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Que j'étais content, lors des Victoires de la Musique 2012, de voir Hubert-Félix Thiéfaine, l'illuminé de Dôle, le fou du Jura, le poète allumé et rock franc-comtois, être enfin récompensé de ses efforts, en reportant plusieurs statuettes, pour son album d'alors (Suppléments De Mensonge, 2011) et en tant qu'artiste masculin de l'année. Extrêmement tardive (il est en activité depuis le début des années 70, son premier album date de 1977 ; certes, les Victoires datent de 1985 pour la première cérémonie, mais HFT n'avait jamais, jamais rien gagné, il avait tout juste eu une petite nomination vers 2003 ou 2004 pour Scandale Mélancolique), cette consécration ne pouvait mieux tomber, l'album en question, ce Suppléments De Mensonge sorti après une période noire pour le chanteur (en 2008, il fit un burn-out, dépression, il fut hospitalisé en maison de repos), étant assurément un de ses meilleurs avec Alambic/Sortie-Sud (1984, aussi conçu pendant une période noire), Le Bonheur De La Tentation (1998) et Dernières Balises (Avant Mutation) (1981). Thiéfaine y faisait collaboration avec les Valentins (Edith Fambuena, Jean-Louis Piérot), duo musical ayant notamment bossé avec Alain Bashung (Fantaisie Militaire), Miossec (1964) et Etienne Daho (Paris Ailleurs). On a connu pire comme références. L'album proposait deux titres issus d'un album inédit, Itinéraire D'un Naufragé, que Thiéfaine comptait sortir au moment de son pétage de durite, et qui, finalement, restera dans les tiroirs. Ce nouvel album de Thiéfaine, venant tout juste de sortir (le 24 novembre dernier, lundi dernier quoi) propose lui aussi une chanson issue de cet album fantôme qui sortira peut-être un jour, mais probablement pas (Thiéfaine n'en aurait pas proposé des chansons, sinon).

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Quant au titre de ce nouvel album, il s'appelle Stratégie De L'Inespoir, ou plutôt Stratégie De L'Inespoir, le trait sur le titre faisant apparemment partie du titre de l'album. Un titre bien thiéfainien, la pochette aussi : on voit, en noir & blanc, HFT les yeux bandés, comme en attente d'une exécution. L'album est sorti dans un boîtier en livre-disque, comme les albums de Cabrel (notamment), ce qui, pour un album de Thiéfaine, est une première, soit-dit en passant, mais c'est un détail. Ce qui n'est pas un détail, en revanche, c'est que, pourla première fois, Thiéfaine a décidé de travailler en famille : Lucas, un de ses fils (son cadet, si je ne m'abuse, l'aîné étant Hugo) joue sur quasiment tout l'album (guitare, un peu de claviers et de percussions) et co-réalise l'album. Autre surprise, Thiéfaine reprend une chanson d'un autre (chose rarissime le concernant, sauf éventuellement en live), et plus particulièrement d'un artiste anglophone, Cat Stevens. Père & Fils, le dernier titre, indiqué comme morceau bonus, est en effet une reprise d'une chanson du folkeux anglais désormais baptisé (depuis 1978) Yusuf Islam. Une bien belle chanson dans laquelle Thiéfaine parle à son fils (qui joue sur le morceau). On notera aussi que là où quasiment tous les albums studio de HFT depuis les annés 90 sont généralement un poil trop longs, Stratégie De L'Inespoir, lui, fait à peine 50 minutes, pas mal de chansons sont relativement courtes. L'ambiance y est, en revanche, tout aussi crépusculaire, complexe, hétéroclite et chiadée que d'ordinaire. Il y à deux-trois périodes dans la carrière de Thiéfaine : les délires des débuts ; la période pop/rock ; un retour au style 'chanson', dans le style du Bashung des années 94/2008, autrement dit, pas joyeux et assez profond, niveau textes (signés Thiéfaine). Après un Suppléments De Mensonge remarquable, ce nouvel opus est selon moi tout aussi réussi, et je me demande même si je ne l'aime pas encore plus que Suppléments De Mensonge. Un seul titre, ici, me déplaît, Mytilène Island, morceau heureusement court (2,20 minutes environ) co-écrit avec Jeanne Cherhal (je vous assure que si je n'aime pas ce titre, ce n'est pas parce qu'il est cosigné par Cherhal ; c'est le style du morceau, déclamation poético-érotique sur fond de cordes sirupeuses qui me fait chier, heureusement que c'est le seul titre de ce genre sur l'album, le reste étant très rock parfois).

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Porté par le single Angélus, un morceau très efficace (avec un refrain assez particulier, changement de ton assez space, au niveau de la phrase au bras de la première beauté vierge tombée des cieux ; entendre HFT chanter aussi haut dans les aigus fait bizarre, et le son de la guitare aussi, mais personnellement, j'aime bien ; à noter que c'est ce morceau qui, à la base, devait faire partie de l'album Itinéraire D'Un Naufragé, de 2008, jamais sorti), l'album, il faut le dire, aligne les (probablement) futurs classiques. En Remontant Le Fleuve est une tuerie, le morceau-titre est génial, Karaganda (Camp 99) possède des paroles faisant froid dans le dos, Retour A Célingrad, écrit à l'occasion des 50 ans (en 2012, donc) de la mort de Louis-Ferdinand Céline (auteur bien connu et controversé du Voyage Au Bout De La Nuit), est un bel hommage empli de références à cet auteur culte de la littérature française (l'argot lui doit beaucoup), bien que personnalité, aussi, des plus détestables ; Résilience Zéro est une splendeur, Toboggan aussi, et que dire de Lubies Sentimentales, magnifique bien que co-écrite par...Cali (qui, heureusement, ne participe pas à l'album musicalement parlant, contrairement à sa précédente collaboration avec Thiéfaine, la chanson Gynécées sur l'album Scandale Mélancolique, qui était en duo). Au sujet des collaborations, d'ailleurs, HFT, ici, collabore avec Arman Méliès (Fenêtre Sur Désert, Résilience Zéro), Jeanne Cherhal et Cali, donc, et aussi JP Nataf (guitariste et un des chanteurs des Innocents), pour le très correct (mais pas la meilleure de l'album) Amour Désaffecté. Toutes ces collaborations sont uniquement sur le papier, sauf pour JP Nataf, qui joue de la guitare sur le morceau qu'il a co-écrit (Lucas Thiéfaine, lui, ne joue pas sur ce morceau, d'ailleurs). Stratégie De L'Inespoir, au final, est un régal pour fans de Thiéfaine et amateurs de grande chanson française. En espérant que cet album lui fasse gagner encore des Victoires (mais le fait de ne pas en gagner n'empêchera pas l'album d'être, à mes oreilles, une des plus belles réussites du franc-comtois), ce qui serait parfait... Pour finir, voici donc un album remarquable, qui confortera les fans de Thiéfaine dans leur opinion (bien subjective, mais on est fan ou on ne l'est pas !) que ce chanteur est vraiment génial ; il est possible, même, que cet album fasse gagner quelques amateurs supplémentaires, l'album n'étant au final pas trop difficile d'accès (moins complexe et renfermé que Défloration 13, album de 2001, par exemple).

En Remontant Le Fleuve

Angélus

Fenêtre Sur Désert

Stratégie De L'Inespoir

Karaganda (Camp 99)

Mytilène Island

Résilience Zéro

Lubies Sentimentales

Amour Désaffecté

Médiocratie...

Retour A Célingrad

Toboggan

Bonus-track :

Père & Fils