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Un peu de batterie, un beau petit vrombissement de basse (qui me fait craquer à chaque écoute), une guitare carillonnante à la Byrds, une basse sautillante, voilà comment démarre le premier morceau de cet album sorti en 1976. Woman Don't You Cry For Me. Une chanson qui assume totalement son rôle d'ouverture d'album (morceau court, bien charpenté, rythmé, sans temps morts, sautillant) et qui augure de bien des plaisirs auditifs quant au reste de l'album. Quel album ? Oh, juste le septième album studio (et huitième tout court) de George Harrison, sorti en 1976 : Thirty-Three & 1/3. Sous ce titre étrange  se cachent deux choses : le format de l'album, d'abord (c'est un LP à la vitesse 33 tours, un album classique quoi, et cette vitesse est en réalité de 33 tours et 1/3) et...l'âge d'Harrison au moment de l'enregistrement dudit album (il se crédite lui-même sous ce nom de code dans la pochette de l'album). Notons que le 3 du titre est stylisé pour ressembler à un symbole hindou. C'est le premier album qu'Hari a sorti sur son propre label, Dark Horse Records, label qu'il a fondé en 1974 et dont la première livraison fut, il me semble, le premier album de Splinter (un duo de country/folk américain), The Place I Love, qui fut produit par Harrison, et sur lequel Harrison et ses compères musiciens (Keltner, par exemple) jouent. Sur le label Dark Horse (du nom de l'album qu'Harrison a sorti en 1974) sortiront aussi des albums de Ravi Shankar. Le label ne fonctionnera pas très bien, au demeurant. Si Harrison a attendu 1976 pour sortir un album à lui sur son propre label, c'est en raison d'Apple Records, évidemment, qui fermera ses portes en 1975. Parallèlement à Thirty-Three & 1/3 sortira un Best Of George Harrison, édité par EMI/Parlophone, qui ne manquera pas de faire grincer des dents l'ex-Beatles : non seulement la pochette (Hari devant une voiture) est moche comme un cul de lépreux, mais en plus, seule la face B propose des chansons de Hari en solo, la face A étant constituée de chansons de Hari au sein des Beatles ! Un affront musical selon lui...Mais passons, on est là pour parler de son album, pas de ce best-of raté.

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Sorti donc en 1976 sous une pochette le représentant avec des lunettes improbables, Thirty-Three & 1/3 est, autant le dire, un des meilleurs albums que George Harrison a sorti dans les années 70 (décennie où il a été le plus prolifique : 7 albums - en comptant le triple live Concert For Bangla Desh de 1971 - sur les 16 de sa discographie, en incluant le Live In Japan de 1992 et les deux albums du supergroupe The Traveling Wilburys). L'album marchera assez bien, ce qui n'empêchera pas Hari de se retirer quelque peu, ensuite, du circuit, il ne refera un disque qu'en 1979 et passera l'essentiel des trois ans de ce hiatus à écumer les circuits de F1, il adorait les courses automobiles - en tant que spectateur, pas pilote. Cet album a été enregistré chez lui, dans son studio privé FPSHOT, situé dans sa propriété de Friar Park, dans l'Oxfordshire. C'est d'ailleurs là qu'il a enregistré la majeure partie de ses albums. On trouve, sur le disque, des musiciens qui, déjà, étaient des habitués harrisoniens : Willie Weeks (basse), Jim Keltner (batterie), Tom Scott (saxophone), Billy Preston (claviers), Gary Wright (idem), mais aussi Alvin Taylor (batterie), Richard Tee (claviers), Emil Richards (marimba) et David Foster (claviers). A l'époque, Hari était dans une mauvaise passe : si All Things Must Pass, son triple album de 1970, a cartonné, et Living In The Material World (1973) très bien marché aussi, les deux albums qu'il fera ensuite, Dark Horse en 1974 et Extra Texture (Read All About It) en 1975, seront atrocement mal reçus par la presse, et marcheront nettement moins bien. Ils sont cependant excellents, surtout le deuxième cité, mais on en parle comme du nadir de Harrison (ceux qui disent ça n'ont pas écoute Gone Troppo). Bref, au moment de sortir ce disque, en 1976, Harrison n'en mêne pas large, même si sa vie privée est au beau fixe : il a retrouvé l'amour avec Olivia Arias, secrétaire chez Dark Horse Records, qu'il épousera en 1978 et lui donnera un fils, Dhani, la même année.

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L'album possède un climat résolument optimiste. This Song, qui sortira en single, aborde, avec pas mal d'humour, le cas de My Sweet Lord, le tube que Harrison a eu en 1970 et qui sera assez rapidement attaqué comme étant un plagiat d'une vieille chanson du nom de He's So Fine (de fait, il est vrai qu'il y à des similitudes) ; Crackerbox Palace est enjouée, ensoleillée, elle donne le sourire rien qu'en l'écoutant ; Woman Don't You Cry For Me, dont j'ai parlé dès les premières lignes de l'article, est une intro géniale pour l'album, groovy et pop. D'autres morceaux sont plus calmes, comme les délicats True Love (belle reprise de Cole Porter), Learning How To Love You, Beautiful Girl et le quasi mystique, baigné de claviers vaporeux Dear One, qui parle du yogi Paramahansa Yogananda, une des références religieuses de Harrison. On a également du Harrison qui règle ses comptes, mais pas à la manière de Lennon. Ici, c'est See Yourself, une chanson à la fois acerbe et apaisante, pas du rentre-dedans, une chanson qui dit les choses telles qu'elles sont, mais sans agressivité, et qui parle notamment de la réaction de la presse et du public après que McCartney ait publiquement avoué qu'il avait pris des drogues (LSD, cannabis), déclaration qu'il fit en 1967 et qui fut aussi polémique que celle de Lennon, un an plus tôt, sur la popularité des Beatles par rapport à celle du Christ. Harrison a écrit cette chanson (un premier jet) à l'époque en réponse à ces déclarations choc et stupides. See Yourself dit, globalement, faut pas s'étonner de se faire lyncher quand on dit des trucs pareils. Une chanson sur la conscience de soi-même et de ses actes. Rien à voir avec la charge anti-Macca que Lennon avait fait en 1971 (la regrettant quasi instantanément) ! Mais Harrison a toujours été du genre calme (le quiet Beatle), zen, pas du genre à gueuler à tout va, ou alors il fallait vraiment le faire chier. See Yourself est une de ses chansons les plus méchantes sur ses anciens compères, avec Sue Me, Sue You Blues (1973). Elle ne détonne pas sur un album assez ensoleillé, lumineux, pop et vraiment bien charpenté, qui ne se révèlera pas à la première écoute mais s'imposera, progressivement, comme un des meilleurs, et des plus attachants, de George Harrison. A écouter absolument !

FACE A

Woman Don't You Cry For Me

Dear One

Beautiful Girl

This Song

See Yourself

FACE B

It's What You Value

True Love

Pure Smokey

Crackerbox Palace

Learning How To Love You