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Les années 80 furent compliquées pour les dinosaures (Rolling Stones, Bob Dylan, David Bowie, Lou Reed, Iggy Pop, Eric Clapton, Neil Young), sans parler de ceux qui n'ont même pas eu le temps d'en profiter (Lennon assassiné fin 1980, Led Zeppelin ayant cessé son activité en 1980 aussi suite à la mort de son batteur John Bonham). Chose étonnante, c'est vers la fin des années 80, le plus souvent en 1989, que ces groupes ou artistes vont réussir à surmonter ces dix ans de disette (ça sonne bien, ça) avec des albums globalement comptant pami leurs meilleurs de la décennie : Steel Wheels pour les Cailloux, Oh Mercy pour Dylan, Freedom pour Neil Young, le premier Tin Machine pour Bowie, New York pour Lou Reed, dans une moindre mesure Journeyman pour Clapton. Et Paul McCartney ? Lui qui a certes réussi un grand disque en 1982 (Tug Of War) a cependant passé la plus grande partie des 80's à livrer de la marchandise trop sucrée, mièvre, sans grand intérêt. Il y à cependant eu un grand regain d'intérêt en 1988 avec Снова в СССР, son album de reprises de standards du rock'n'roll (enregistré en deux jours !) qu'il a destiné au marché soviétique, et qui sortira à l'internationale (non, aucun jeu de mots pourri ne se cache ici sur 'soviétique/Internationale') trois ans plus tard en 1991. Ce disque franchement réussi (dans le genre, c'est une référence, meilleur encore que le Rock'n'Roll de Lennon qui, bien qu'efficace, est un poil surproduit parfois et sent bon sa prise de coke et de whisky entre deux chansons) fera parler de lui en raison de sa sortie uniquement en URSS. En 1988, c'est toujours la Guerre Froide, même si la Perestroïka ne va pas tarder à arriver. Aux zuhéssa, le Président, c'est Reagan, pas exactement un pro de la détente (ou alors, de celle d'un flingue).

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Le fait qu'un artiste occidental, Britannique, et aussi majeur sorte un disque pour les Russes soviétiques n'a pas plu, de même que quand Billy Joel ira chanter en URSS (il en fera un live) à peu près à la même époque, en fait juste avant l'album de Paul, ça ne plaira pas du tout du tout du tout. Tout comme quand Paul Simon fera son Graceland en Afrique du Sud, avec des musiciens sud-africains noirs, en 1986 (et ce, afin d'apporter sa petite pierre à l'édifice anti-Appartheid qui, la même année, culminera avec le Sun City de 'Miami' Steve Van Zandt). On ne peut pas faire du sans-danger tout le temps, hein. Mais quand, en 1989, Macca sort son album suivant, la polémique sera derrière lui, et il n'y en aura plus jamais d'autres le concernant. Non, il n'a jamais fait de concert en Palestine pour les défendre contre l'ennemi israélien, ni fait l'inverse. Et ne le fera jamais. Quand il sort son album Flowers In The Dirt en 1989, ce disque donc, Macca est redevenu un simple artiste pop/rock, et si Libération l'a mis en 'une' d'un de ses numéros quotidiens, au moment de la sortie du disque, en espérant peut-être que Macca allait continuer dans cette voie politique de gauche, ils ont dû se mettre le doigt dans l'oeil si profondément qu'il en a gratté le cul du Figaro. J'éxagère. Sauf pour le fait que Libé l'a mis en 'une', ça, c'est vrai. Flowers In The Dirt date de 1989, et sera donc le dernier album de Macca pour la décennie qui l'a vu revenir aux affaires solo pures et dures. J'ai eu l'occasion de le dire à une ou deux reprises au cours de certaines des chroniques précédentes, et je vais le redire ici : ce disque est incontestablement le meilleur de la décennie pour Macca, et un de ses plus grands disques, Wings inclus. L'album offre soit 12 titres (vinyle), soit 13 (oui, le CD en rajoute un, Où Est Le Soleil ?, morceau assez électropop amusant chanté en français - il y à trois lignes de texte, en même temps... - placé en final, et qui ne compte pas parmi les plus grandes réussites de Paulo), pour un total de soit 49, soit 53 minutes, selon le format et le nombre de chansons.

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Niveau production, c'est assez ahurissant : 8 producteurs différents, dont Paulo lui-même, sont crédités sur ce disque : David Foster, Trevor Horn, Elvis Costello, Mitchell Froom, Chris Hughes, Steve Lipson, Neil Dorfsman et, donc, Macca. Ils varient selon les morceaux, et vu le nombre de producteurs et le fait que pas mal d'entre eux sont tout de même d'horizons différents, on pourrait croire au pire, à un gloubiboulga immonde de sonorités diverses et variées, à un bordel sonore sans nom. Mais ce qui frappe, c'est la cohérence de l'album. Pourtant, rien que le nom de Trevor Horn aurait dû suffire à faire sonner le bouzin comme un de ces albums de pop new-wave vaguement glamisante des années 80, ces albums d'ABC. Un nom surnage au-dessus des autres : celui d'Elvis Costello. Le Buddy Holly déglingué a toujours été un grand fan des Beatles et de McCartney. En 1982, son Imperial Bedroom a été produit par Geoff Emerick, qui fut ingénieur du son sur une grande partie des albums des Beatles et sur le Band On The Run des Wings. En 1989, Elvis a collaboré avec Macca, les deux ont écrit une poignée de chansons, quatre au final (My Brave Face, You Want Her Too, Don't Be Careless Love, That Day Is Done) se retrouvent sur le disque de Paul, d'autres se retrouveront sur son album suivant Off The Ground (1993), et d'autres, sur le Spike (1989) d'Elvis Costello. Bien entendu, ce sont ces chansons qui sont produites, sur l'album, par Elvis Costello (crédité sous son vrai nom pour les crédits d'auteur : Declan McManus). You Want Her Too est même interprétée en duo, et My Brave Face, qui sortira en single, sont les meilleures des quatre, de loin. En effet, les deux restantes sont, il faut le dire, assez pesantes dans leur production, ce qui est dommage car elles ne sont pas mauvaises au demeurant, surtout That Day Is Done.

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L'album aligne les classiques et les singles à succès : Put It There, sublime chanson acoustique (de 2 minutes !) produite par Macca seul et dédiée à son père (le titre de la chanson est une expression qu'il utilisait pour dire 'si tu as des soucis, pose-les là en attendant que ça aille mieux') ; Figure Of Eight qui, en live, sera un grand moment d'énergie et est à moitié produite par Trevor Horn ; This One, très pop et remarquable, produite par Macca seul ; My Brave Face, donc (et aussi Où Est Le Soleil ? malheureusement, à moitié signé Horn pour la production). D''autres chansons, cantonnées à l'album, sont également excellentes : Rough Ride (malgré une certaine tendance à la surproduction), le délicat Distractions et la ballade finale, très chargée mais sympathique, Motor Of Love. Mais le sommet absolu de Flowers In The Dirt réside incontestablement dans We Got Married, une chanson coproduite avec David Foster et qui, agrémentée d'une partie de guitare sensationnelle jouée par l'invité David Gilmour (on reconnaît ses power chords entre mille, et elles font toujours autant d'effet), est une chanson assez sombre sur les joies du mariage. Bien que tout allait bien entre Macca et Linda (auteure de la photo de pochette, sublime, elle joue des synthés et des harmonies vocales sur l'album), on sent un Macca concerné ici. La partie instrumentale est absolument titanesque et on ne se lasse pas de ce morceau. Notons pour finir la maestria des (nombreux, je ne vais pas tous les citer) musiciens : Robbie McIntosh (guitare, qui a fait partie des Pretenders) ; Hamish Stuart (guitare, basse), Chris Whitten (batterie), Paul 'Wix' Wickens (claviers) feront d'ailleurs tous partie de l'aventure lors de la tournée mondiale de promotion de l'album, qui sera illustrée en 1990 par un double live (triple en vinyle) anthologique. Et tous, sauf Whitten, participeront aussi à l'album suivant (et à sa tournée). Bref, Macca a trouvé les bons musiciens, le moins que l'on puisse dire étant que Flowers In The Dirt sonne super cohérent (malgré l'enculade de producteurs différents) et que, musicalement, mis à part une ou deux chansons un peu mineures, il est absolument remarquable. Oui, clairement un de ses meilleurs opus, tout simplement essentiel !

FACE A

My Brave Face

Rough Ride

You Want Her Too

Distractions

We Got Married

Put It There

FACE B

Figure Of Eight

This One

Don't Be Careless Love

That Day Is Done

How Many People

Motor Of Love

Bonus-track CD : 

Où Est Le Soleil ?