS aussi, via ses trois chroniques dont j'ai rajouté des avis plus tassés en complément. Ce morceau est sans musique, sauf le final, sur lequel Catherine fait de douces et tristes vocalises sur un léger fond de claviers. Le reste est parlé. Murmuré. D'une petite voix quasiment audible (si vous écoutez l'album en voiture, vous aurez l'impression de 4,45 minutes de silence...), une voix de petite fille apeurée et traumatisée, Oh que ma peine est grande... C'est déchirant. Enfin, Prélude Médiéval mérite bien son titre : sur un accompagnement assez baroque, des vocalises de Ribeiro, sans paroles, seulement 3 petites minutes, mais c'est remarquable. Album plus court que les deux précédents, il ne dure en effet (pour seulement 5 morceaux !) que 41 minutes. Il est considéré, selon moi à raison, comme un des meilleurs albums de rock français. C'est en tout cas, avec Paix, le meilleur album de Catherine Ribeiro + Alpes, un album sauvage et intense, brutal dans ses convictions et totalement envoûtant. Plus personne ne pourrait faire un album comme ça !

FACE A

Une Infinie Tendresse

Prélude Médiéval

Parle-Moi D'un Homme Heureux

Qui A Parlé De Fin ?

FACE B

Poème Non Epique N°3 (Concerto Alpin En 3 Mouvements Et Un Tombé) :

 a) Prélude N°3

b) Poème Non Epique

c) Tombé