R1

Rodriguez ! Pas le bruiteur de cinéma pourri de chez Elie Semoun, pas celui du film de Philippe Clair qui était au "Pays des Merguez", non, mais le chanteur. Sixto Rodriguez de son nom complet (ou presque : en fait, c'est Sixto Diaz Rodriguez), n'est pas sud-américain, ou espagnol, mais, simplement, américain. Né à Detroit, dans le Michigan, il y à 78 ans. D'origine mexicaine, certes, et s'il comprend et lit parfaitement la langue maternelle de ses parents, l'espagnol, il ne le parle que difficilement. Ne vous attendez donc pas à de la folk mariachi à moitié dans la langue de Porfirio Diaz ici. Rodriguez est ce que l'on peut appeler sans trop de soucis un putain de rescapé. Il a sorti, au début des années 70, deux albums qui se sont à peu près aussi bien vendus que des dédicaces de Michaël Youn à un congrès de cinéphiles spécialisés dans le cinéma asiatique des années 50. Il est assez rapidement retombé, dans son propre pays, dans un oubli total, en fait il n'a pas eu de succès chez lui, voilà tout. Mais, en Australie et en Jamaïque, il est devenu, au milieu des années 70, une sorte de star, contre toute attente. En Nouvelle-Zélande aussi. Et dans les années 80, en Afrique du Sud, il est devenu, sans qu'il ne le sache à l'époque, une star de l'underground, une sorte de Dylan latino dont les chansons, souvent engagées, ont servi, en partie, pour la révolution contre cette saloperie d'Apartheid. A la fin des années 90, en partie grâce à Internet, on redécouvre, progressivement, Rodriguez. En 2008 et 2009, ses deux albums sont réédités. En 2012, un documentaire est tourné sur lui. Il devient une star, fait des tournées mondiales... Il était temps. 

R2

Cold Fact, sorti en 1970, a été enregistré en 1969 et est donc le premier album de Rodriguez, qui n'aime pas trop son prénom et ne désire être qualifié que par son nom de famille (il a raison, le bougre : Rodriguez est en effet un nom d'une rareté absolue, surtut aux USA où les latinos sont très très rares...évidemment, c'est ironique, les mecs !). Se faire seulement appeler Rodriguez et faire de la folk engagée en 1970, et espérer avoir du succès, c'est un peu comme si, en France, à la même époque, un chanteur décidait de lancer sa carrière sous le nom de Jean Dupont. Noyage dans la masse assuré, à moins d'avoir un répertoire en béton armé ou une chance de cocu. Rodriguez a eu un des deux : un répértoire en béton armé. La chance, ce fut pour plus tard, et c'était trop tard. Mais les chansons... Court (32 minutes, 12 titres), sorti sous une pochette un peu ratée et bien dans son époque, Cold Fact, sorti à la base sur le petit label Sussex Records, a été produit par Mike Theodore et Dennis Coffey, deux des musiciens de l'album (respectivement claviers/arrangements et guitare électrique/basse). Rodriguez tient la guitare acoustique, on a aussi le batteur Andrew Smith, le bassiste Bob Babbitt. Comment ? Oui, ils ne sont pas connus. Mais ils sont bons. L'album possède une ambiance très 1970, mais sonne bien, il faut dire qu'il a certainement été remastérisé au moment de sa sortie en CD et vinyle, chez Light In The Attic (un label spécialisé dans les resurrections de disques ou de carrières qui le méritent). L'album fut lancé par un single, Sugar Man, une pure petite splendeur dont on ne se lasse pas. Crucify Your Mind, que l'on entendra par la suite dans le film Les Petits Mouchoirs de Canet (sorti avant le film documentaire sur Rodriguez, mais après la réédition de ses deux albums), est encore meilleur. 

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L'album est un régal de folk-rock engagée, on a heureusement les paroles imprimées au dos de pochette  (Dylan, prends des notes...) et des morceaux tels que This Is Not A Song, This Is An Outburst : Or, The Establishment Song, Inner City Blues, Rich Folks Hoax se passent de commentaires. Gomorrah (A Nursery Rhyme) se paie le luxe d'une petite chorale d'enfants dans son refrain (un peu envahissante, et le contraste entre les couplets avec musique et les refrains avec uniquement les enfants, a capella, est un peu brusque, mais bon, ce morceau n'est pas le sommet de l'album à la base, donc ce n'est pas dramatique). L'album sait se faire paisible (Jane S. Piddy, Like Janis) mais au final, est engagé, et parfois même assez rock (Only Good For Conversation et son gros riff bien saturé qui ouvre le feu). I Wonder, Hate Street Dialogue, Forget It, d'autres morceaux remarquables, courts (comme je l'ai dit, l'album passe très vite, 32 minutes seulement), qui abordent des sujets aussi divers et variés que la révolution sexuelle, la contestation, le gouvernement qui ne fait que des conneries et à qui il ne faut pas faire confiance, la vie dans les villes, difficile et violente, la drogue, la pauvreté... L'insuccès de ce chanteur de grand talent, à l'époque, est aussi triste que tristement logique, la concurrence était rude, son patronyme était tellement banal qu'il n'aidait pas, l'absence de promotion n'a pas aidé non plus... Il faut écouter cet album. A tout prix. Le suivant aussi, et à son sujet, je le réaborde dans deux jours, donc ça tombe bien. 

FACE A

Sugar Man

Only Good For Conversation

Crucify Your Mind

This Is Not A Song, It's An Outburst : Or, The Establishment Blues

Hate Street Dialogue

Forget It

FACE B

Inner City Blues

I Wonder

Like Janis

Gommorah (A Nursery Rhyme)

Rich Folks Hoax

Jane S. Piddy