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Bruce Springsteen a, en 1984, sorti son plus gros succès commercial, Born In The U.S.A., un album très pop/rock qui, malgré ses 30 ans d'existence (déjà !) reste, en 2014 (alors que le Boss vient de sortir un nouvel album vraiment réussi, au passage), totalement écoutable et même mieux, vraiment réjouissant, 12 titres quasiment tous remarquables. Après ce disque, le Boss sort un coffret de 5 vinyles (tout tient sur 3 CDs) proposant le meilleur de ce qu'il a pu faire, en live, de 1975 à 1985, une sorte de best-of en concert, anthologique, Live 1975/1985. Un succès commercial, de plus. Puis, la dégringolade. Bruce se sépare de son groupe fétiche le E-Street Band, et enregistre, avec des musiciens de studio, en 1986/87 (l'album sortira en 1987), Tunnel Of Love, un album qui tente de reprendre la formule de Born In The U.S.A. mais sans en retrouver la magie (l'album se vendra cependant bien, mais quelle déception artistique !). On pourrait penser à un petit passage à vide, par ailleurs le premier pour le Boss à l'époque. Mais non, car Bruce en a d'autres dans son coffre à jouets, des passages à vide. En 1992, il va nous sortir, coup sur coup, deux albums, enregistrés à peu près en même temps (le second est en fait constitué de chutes de studio du premier) entre 1989 et 1991, et sortis en même temps (le 31 mars 1992, le même jour), deux albums enregistrés, comme Tunnel Of Love, sans le E-Street Band (pour retrouver le E-Street en album studio, il faudra patienter jusqu'à The Rising en 2002, mes petits pères). Deux albums totalement indissociables l'un de l'autre, c'est pour ça que je les aborde en un seul article, au lieu de les aborder séparément (je ne pense pas qu'ils méritent d'avoir chacun un article, de toute façon - rhôô, méchant, le ClashDo, aujourd'hui). Ces deux albums sont tellement pourris (car ils le sont !) que Tunnel Of Love, à côté, c'est Abbey Road. Et pourtant, croyez-moi, Tunnel Of Love... Ces albums sont Human Touch et Lucky Town. Voici le premier.

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Human Touch a l'honneur, sans doute, de figurer parmi les pires déceptions jamais pondues par un artiste musical majeur dans les années 90, et même avant cette décennie. Là où d'autres artistes ou groupes comme Neil Young, les Stones, David Bowie, Lou Reed, Iggy Pop, Eric Clapton, Bob Dylan, Paul McCartney avaient réussi, à la fin des années 80 (1989, généralement) et au début des années 90, à revenir à un bon niveau après s'être vautrés comme des enculés dans une mélasse pas possible dans les années 80 (je ne veux même plus entendre parler de ces Tonight, Never Let Me Down, Knocked Out Loaded, Give My Regards To Broad Street, Trans et autres Mistrial, et j'espère que vous aussi), Bruce Springsteen, lui, aura donc attendu le retour en force de ces valeurs sûres pour, à son tour, s'écraser comme une montgolfière au fond d'un canyon. 1992/1994, c'est sa pire période. Par la suite, en 1995, il obtiendra un Oscar pour sa chanson Streets Of Philadelphia, issue de la bande-son du film quasiment homonyme, et, la même année, fera un excellent album lo-fi du nom de The Ghost Of Tom Joad, mais 1992, pardon... Human Touch dure la bagatelle de 59 minutes, pour 14 titres. Rien qu'à voir les titres de pas mal des chansons (je sais, c'est con de dire ça, car les titres des chansons ne veulent rien dire quant à la qualité desdites chansons), on se dit que le Boss (qui ne mérite plus ce surnom en 1992, selon moi) avait perdu sa créativité en chemin : I Wish I Were Blind, Roll Of The Dice, All Or Nothin' At All, 57 Channels (And Nothin' On), Real Man, Real World... La pochette, j'ai limite même pas envie d'en parler, et pourtant, il faut, car à elle seule, elle annonce bien des choses (celle de Lucky Town sera sensiblement la même, pas la même photo, mais le même artwork). De grosses lettres rouges et fines qui occupent une grande partie de la pochette, une photo des mains du Boss et de sa guitare, un entourage rouge en haut et en bas, dans lequel les lettres viennent se greffer... On jurerait voir une pochette d'un bootleg, d'un best-of de seconde zone, une pochette tellement minable que si c'était un film, on se dirait, en regardant cette image, que le film en question est une série B sans intérêt, voire une série Z.

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La pochette ne donne vraiment pas envie d'écouter le disque, et on se demande vraiment ce qui a poussé Bruce Springsteen a utiliser pareil artwork tout sauf original et réussi. Mais le pire, c'est ce qu'il y à à l'intérieur de l'album. Et là, franchement, attendez-vous à tout, vous serez quand même surpris par l'épouvantable nullité de l'ensemble. 14 titres, donc, dont aucun, aucun, aucun, ne surclasse les treize autres. Prenez un best-of récent du Boss...combien de chansons de Human Touch s'y trouvent ? Le double best-of The Essential de 2003 contiendra Human Touch (et deux titres de Lucky Town), et une compilation plus récente, sortie en 2013, contiendra aussi Human Touch, mais rien de Lucky Town. Il est vrai que cette chanson-titre sortira en single (pochette du single plus bas), et est donc un tant soit peu connue, par rapport au reste, mais ce n'est quand même pas une chanson glorieuse. L'album, à sa sortie, sera très sévèrement accueilli, et les fans du Boss sont bien souvent très critiques à son égard. Le Boss lui-même, par la suite, avouera avoir essayé, et sans succès donc, de faire des chansons joyeuses, assez éloignées des chansons souvent engagées ou mélancoliques qu'il avait l'habitude de faire. Sans avoir renié ces albums, il est, je pense, totalement d'accord avec ses fans pour dire qu'ils (ces albums) ne sont pas réussis du tout. Il faut dire que Cross My Heart, Pony Boy, With Every Wish, 57 Channels (And Nothin' On) ou Man's Job, c'est vraiment désespérant de médiocrité. Tenant la guitare et, sur un titre (57 Channels (And Nothin' On), pour le citer), la basse, Bruce est entouré, sur l'album, de bons musiciens, pourtant : Roy Bittan (unique membre du E-Street Band présent ici, claviers), Jeff Porcaro (de Toto, batterie, il mourra d'overdose en 1992), Randy Jackson (basse), et on notera aussi la présence de Tim Pierce (guitare sur certains titres), David Sancious (orgue Hammond sur certains titres), Patti Scialfa (choeurs, femme du Boss par ailleurs), Sam Brown, Bobby Hatfield, Bobby King aux choeurs, et Michael Fisher (percussions sur Soul Driver). La production est signée du Boss, de Bittan, Jon Landau et Chuck Plotkin.

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Pour finir avec Human Touch, je ne peux donc dire qu'une chose : déception totale, absolue, et même, on peut le dire, consternation. Je n'ose imaginer la tête des fans du Boss, à la sortie de l'album (perso, j'avais alors 10 ans, je n'écoutais pas Springsteen du tout à l'époque ; j'en étais encore à Michael Jackson, mais je découvrais aussi, grâce à des best-ofs, Queen et les Scorpions, mes premières amours rock), à la sortie de ces albums, car comme je l'ai dit, cette merde et l'autre (plus bas) sont sorties le même jour. Bruce n'avait, je pense, pas l'intention de se la jouer Guns'n'Roses (dont les deux volets des Use Your Illusion, 1991, sont sortis le même jour) en sortant ces deux albums le même jour, histoire d'insister sur le fait qu'ils étaient indissociables l'un de l'autre (comme si leurs pochettes ne le criait pas suffisamment...), mais ce qui est clair, c'est qu'il a bien fait de les sortir le même jour : au moins, il a récolté, en une seule fois, ses pires critiques presse, et pas en deux fois comme s'il avait attendu quelques mois, ou un an, entre les deux albums ! Bon, allez, assez parlé de cet album que je ne conseille à personne, pas même pour achever votre collection d'albums de Springsteen. Si vous le dégotter à 1 € en brocante, OK (ce fut mon cas, pour les deux albums !), mais sinon, gardez votre pognon pour quelque chose qui le vaille vraiment !

Human Touch

Soul Driver

57 Channels (And Nothin' On)

Cross My Heart

Gloria's Eyes

With Every Wish

Roll Of The Dice

Real World

All Or Nothin' At All

Man's Job

I Wish I Were Blind

The Long Goodbye

Real Man

Pony Boy

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Et après avoir démantibulé Human Touch, n'est-il pas l'heure, pour moi, de régler son compte à Lucky Town ? Comme je l'ai dit plus haut, cet album est sorti le même jour que l'autre, soit le 31 mars 1992. Ce disque est constitué de chansons que le Boss n'a pas pu mettre, manque de place, sur le précédent opus Human Touch. Il venait d'enregistrer Human Touch, l'avait temporairement rangé dans un coin de sa tête en se disant qu'il y reviendrait plus tard, et, un jour, comme une envie de pisser, a voulu y rajouter une autre chanson, Living Proof, mais il a commencé à écrire d'autres chansons, emporté par son élan, et au final, s'est retrouvé comme un couillon avec 10 titres. Etant donné la durée de Human Touch (quasiment une heure), il ne pouvait pas en rajouter beaucoup, et a donc décidé, ne pouvant se résoudre à jeter des chansons, à faire un autre album. C'est indéniablement de là que l'idée lui est venue de tout sortir, en deux albums séparés mais indissociables, et ce, en même temps. Ce deuxième opus est nettement plus court que l'autre, il dure 39 minutes, et porte le nom, donc, de Lucky Town. Sa pochette est un poème de niaiserie, de ringardise, de nullité : toujours ce même lettrage pourritos dégueulant d'un cadrage horizontal aussi rouge que les lettres, et on a droit à une photo du Boss, lunettes noires, chemise ouverte et sortie du fute, collier au cou, mains dans les poches dudit fute, regard à la Frank Ribéry venant de marquer contre son camp (c'est à dire, gêné, mais en même temps un peu content de lui quand même, quelque part), adossé contre un mur peinturluré d'un tag assez moche (des cactus, des montagnes, paysage de western). On sent, encore une fois, la médiocrité du projet rien qu'à regarder la pochette. Plus de 20 ans après, le possesseur de l'album, surtout s'il le possède depuis sa sortie ou presque (ce n'est pas mon cas, j'ai expliqué pourquoi plus haut, en fin de la première partie de l'article), peut légitimement se poser la question : comment j'ai pu faire pour échanger de l'argent (sans doute durement gagné) contre pareille chose ?

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Oui, on peut se poser la question, même s'il faut quand même rendre à César quelque chose ici : plus court que le précédent volet, Lucky Town est meilleur que lui. Attention, n'allez pas vous ruer en magasin aujourd'hui même pour l'acheter (tout en jetant un rapide regard de mépris sur Human Touch si vous le croisez dans les bacs), car tout en étant meilleur que lui, Lucky Town n'en demeure pas moins une grosse déception. On a quand même, il est vrai, trois bonnes chansons sur ce disque : Souls Of The Departed, Better Days (sorti en single) et My Beautiful Reward. Et comme je l'ai dit, sa courte durée, 40 minutes à peine, soit une vingtaine de minutes de moins que l'autre con, le rend nettement plus appréciable. C'est, aussi, amusant de constater que la majorité des chansons de l'album, écrites après les 14 de Human Touch, leur sont supérieures, tout en étant, souvent, fadasses (Local Hero, Leap Of Faith, Living Proof). Produit par le Boss, Jon Landau et Chuck Plotkin (Roy Bittan, qui coproduisait le précédent, n'est ici qu'aux claviers sur trois titres seulement), l'album a été enregistré avec Gary Mallaber (batterie) essentiellement, le Boss assurant, ici, plus de matos musical que sur Human Touch (guitare, claviers, basse, percussions, harmonica). On a cependant des participations de Bittan, Randy Jackson, Ian McLagan, et des choeurs de Patti Scialfa, Soozie Tyrell, Lisa Lowell. L'album sera légèrement mieux accueilli que l'autre, mais j'ai bien dit légèrement.

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Pour finir avec cet album, c'est donc une déception de plus, mais, quand même, par rapport à Human Touch, Lucky Town se démerde un petit peu mieux. On sent que Bruce Springsteen lui-même arrivait mieux à le défendre que l'autre (ça ne veut sans doute rien dire, mais je possède un semi-bootleg du Boss, Rockin' Live In Italy 1993, double live édité par Immortal Records et proposant des morceaux issus d'un concert donné à Vérone, en Italie, le 11 avril 1993 ; seul un titre de Human Touch est joué - le morceau-titre, et on a, en revanche, deux titres de Lucky Town, My Beautiful Reward et Souls Of The Departed). On aura cependant pas mal de titres de l'un et de l'autre sur le In Concert/MTV Plugged de 1993, album live au départ acoustique, puis virant à l'électrique. Au final, donc, on a ici deux albums intensément médiocres, à ne conseiller à personne, sauf éventuellement aux fans hardcore de Springsteen, qui seront cependant bien déçus, je pense (s'ils ne connaissent pas encore ces albums) en les écoutant. La pire période du Boss, qui se rattrapera bien trois ans plus tard, heureusement pour lui et pour nous ! On oublie ces deux opus ?

Better Days

Lucky Town

Local Hero

If I Should Fall Behind

Leap Of Faith

The Big Muddy

Living Proof

Book Of Dreams

Souls Of The Departed

My Beautiful Reward