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Le 8 décembre 1980, les Beatles étaient encore au complet. Le 9 décembre 1980... Et dire que trois semaines (environ) plus tôt était sorti Double Fantasy, le dernier album de John Lennon, fait en collaboration totale avec sa femme Yoko (autant de chansons de l'un que de l'autre, en alternance), et par ailleurs son premier album après un hiatus de cinq longues années, les fameux Dakota Days, période pendant laquelle Lennon s'occupera de sa petite vie privée (Sean est né en 1975) plutôt que de musique, bien au chaud dans son appartement du Dakota Building de New York. Double Fantasy, coproduit par le couple et Jack Douglas, collection de chansons remarquables (aussi bien de Lennon que de Yoko, d'ailleurs : elle offre, dessus, des chansons tout simplement sublimissimes comme Beautiful Boys, Every Man Has A Woman Who Loves Him ou Kiss Kiss Kiss), n'était pas destiné à être le dernieropus sorti du vivant de Lennon, et considéré, par la suite, bien injustement, comme son testament involontaire. Non, au contraire, avec Double Fantasy, Lennon envisageait totalement un renouveau dans sa carrière, un nouveau départ, comme le disait (Just Like) Starting Over qui l'ouvrait. Le couple enregistrera plein de chansons durant les sessions : les 14 qui se trouvent sur l'album de 1980, mais aussi une dizaine d'autres, restées dans les cartons. Le couple envisagera de faire assez rapidement un successeur, qu'ils envisageront d'appeler Milk And Honey (le titre est de Yoko, et fut approuvé par Lennon qui, lui, avait trouvé le titre Double Fantasy). L'album sortira bel et bien, mais plus de trois ans après l'assassinat de l'ex-Beatles par Chapman : en 1984, précisément. Sous une pochette qui, la couleur et une petite variante exceptée, est sensiblement la même que pour Double Fantasy, issue de la même séance photo, le couple s'embrassant tendrement. Celle de Milk And Honey est en couleurs, et le couple n'est plus lié par la bouche, mais légèrement séparé, ils viennent de se bécoter, ou vont le faire incessamment sous peu, mais ne sont pas en train de le faire contrairement à la pochette du précédent opus, dont Milk And Honey est le follow-up absolu (même style musical), malgré une séparation discographique de taille entre les deux, un drame atroce a changé la donne.

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Le titre de l'album, selon Yoko, s'explique de deux façons, l'une des deux est poétique, l'autre aussi, mais également très triste. D'abord, les USA a souvent été vu, par ceux qui voulaient émigrer vers ce pays, comme le pays du lait et du miel (rappelons que le couple a émigré, de fait, vers les USA en 1971, ils ne sont jamais retournés vivre en Angleterre) ; mais on parle aussi, dans les Ecritures, du pays du lait et du miel comme étant le pays où l'on va après sa mort, le Paradis. Endroit, s'il existe, où Lennon a indéniablement fini sa course... L'album possède donc un titre à double sens. Il est plus court que le précédent, seulement 36 minutes (12 titres) au lieu des 44 de Double Fantasy. Cette courte durée s'explique essentiellement par le fait que l'album contient deux titres de moins que le précédent ; avec le même nombre de titres, il serait sensiblement de la même durée, les durées des morceaux des deux abums étant sensiblement les mêmes, pas de longs morceaux ici (O' Sanity, un des morceaux de Yoko, dure 1 minute ; sur Double Fantasy, Give Me Something, de Yoko, en durait 1,35 environ). Bien qu'enregistré durant les mêmes sessions que Double Fantasy (sauf pour trois titres, j'y reviendrai), l'album n'est pas crédité à Jack Douglas pour la production, mais seulement au couple (Yoko s'était engueulée avec Douglas avant la sortie de Milk And Honey, ceci explique cela), et il ne sortira pas sur le même label (Geffen Records) que l'album de 1980, mais sur Polydor. A la sortie de l'album, il sera sévèrement critiqué, on le trouvera nettement moins bon que Double Fantasy, les fans n'apprécieront pas trop dans l'ensemble, et au final, c'est peu dire que Milk And Honey est un album oublié et, comme il est dit dans le livret de la réédition 2010, un peu 'orphelin' par rapport aux autres. C'est vrai que l'album est moins percutant. Mais il n'est pas mauvais pour autant. Enfin, reconnaissons que si Yoko était fantastique sur Double Fantasy, elle offre, ici, trois chansons vraiment pas bonnes : Sleepless Night, Don't Be Scared et O' Sanity, ses trois chansons de la face A. En revanche, ses trois autres chansons, sur la face B, sont géniales : Your Hands (à moitié chantée en japonais) est enivrante, Let Me Count The Ways (inspirée par un poème d'Elizabeth Browning adressé à son mari Robert, chanson qui répond au Grow Old With Me de Lennon qui, elle, est une chanson inspirée d'un poème de Robert Browning adressé à Elizabeth ; deux chansons enregistrées sur cassette, séparément, et pas pendant les sessions) est sublime, et You're The One, qui achève l'album, chanson écrite et enregistrée en 1981 (soit après la mort de Lennon), est à la fois touchante et remuante (musique très pop/rock-new-wave), et vraiment géniale.

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Lennon, lui, outre le sublime Grow Old With Me au titre très peu prémonitoire, offre I'm Stepping Out (un rock efficace et lumineux), Nobody Told Me et I Don't Wanna Face It (deux chansons plus sombres, introspectives ; je trouve, au sujet de Nobody Told Me, qu'il ressemble, mélodiquement, un peu à Instant Karma !, mais c'est sans doute moi qui déconne quelque part...), Borrowed Time, qui est très réussie, et le touchant (Forgive Me) My Little Flower Princess. Aucune de ces chansons n'est mauvaise ou moyenne ; certains fans de Lennon se feront leur propre album en prenant ses 7 chansons de Double Fantasy et ses 6 de Milk And Honey (chose qui sera faite officiellement sur le dernier des 4 disques du coffret Lennon de 1990, un coffret offrant soit-disant l'intégrale de son oeuve solo, mais pour lequel quasiment aucun de ses albums n'est représenté en totalité, ce qui en dit long sur le fait qu'il manque des tas de trucs dessus). Faire ceci, regrouper toutes les chansons de Lennon de ces deux albums pour en faire un Double Milk ou un Honey Fantasy (à vous de choisir votre titre perso, hein), est assez con, car il est vraiment dommage de passer à côté, dans ce cas, des merveilleuses chansons signées Yoko. Elle a beau être une des personnalités les plus haïes et énervantes de l'histoire du rock (les Beatles se seraient séparés en gros à cause d'elle, elle a fait des chansons horribles et a entraîné Lennon dans son goût pour l'avant-garde en 1968/69, etc), Yoko Ono a, sur ces deux albums (surtout sur le premier des deux, c'est vrai, mais quand même la moitié de ses chansons de Milk And Honey sont magnifiques), offert de belles preuves d'un talent que personne ne soupçonnait. Elle y chante bien, elle offre des textes efficaces, musicalement c'est réussi, et rien ne dépareille les chansons de Lennon. Bref, elles ont totalement le droit d'être sur ces deux albums, contrairement à ce que pas mal de fans (et de rock-critics) en ont pensé, et continuent de le penser. Au final, sans être aussi grandiose que Double Fantasy, Milk And Honey est un disque sous-estimé et vraiment pas mal.

FACE A

I'm Stepping Out

Sleepless Night

I Don't Wanna Face It

Don't Be Scared

Nobody Told Me

O' Sanity

FACE B

Borrowed Time

Your Hands

(Forgive Me) My Little Flower Princess

Let Me Count The Ways

Grow Old With Me

You're The One