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Que faire quand on a vécu un drame, un profond traumatisme, quelque chose de vraiment, absolument dévastateur ? Se jeter à corps perdu dans le travail afin d'essayer de se changer les idées, n'est pas une mauvaise chose. Demandez à Paul McCartney : le jour où il a appris la mort de John Lennon, il est parti au studio d'enregistrement comme les jours précédents, pour bosser sur ce qui deviendra Tug Of War. Il n'a cependant pas filé vers le studio le jour où il a appris la mort de sa femme (et mère de leurs enfants) Linda, le 17 avril 1998. Déjà, il n'avait pas besoin qu'on lui apprenne la triste nouvelle, vu que Linda est morte pour ainsi dire dans ses bras, une nuit, laissant finalement son cancer gagner la guerre. Et puis, le deuil n'est pas le même, pas besoin de le dire. Pendant un certain temps, donc, anéanti par le deuil, Macca va errer chez lui, totalement à plat. Après un laps de temps raisonnable, des amis et proches viendront lui dire que la meilleure chose à faire, c'est de travailler, pour penser à autre chose. C'est ainsi qu'il va faire sortir, en octobre 1998, Wide Prairie, disque de chansons enregistrées par Linda au cours des années 70 (Henry McCullough, guitariste des Wings en 1972/1973, et d'une manière générale les Wings, jouent sur les titres). C'est ainsi qu'en septembre, un mois plus tôt donc, il sort Rushes, le deuxième album (enregistré début 1998, sans doute avant la mort de Linda) de The Fireman, son side-project crée en 1993 avec le producteur/musicien Youth. C'est ainsi qu'en mars 1999, presque un an après, donc, Macca entre en studio (pas n'importe lequel : Abbey Road  ; les sessions dureront deux mois) afin d'enregistrer son nouvel album, Run Devil Run, qui sortira en octobre de la même année.

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Ce disque a été enregistré avec quelques amis musiciens de haute volée : les batteurs Ian Paice (Deep Purple) et Dave Mattacks (Fairport Convention) : les guitaristes Mick Green et David Gilmour ; les claviéristes Geraint Watkins et Pete Wingfield. On a aussi l'accordéoniste Chris Hall, et Paul lui-même, en plus du chant, tient la basse, de la guitare sèche et électrique et des percussions. Parmi les ingénieurs du son ayant bossé sur le disque, Geoff Emerick, qui a travaillé sur quasiment tous les albums des Beatles et pas mal des albums solo de Macca. L'album est cependant produit par Macca et Chris Thomas. Il offre 41 minutes pour 15 titres, ce qui, on en conviendra, est à la fois très généreux (nombre de morceaux) et un peu frustrant (les morceaux, on s'en doute, sont courts : 12 d'entre eux font moins de 3 minutes, le plus long en dure un peu plus de 4). Run Devil Run est, je ne l'ai pas encore précisé, un disque de reprises, des standards du rock'n'roll (avec cependant trois morceaux originaux inédits), comme Macca l'avait fait en 1988 avec son album russe Снова в СССР, et comme Lennon le fit en 1973/1974 (sorti en 1975) avec le mythique Rock'n'Roll. Afin de promouvoir le disque, Macca, le 14 décembre 1999, entouré de ses amis musikos de l'album, jouera à la mythique Cavern de Liverpool, le club qui a lancé les Beatles. Tout un symbole ! L'album, à sa sortie, sera super bien accueilli par la presse, qui adorera cet exercice de style (et ce d'autant plus qu'il a permis à Macca de surmonter une terrible épreuve ; il est difficile de séparer Run Devil Run de ce contexte, et rien que le titre d'un des trois inédits, Try Not To Cry - les deux autres sont Coquette et le morceau-titre - en dit long). 

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Les trois originaux sont de très bonnes petites chansons à l'ancienne qui ne dépareillent absolument pas l'ensemble et sonnent comme s'il s'agissait de reprises de standards. Et les reprises ? Remarquablement interprétées, elles sont soit des classiques absolus du genre, soit des chansons parfois un peu obscures, mais qui, on s'en doute, tiennent, pour une raison ou une autre, une place importante dans le coeur et la tête de Macca. On y trouve aussi bien Blue Jean Bop de Gene Vincent, She Said Yeah (qui fut interprétée par les Stones vers 1965), Lonesome Town (de Ricky Nelson), Brown-Eyed Handsome Man de Chuck Berry, Party (alias Let's Have A Party) qui fut interprétée par Elvis, et par Wanda Jackson, All Shook Up (qu'Elvis a aussi chantée), Movie Magg de Carl Perkins, et Honey Hush de Big Joe Turner. L'interprétation est éblouissante, aussi bien sur les morceaux calmes (Lonesome Town, qui a toujours été enchanteresse) ou bien musclées (She Said Yeah est prétexte à des vocaux braillés, c'est le morceau qui veut ça, écoutez la version des Stones, quasi punk pour l'époque). Courts, les morceaux sont de vrais régals pour amateur de vieilleries, des versions remarquables et fidèles aux originaux. Macca s'est de plus bien entouré (Gilmour, Paice, Green, Mattacks, Watkins), ce qui ne gâche rien. Même l'artwork de l'album (pochette recto et verso qui montre une devanture de drugstore à l'ancienne, visuels du livret qui s'approprie les codes graphiques des années 50 avec fausses publicités pour de la gomina, de la laque ou autres) est dans le ton, de même que la photo de Macca et de sa guitare, aux teintes rouge/rose, donne l'impression que l'ex-Beatles a rajeuni de 40 ans ; vocalement, il sonne assez jeune ici tant il se prête à merveille à l'exercice de ses vieilles chansons qui ont bercé son enfance et adolescence). Run Devil Run, au final, est une agréable surprise, un disque solide, un des meilleurs albums de reprises qui soit. Et une manière efficace, pour Macca, de se remettre le pied à l'étrier après une année 1998 traumatisante. Il faudra cependant attendre 2001 pour un nouvel album de chansons inédites. La vie de Macca aura quelque peu changé, entre temps, mais j'en reparle demain !

 

Blue Jean Bop

She Said Yeah

All Shook Up

Run Devil Run

No Other Baby

Lonesome Town

Try Not To Cry

Movie Magg

Brown Eyed Handsome Man

What It Is

Coquette

I Got Stung

Honey Hush

Shake A Hand

Party (Let's Have A Party)