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 Demandez à un fan de David Bowie quelle est sa période préférée de lui, il vous répondra peut-être qu'il préfère la période rock industriel des années 95/97, ou bien la période glam/Ziggy Stardust, ou sa 'trilogie berlinoise' (1977/79), ou bien la période coked-out 1974/76, ou bien sa période 2002/2013. A mon avis, peu de fans citeront la période 1988/1992, période au cours de laquelle Bowie s'est effacé au profit d'un groupe qu'il a fondé, Tin Machine, et avc qui il sortira trois albums dont un live. Pourtant, cette période très peu connue de sa carrière (sur les trois albums de Tin Machine, seul le premier, celui que je réaborde aujourd'hui, est encore facile à trouver, les deux autres sont aujourd'hui disponibles quasi exclusivement sur les sites web d'occasion), bien que décriée le plus souvent, et n'ayant pas obtenu un gros succès commercial à l'époque, cette période, donc, n'est vraiment pas à oublier. Elle est même à réhabiliter. Si, si. Mais il convient avant tout de bien situer le contexte. Les années 80, si l'on excepte 1980 elle-même, furent difficiles pour Bowie (mais pas que pour lui : pour les Stones,  Dylan, Clapton, Santana aussi, notamment). Après un Scary Monsters (& Super Creeps) anthologique en 1980, et l'EP Baal (bande originale du TVfilm britannique adapté de la pièce de Bertolt Brecht, dans lequel il joua) en 1982, il a progressivement sombré. Let's Dance, en 1983, est pas mal, inégal mais écoutable, mais surtout, trop commercial, à outrance, ça lui sera reproché à l'époque. Tonight, l'année suivante, est une resucée atroce de Let's Dance, Bowie a voulu faire pareil, mais il n'avait pas le producteur et les chansons qui convenaient, et même lui ne semblait pas y croire. Résultat catastrophique. Après une poignée de singles unitaires, chansons de films ou collaborations diverses (avec Mick Jagger, le Pat Metheny Group...), il sort, en 1986, Never Let Me Down, qui est à peine meilleur que Tonight. A peine, car sinon, cet album est une plaie ouverte purulente au crâne, un ratage que Bowie lui-même a renié (tout comme il a renié Tonight). La tournée mondiale de promotion de l'album, le Glass Spider Tour, sorte de mélange entre concert pop/rock, spectacle pyrotechnique et danse, est artistiquement son nadir. On se demande de plus ce que Peter Frampton vient foutre là-dedans.

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Bowie a besoin de se refaire une santé, et c'est avec trois musiciens de très bon niveau qu'il va y arriver. Hunt et Tony Sales sont deux frangins, dans le circuit rock depuis un paquet d'années. 10 ans plus tôt (te souviens-tu d'un slow ? hum, OK, je sors), les deux avaient participé à l'enregistrement de l'album Lust For Life d'Iggy Pop (1977), à Berlin, album produit par Bowie. Hunt est batteur, et Tony, bassiste. Reeves Gabrels, quant à lui, est un guitariste américain au nom improbable, mais au talent des plus certains, et il apprécie fortement la musique de Bowie. Fort peu avare en expérimentations guitaristiques, il va apporter un certain nouveau souffle, très rock, à un Bowie qui, vraiment, est au bout du bout du rouleau de la crédibilité artistique en 1987. C'est en cette année que le projet Tin Machine se crée, les deux Sales et Gabrels vont donc former un groupe autour de Bowie qui, tout fier et frétillant d'avance, décide, pour la première fois depuis Arnold Corns (un obscur groupe de folk/rock que Bowie avait fondé en 1970, et qui comprenait  déjà quasiment tous les membres des Spiders From Mars ; Arnold Corns, dont le nom est en référence à la chanson Arnold Layne du Pink Floyd, ne sortira qu'un single, constitué de deux futures chansons de l'album The Rise And Fall Of Ziggy Stardust And The Spiders From Mars), pour la première fois depuis Arnold Corns, donc, se cache littéralement derrière un groupe, le collectif devant l'individualité. Pour la première fois depuis l'arrivée de l'Arche sur le Mont Ararat, Bowie pose, sur la pochette d'un de ses albums, avec ses musiciens, et pas seul. Tin Machine n'est pas le nom de l'album, pas seulement, c'est aussi et surtout le nom du groupe, un vrai groupe, pas un petit collectif servant à Bowie à se faire mousser, non. Histoire de coller avec ça, Tin Machine décide de tourner dans de petites salles, des clubs, oubliés les stades et les Arenas, Tin Machine ne fera pas le Madison Square Garden ou Bercy.

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Le premier album du groupe, éponyme, sort en 1989 sous une pochette pré-Reservoir Dogs : sur fond blanc, les quatre membres de Tin Machine (l'ordre change selon qu'il s'agisse du CD, du vinyle ou de la K7, il me semble ; le visuel plus haut est pour le CD commercialisé à l'heure actuelle) posent, debout, en costard-cravate d'une sobriété et d'une classe totales. Bowie n'est pas le plus rapidement visible : un des personnages est en léger mouvement (posture de quelqu'un qui s'avance), et en premier plan, mais ce n'est pas Bowie, mais Tony Sales. Bowie (au look sobre : chevelure blonde et courte, barbe de 10 jours) est à côté, bras ballants ; Gabrels, mains dans les poches, regarde vers le ciel ; Hunt Sales, au look de hardos ou de rugbyman néo-zélandais, est proche du nom du groupe. Rien qu'à regarder la pochette, on sait que non seulement Bowie ne parle pas à la légère quand il dit vouloir s'effacer au profit d'un vrai groupe dans lequel il n'est que le chanteur et auteur/compositeur (mais 8 des 14 titres sont des collaborations avec les autres membres, et on a aussi une reprise ; bref, Bowie ne signe, seul, que 5 titres ici), car on ne le distingue pas particulièrement du reste de l'équipage ; mais on sait aussi que les dérives pop/dance surproduites de la période 1983/1986 sont loin, derrière, retour à de la sobriété et, putain de cul, au rock pur et dur. Car Tin Machine est un groupe de rock, un vrai. Ce premier album offre quelques unes des chansons les plus brutales, violentes, énergiques de Bowie. Il les chante toutes (sur l'album suivant, Tin Machine II et sa pochette remplie de statues de Kouros, album que j'aborderai ici prochainement, il délèguera le chant aux autres membres sur certains titres, et en live aussi), et avec une force incroyable. Tout au plus peut-on lui reprocher de trop en faire sur l'unique reprise de l'album, celle du Working Class Hero de Lennon, sur laquelle sa voix est des plus hargneuses, il chante avec agressivité. Trop, sans doute, car après tout, Lennon, dans sa propre version (1970), n'avait pas eu besoin de donner de la voix pour faire passer le message, et Marianne Faithfull, en 1979, dans sa version, la chantait d'une voix pleine de rage, mais de rage contenue ; Bowie, lui, la balance dans la face de l'auditeur, sa rage, et croyez-moi, il braille. Pas subtil, mais une bonne reprise quand même.

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Avec de tels musiciens (et un bon producteur, Tim Palmer), plus la participation, aux claviers, de Kevin Armstrong, difficile de rater un album. Malgré tout ce qui a été dit et continue de se dire, en négatif, sur Tin Machine, ce premier album du groupe est une vraie réussite, pas totale (Working Class Hero n'est pas le seul morceau un peu décevant ici : Video Crime est un peu usant, et Pretty Thing est correct, mais sans plus), mais quand même une réussite. L'album s'ouvre sur son titre le plus long (6 minutes), un blues torturé, progressif (en ce sens qu'il démarre assez calmement, et monte en puissance) intitulé Heaven's In Here. Si ce n'est peut-être pas le sommet de l'album, c'est cependant une belle entrée en matière, suivie par le très rock, quasiment punk (hé oui !) Tin Machine, morceau-titre de l'album-titre du groupe. Reeves Gabrels parvient à délivrer des notes proches de celles de Robert Fripp et Adrian Belew (deux anciens collaborateurs de Bowie, ayant repris King Crimson en 1981, groupe dont Fripp fut le fondateur de toute façon), ce qui n'est pas rien. Prisoner Of Love et Amazing sont deux chansons plus calmes (surtout Amazing) dans lesquelles Bowie clame son amour pour une jeune femme rencontrée durant le Glass Spider Tour, une danseuse de la troupe avec qui il vivra quelques temps (pas longtemps), une certaine Melissa Hurley. Prisoner Of Love, surtout, est remarquable. Dans un tout autre registre, mais tout aussi remarquable, notons les terriblement rock Crack City, Bus Stop (morceau ultra court, moins de 2 minutes, et totalement punk dans l'âme) et Under The God, le phénoménal et torturé I Can't Read et le remarquable morceau final, Baby Can Dance. Décrit comme le groupe criant à la face du monde (selon Reeves Gabrels), ce premier album de Tin Machine (un album assez généreux : 14 titres pour 56 minutes en CD ; 12 titres pour le vinyle), à l'époque, sera bien reçu par la presse, mais les ventes ne seront pas énormes. Le fait que Bowie soit derrière tout ça occasionnera évidemment de la curiosité, mais le côté très hard-rock, sans fioritures (la production est sobre, minimaliste, pas d'effets sonores), ne plaira pas aux fans, qui préfèreront le Bowie d'avant, glam, art-rock ou tout simplement pop/rock. En 1990, Bowie entreprend une tournée solo (Sound And Vision Tour) où il reprend ses classiques d'autrefois, une petite parenthèse dans la parenthèse Tin Machine. Un deuxième album du même acabit, bien que plus recherché, en 1991, ne plaira pas plus, et après un live remarquable en 1992, Tin Machine s'arrêtera, ce qui n'empêchera pas Gabrels de rester dans l'écurie Bowie jusqu'à 1999 inclus. Aujourd'hui bien oubliée, cette période de la carrière de Bowie n'est vraiment pas honteuse, et mérite totalement la (re)découverte. C'est juste dommage que seul le premier album soit facile à trouver dans le commerce, car le seul à avoir été réédité, les deux autres n'étant disponibles, dans leurs éditions d'époque (de plus de 20 ans, donc), que sur le marché de l'occasion.

Heaven's In Here

Tin Machine

Prisoner Of Love

Crack City

I Can't Read

Under The God

Amazing

Working Class Hero

Bus Stop

Pretty Thing

Video Crime

Run

Sacrifice Yourself

Baby Can Dance