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Petit rappel de la discographie solo de George Harrison au moment de la sortie de cet album (que je réaborde en nouvelle chronique). Cette carrière solo a démarré en 1968 avec la sortie d'un album intitulé Wonderwall Music, album consistant en la bande-son d'un film oublié (et oubliable) du nom de Wonderwall, avec Jack MacGowran et Jane Birkin (dans le rôle d'une jeune femme du nom de Penny Lane, ce qui est tout sauf subtil), musique à la fois expérimentale, pop et inspirée par la musique hindoue et le raga. Sorti quelques semaines (voire mois) avant la première plaisanterie bruitiste de John Lennon (et Yoko), c'est la première vraie oeuvre solo d'un ex-Beatles...à l'époque où le groupe existe encore. Ca ne sera pas un gros succès, mais ce n'est pas honteux. Un an plus tard, en 1969 donc, Harrison récidive avec Electronic Sound, un disque instrumental en deux longues plages audio de plus ou moins 20 minutes chaque (genre 18 et 25 minutes), un des deux albums parus sur le sous-label expérimental d'Apple Records, Zapple (l'autre album, c'est la deuxième plaisanterie bruitiste de John Lennon (et Yoko), aussi en 1969). Un disque raté, constitué de musique électronique à base de synthés, de moog, etc, ça a mal vieilli, c'est original et précurseur, mais raté quand même. La carrière solo du quiet one démarre mal, dites donc. Heureusement, elle va remonter la pente je vous dit que ça, en fin d'année 1970, avec un coffret de trois vinyles (dont un de jams instrumentales électriques faites avec, notamment, Eric Clapton), un monstre sacré (sur)produit par Phil Spector et enregistré avec notamment Clapton, Carl Radle, Pete Drake, Ringo, j'en passe... All Things Must Pass. Tuerie absolue. 1971, Harrison met un peu sa carrière en parenthèse, il sort un single à vocation humanitaire et organise une série de deux concerts au Madison Square Garden de New York, au profit du Bangladesh, l'idée est venue à son ami bengali Ravi Shankar (qui participe au concert), venu lui demander de l'aide pour sa patrie. Le concert, avec sa légion de stars (Clapton, Billy Preston, Badfinger, Leon Russell, Ravi Shankar, Ringo, Bob Dylan sorti de sa réserve pour la peine...et Harrison, évidemment), sortira en film et en triple live, The Concert For Bangla Desh. Le single cité juste avant, c'est bien évidemment Bangla Desh, mythique (My friend came to me, with sadness in his eyes...). Le premier concert humanitaire de l'histoire, avant Usa For Africa, avant Chanteurs Sans Frontières, avant le Live Aid et Live 8, avant No Nukes, avant le Concert For Kampuchea, avant les Enfoirés et Sidaction/Sol En Si.

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Dos de sous-pochette (et visuel recto de la pochette du single You, aussi)

Hélas pour Georgie Boy et Shankar, les fonds générés par les concerts et les ventes du disque seront source de magouilles, apparemment l'argent n'ira pas totalement (voire pas du tout) au Bangladesh, et Harrison sortira meurtri de cette affaire pour laquelle il n'y est pour rien (s'il y eut magouille, ce n'est clairement pas de son fait, il n'est pas comme ça). C'est quelque peu amer qu'il enregistre Living In The Material World en 1973 (il crée par la même occasion une fondation humanitaire, Material World ; les droits de l'album sont reversés, à vie, à cette fondation, dès 1973, toujours maintenant, ce qui fait que même aujourd'hui, en achetant ce disque, vous faites une bonne action), un disque magnifique, à prédominance acoustique, qui sera cependant moyennement accueilli, car entre le fait que les journaleux avaient déjà encensé Harrison à deux reprises (1970 et 1971) pour ses albums et qu'ils n'aiment pas le faire systématiquement en général et le fait que le côté très prosélyte/religieux/hare Krishna de l'album avait un peu énervé, ça faisait pas mal de choses contre l'album. A l'époque en pleine crise personnelle (sa femme Patti le trompe avec Clapton, il se remet à picoler un peu), Harrison enregistre, alors qu'il est dans un état compliqué (il se chope, de plus, une belle laryngite des familles suite à une surabondance de concerts), Dark Horse, qui sort en 1974, année d'une tournée mondiale assez catastrophique (qui sera sa dernière tournée : il n'a jamais vraiment aimé la scène, George). L'album, bien que plutôt réussi (la voix brisée par la maladie de George en est le seul vrai point négatif), est défoncé comme une actrice porno dans un gang bang par les journalistes, qui rivalisent d'expressions pour l'attaquer, genre nadir musical d'Harrison, disque raté, foirade complète, caricature, etc... Harrison (qui, en 1974, crée son propre label, Dark Horse Records, sur lequel il signe le groupe folk Splinter, et la Ravi Shankar Family, notamment ; il ne sortira ses propres albums dessus qu'à partir de 1976 après le split d'Apple, pas avant) va mal. On arrive à 1975 et à l'album qui nous intéresse ici, le successeur de Dark Horse. Cet album s'intitule Extra Texture (Read All About It) et à sa sortie, le moins que l'on puisse dire, c'est que ça n'ira pas mieux pour George.

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Dos de pochette (on notera, dans les crédits, une liste amusante et bien évidemment non exhaustive, vu ce qu'elle annonce, de personnes n'apparaissant pas sur l'album !)

Dire qu'il sera attaqué par la presse est être encore loin de la vérité. Dark Horse fut attaqué, Extra Texture sera la-mi-né. Harrison en sortira tellement meurtri qu'il envisagera l'idée d'arrêter la musique (son album suivant, Thirty-Three & 1/3, sortira cependant en 1976, sur Dark Horse Records, il n'hésitera donc pas longtemps). Par la suite, Harrison aura des mots très durs au sujet de ce disque, l'estimant être son pire (il aura oublié Electronic Sound, qui ne compte cependant pas vraiment, et Gone Troppo (1982), apparemment). Enregistré au cours d'une période difficile, sorti sous une pochette assez hideuse (une pochette au grain de carton assez étrange, teinte d'un orange pur avec le lettrage du titre en découpage, et une sous-pochette cartonnée proposant une photo d'un Harrison souriant un peu comme Alfred E. Neuman, mascotte dessinée de MAD Magazine, avec la mention OHNOTHIMAGEN ('oh non pas encore lui'), et au dos de la sous-pochette, une photo d'Harrison souriant, sur scène), Extra Texture (Read All About It) n'a pas grand chose pour lui au premier abord. La chanson sortie en single promotionnel, You (une chanson réjouissante, enlevée, exubérante même, et datant de 1971, mais elle fut réenregistrée) est elle-même loin d'être aussi connue que, disons, My Sweet Lord ou Give Me Love (Give Me Peace On Earth). Elle est aussi loin de résumer à la perfection un album aussi éloignée de son style exubérant que le sel est éloigné du sucre. Dans l'ensemble, malgré You (et malgré le morceau final, le délirant et assez décousu His Name His Legs (Ladies And Gentlemen), morceau en hommage à 'Legs' Larry Smith, membre du groupe de rock parodique Bonzo Dog Doodah Band, et qui apparait vocalement sur le morceau ; un ami personnel d'Harrison), l'album est très sombre, triste, désabusé, mélancolique. On sent vraiment Harri au bord du rouleau. Cet album, c'est un peu son No Other, son Berlin, son Plastic Ono Band, son Tonight's The Night, toutes proportions gardées.

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Recto de sous-pochette (apparaissant dans les découpages de la pochette principale)

Le fait que l'album ait été allumé comme un cierge à sa sortie, et qu'il n'ait pas été défendu par son propre auteur, le fait, aussi, qu'il soit aussi peu connu (le mouton noir de la disco d'Harrison, son disque oublié) et que, pendant longtemps, il fut difficile à dénicher en CD (ce n'est plus trop le cas), le fait, enfin, qu'il ne contienne aucun titre vraiment pérenne (You est connu, mais pas hyper connu) ne signifie pas pour autant qu'Extra Texture (Read All About It) soit raté. Enfin, la première fois que je l'ai écouté, je le pensais, le disque m'est passé dessus comme l'eau sur les plumes du canard, comme on dit. Entré par l'oreille gauche, sorti par la droite, sans rien toucher à l'intérieur. Rien ne surnageait, rien ne m'est resté des deux premières écoutes. Je ne me souvenais plus de ce que j'avais entendu (You excepté) une heure après l'écoute. Avec le temps, va, tout s'en va, et j'ai réussi à apprécier le disque, de plus en plus, et désormais, il n'est pas loin de devenir mon petit chouchou d'Harrison. Ce n'est pas encore le cas (entre Dark Horse - mais oui ! - et All Things Must Pass, mon coeur balance grave à l'heure actuelle), mais ça le sera prochainement, je pense. Et ça sera pour durer. Un peu comme Walls And Bridges est mon Lennon favori, et Band On The Run mon McCartney favori (pour Ringo, je n'en ai pas, mais Ringo, c'est différent : mis à part les deux albums de 1973/1974, rien n'est vraiment digne d'être qualifié d'album de référence, donc le choix est limité ; je dirais Ringo de 1973, quand même). Et Abbey Road mon Beatles favori. Et les spaghetti carbonara mon plat favori. Et le "M" mon hamburger McDo favori. Ahem, je m'égare.

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Macaron de face (on notera le logo Apple, rogné jusqu'au trognon, allusion évidente !)

On va commencer à en parler, de l'album, arrivé au cinquième paragraphe (sur 33 ; non, je déconne, rassurez-vous) de cette chronique, rassurez-vous là aussi. J'ai déjà dit tout le bordel qu'il faut dire au sujet de You, morceau trépidant et bien joyeux, ensoleillé, assez peu généreux en paroles, et qui date, donc, pour la composition (mais pas pour l'enregistrement), de 1971. Ce morceau ouvre le bal, donc, et laisse, comme je l'ai dit plus haut, une fausse impression au sujet de l'album, qu'on penserait assez lumineux, joyeux, or ce n'est pas le cas. Comme pour faire un peu conceptuel, la face B s'ouvre sur une reprise instrumentale de 40 secondes du morceau, intitulée A Bit More Of You. Mais l'album est surtout constitué de morceaux lents, à prédominance de piano, et il s'agit de morceaux, aussi, assez tristes : This Guitar (Can't Keep From Crying) (dont le titre est une allusion évidente à While My Guitar Gently Weeps, une des meilleures chansons de George au sein des Beatles, 1968), World Of Stone (sorti en face B de You, en single), Grey Cloudy Lies, The Answer's At The End, Can't Stop Thinking About You sont des chansons qui filent le bourdon dans l'ensemble, mais quelles chansons, aussi ! A l'époque, Harrison ne va pas très bien, entre Patti et lui (ensemble depuis les années 60) le torchon brûle : elle le trompe avec Eric Clapton (ceci n'empêchera pas les deux de rester proches ; je parle de Clapton et d'Harrison), et partira même pour vivre avec lui (Harrison et Patti divorceront en 1977, entre temps, il aura retrouvé l'amour avec Olivia Arias, qu'il épousera en 1978 et avec qui il aura un fils, Dhani). Il semble avoir balancé quelques unes de ses douleurs dans ses chansons, que ce soit sur Dark Horse (So Sad, Simply Shady, sa très acerbe reprise modifiée de Bye Bye Love) ou sur Extra Texture (Read All About It).

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Verso de la pochette du single You/World Of Stone

On reprochera à l'album d'être ennuyeux, le nadir musical d'Harrison, lequel, quelques années plus tard, estimera que ce disque de 1975 est son plus mauvais des années 70, voire son plus mauvais tout court. Force est de constater qu'à la première écoute, ce disque ne fonctionne pas vraiment, voire pas du tout. Entre sa pochette passe-partout et même assez rebutante, sa production correcte, mais pas glorieuse (typique du milieu des années 70) et ses chansons tristounettes et musicalement similaires, sans oublier sa carence en hits, Extra Texture (Read All About It) (le titre est une allusion aux accroches lancées par les vendeurs de journaux) est un album que l'on n'hésitera, au départ, pas à qualifier de médiocre, mineur, le genre de disque à réserver aux fans absolus de George Harrison ou des ex-Beatles (et Beatles tout court). Après plusieurs écoutes attentives, concentrées et espacées, le disque s'imposera peu à peu, les magnifiques Grey Cloudy Lies, The Answer's At The End, World Of Stone ou Can't Stop Thinking About You ou le bluesy Tired Of Midnight Blues vous deviendront plus familiers. On peut en revanche se demander ce qui a pris Harrison d'écrire et d'enregistrer ce morceau final, ce His Name Is Legs (Ladies And Gentlemen) assez délirant mais au final plutôt moyen, limite embarrassant même, avec ses paroles en jeux de mots parfois lourdaux (un peu comme "Legs" Larry Smith, à qui la chanson rend hommage, et qui participe vocalement, avait l'habitude d'en faire), genre comme sikh comme czar... Mais cette chanson (qui plus est trop longue, presque 6 minutes) assez cheesy et nanardesque est selon moi le seul point faible d'un album sous-estimé et vraiment à écouter et (re)découvrir.

FACE A

You

The Answer's At The End

This Guitar (Can't Keep From Crying)

Ooh Baby (You Know That I Love You)

World Of Stone

FACE B

A Bit More Of You

Can't Stop Thinking About You

Tired Of Midnight Blue

Grey Cloudy Lies

His Name Is Legs (Ladies And Gentlemen)