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Attention, GROS choc. Fout les jetons, cet album. Vraiment. Je ne sais trop quoi en dire, il va bien falloir que j'en parle, cependant, surtout que j'en ai très envie. Catherine Ribeiro, vous connaissez ? Si vous avez moins de 40 ans, probablement pas, à moins d'être vraiment très calé en rock français. D'origine portugaise, cette chanteuse au look de Nico a démarré sa carrière en tant qu'actrice, on l'a vue notamment dans Les Carabiniers de Jean-Luc Godard. Parallèlement, elle a commencé sa carrière de chanteuse dans les années 60, en publiant, sur de petits labels, des 45-tours de reprises de Brel (notamment) et de Dylan (en français). Ce n'est qu'à partir du début des années 70 qu'elle va vraiment commencer à se faire connaître, enregistrant alors des disques de rock plus ou moins folk et expérimental/progressif avec un groupe français du nom d'Alpes, dirigé par Patrice Moullet (avec qui Catherine flirta un temps). Des albums parfois très anticonformistes, mélange de poésie beat engagée et de rock space. En 1975, la belle à la voix enivrante et rauque sort, toujours avec Alpes (fièrement indiqués sur la pochette), un disque qui, indéniablement, restera son chef d'oeuvre absolu, son disque le plus connu (dommage qu'il ne soit pas facile à trouver, en CD). Cet album, c'est celui-ci, un disque qui s'appelle (Libertés ?), les parenthèses et le point d'interrogation font partie intégrante du titre. A la base, c'est Philips qui sortait les albums de Ribeiro. En écoutant les bandes, la maison-mère flippera sa race et décidera non seulement de publier le disque sur le sous-label qu'ils dirigent (Fontana) histoire de se dissocier un peu du truc, mais aussi de faire indiquer, en bas du verso de pochette, sous les paroles, la mention 'les textes n'engagent que leur auteur', chose alors assez rarissime. A quelques années près, le sticker Parental advisory noir et blanc aurait lui aussi été appliqué sur la pochette, tu peux t'en douter...

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Intérieur de pochette

42 minutes, c'est la durée de l'album, c'est le temps de choc que l'on ressent à l'écouter. Plusieurs minutes après l'écoute de l'album (qui renferme 5 morceaux dont un de presque 23 minutes bouffant toute la seconde face), on est sous le choc, encore. Autant le dire tout de suite, (Libertés ?) est probablement le disque le plus engagé, anarchiste, extrémiste (dans ses propos) et violent de l'histoire du rock français. Rien que l'intérieur de pochette donne le ton, un dessin représentant une vache immonde et grotesque en même temps, avachie et semblant cracher, de ses pis, des billets de banque. Une citation en exergue est placée à côté : Vous n'avez pas le monopole du coeur. Est-ce que vous vous rememberisez qui a dit ça ? Oui, Valéry Giscard d'Estaing, ça fera 10 points en plus sur votre permis et un chèque de 5 euros à Castorama ou Marionnaud. Au sujet de VGE, ce dernier était au pouvoir suprème depuis un an, au moment de la sortie de l'album, et l'album s'en souvient bien, car il n'est, durant 42 minutes, qu'une violente diatribe à son égard. Giscard en prend plein la gueule pour pas un rond, ici, enfin, pas que lui, les puissants, en général, s'en prennent tous plein la gueule. Il me semble que la belle Ribeiro sera interdite de TV et d'antenne à l'époque, ce qui ne serait vraiment pas étonnant, quand on pense que Ferrat le fut à cause de Ma France, chanson qui, à côté des 5 titres de (Libertés ?), fait bien pâle figure (sans rien lui retirer de son niveau, qui est extraordinaire). C'est génial que les paroles soient imprimées au dos de pochette, on se rend encore plus facilement compte que Ribeiro est tellement engagée, qu'elle va tellement si loin, qu'à côté, Léo Ferré semble de droite. Citation du long Poème Non Epique N°3 (deux de ses précédents albums en contenaient aussi un, ceci explique cela) occupant toute la face B, et dont la partie centrale, chantée, est littéralement hurlée par Catherine : Je n'ai aucune confiance en toi, je t'emmerde et veux te voir non pas mort assassiné, mais derrière une machine diabolique où tu comptera les pièces pour gagner le Smic ; moi que tu pourrais baiser dans un sombre couloir, je te demande des comptes. Oui, elle parle bien du Président alors en exercice. Et ce n'est qu'un extrait parmi tant d'autres que je pourrais donner.

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Impossible de vraiment résumer cet album, avec ce Poème Non Epique N°3 démarrant sur un long instrumental progressif à la Van Der Graaf Generator période Pawn Hearts, se poursuivant sur la déclamation braillée par Catherine et s'achevant sur un final hallucinant. On peut aussi citer l'instrumental (on a des vocalises, mais pas de paroles) Prélude Médiéval, qui en jette. Ou bien ce spoken-word sans musique (sauf les 40 dernières secondes, hallucinatoires), déchirant, Qui A Parlé De Fin ?, où Catherine murmure, d'une petite voix blessée et touchante, un texte désarmant sur la vie, la naissance, la conception, la mort. Ou bien Une Infinie Tendresse et Parle-Moi D'Un Homme Heureux, qui vous retournent les tripes encore plus vite que la scène de film la plus marquante que vous connaissez... (Libertés ?) est un OMNI (Objet Musical Non-Identifié), un disque à part, dans le paysage musical francophone. Un truc de malade. Interprétation bluffante de Catherine, mélodies incroyables, liberté de ton (et de parole) totale, violence des textes, ambiances oppressantes et/ou déchirantes, cet album de 1975 n'a, 40 ans après, quasiment pas pris une ride : après chaque écoute, on a toujours autant l'impression de s'être fait piétiner les couilles pendant une heure durant par une bande de rugbymen en virée. La force des monuments, et cet album incroyablement engagé en est clairement un.

FACE A

Une Infinie Tendresse

Prélude Médiéval

Parle-Moi D'un Homme Heureux

Qui A Parlé De Fin ?

FACE B

Poème Non Epique N°3 (Concerto Alpin En 3 Mouvements Et Un Tombé) :

 a) Prélude N°3

b) Poème Non Epique

c) Tombé