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Tout est parti d'un coup de fil. De plusieurs, en fait. Ceux de George Harrison à ses amis musiciens. Raison des nombreux appels ? Convaincre ses amis musiciens, et non des moindres, de participer à un projet unique, assez novateur pour l'époque : un concert à vocation humanitaire. Avant le Live Aid (et sa suite tardive Live 8), avant les Enfoirés, avant le Concert For The People Of Kampuchea (pour le Cambodge, 1979), avant les réunions type USA For Africa ou Chanteurs Sans Frontières, ou Sidaction, il y à eu ce concert, en 1971, en faveur du peuple bengali. C'est un fameux natif du Bangladesh (ou Bangla Desh, comme il est écrit sur la pochette de l'album), Ravi Shankar, ami personnel de George Harrison, qui sera le principal instigateur du projet, il demandera à Harrison de lui venir en aide pour sauver son peuple, en train de mourir, lentement, de la famine, de la misère, de la guerre civile. Harrison acceptera illico, sans réfléchir, et de toute façon, même après un temps de réflexion, sa réponse aurait été la même. Il passera le mois suivant, selon ses propres termes, au téléphone, appelant Eric Clapton, Billy Preston, Leon Russell, Bob Dylan, les musiciens de Badfinger, Klaus Voormann, Jesse Ed Davis, Jim Keltner, et les autres Beatles. De ces derniers, seul Ringo répondra par l'affirmative. Ni Lennon ni McCartney n'accepteront la proposition de George, qui aurait été de marquer le coup en reformant, éphémèrement, le groupe pour cette occasion unique et philantropique. Lennon refusera car se rendra compte que l'invitation ne comptait que pour lui, pas pour Yoko ; Macca, car trouvant qu'il était un peu trop tôt, encore, pour envisager une reformation, même éphémère.

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Réédition CD du live

Le concert aura lieu le 1er août, au Madison Square Garden de New York. En fait de concert, il y en aura deux, le même jour : au concert prévu pour le soir, et qui aura bien lieu, sera rajouté, quelques heures plus tôt, un autre show, en début d'après-midi (le principe des matinee shows, aujourd'hui oublié, était alors en vogue). Les deux concerts seront filmés et enregistrés, et en milieu 1972 sortira le film. L'album, quant à lui, sortira en décembre 1971 aux USA, et janvier 1972 en Angleterre et Europe. On va parler de l'album plutôt que du film (qui existe en DVD, sorti en même temps que la réédition de l'album, il y à une douzaine d'années). The Concert For Bangla Desh sera le quatrième album de George Harrison (en comptant parmi eux Wonderwall Music et Electronic Sound, deux albums expérimentaux faits à la fin des années 60), son premier et unique album à se placer N°1 des charts, son premier album live, et son deuxième triple album (en format coffret) après All Things Must Pass. Lequel était son album précédent, Harrison a donc enquillé, à la suite, deux triple albums. On s'en doute, l'album était, dans son coffret de carton avec ses trois disques et son livret de 64 pages tout en couleurs (des photos du show, un texte sur la situation du Bangladesh), vendu à un prix nettement plus élevé qu'un album ordinaire, ce qui ne manquera pas de faire chier Harrison, qui aurait préféré que l'album soit vendu à un prix plus raisonnable. L'album a remporté un Grammy Award (album de l'année) en 1973. Tout allait donc bien pour l'album, Harrison et Shankar, mis à part qu'au final, des problèmes toucheront l'argent gagné, logiquement destiné à aller vers le Bangladesh, mais il y aura des soupçons de détournements, des retards, ce qui minera quelque peu Harrison, ternira sa joie, le rendra amer. Jamais plus il ne participera, n'organisera, de concert humanitaire, ayant retenu la leçon.

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Avec ses trois disques, on pourrait s'attendre à un album de deux heures ou plus, quelque chose d'imposant ; las, l'album n'est, au final, pas très long, il est même tellement court (100 minutes) que tout aurait, je pense, facilement pu tenir sur deux vinyles (il suffit de regarder la durée des deux CDs, 50 minutes maximum chacun ; le CD 1 contient les trois premières faces, et le CD 2, les trois dernières, plus un bonus-track). A ce titre, certaines des faces sont très très courtes, je pense à la quatrième, qui ne dure que 13 minutes, à la troisième, qui en dure environ 14, et à la sixième et dernière, qui ne crédite que...9 minutes de musique (en réalité, elle dure un peu plus, mais vraiment pas beaucoup plus, dison 11 minutes) ! On dira que si Harrison et Phil Spector (coproducteurs) ont fait cela, sorti l'album en triple disque, c'était pour le vendre plus cher, mais compte tenu qu'Harrison estimera le prix de vente du live beaucoup trop cher, ça ne tient pas la route. C'est plus, en fait, pour que le son soit de meilleure qualité, la musique se répand mieux sur de larges sillons plutôt que sur des sillons serrés à mort. N'empêche, c'est parfois limite du foutage de gueule, n'en déplaise à la qualité de la musique présente ici, et aux totalement respectables raisons de l'existence de cet album humanitaire. Dont la pochette est des plus cultes, et marque les esprits, malgré les rumeurs de bidouillage visuel (on aurait amaigri l'enfant) : un enfant nu, mince comme un clou, regard vide, affamé, devant une assiette désespérément vide... Une image qui choque, qui marque les esprits. Quand l'album sera réédité en CD (la réédition la plus récente), un visuel d'Harrison sera utilisé à la place, mais les deux sous-pochettes des CDs (le boîtier étant cartonné) reprendront, elles, ce visuel mythique et d'époque.

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L'album, donc, utilise le meilleur des deux concerts, et propose les morceaux selon l'ordre d'apparition. Le concert démarre par une Introduction d'environ 5 minutes, par Harrison et Ravi Shankar. Harrison, tout de blanc vêtu, et barbu, arrive, remercie les gens  d'être là, et leur annonce que la première partie du concert sera consacré à la musique indienne, du raga, par Ravi Shankar (sitar) et trois de ses amis musiciens : Alla Rakah (tabla), Ali Akbar Khan (sarod) Kamala Chakravarty (tamboura), juste créditée de son prénom. Applaudissements, et Harrison rappelle à la foule que la musique indienne demande de la concentration, du silence, que ce n'est pas aussi accessible que le rock ou la pop. Shankar arrive, lui aussi fait une petite introduction, demandant notamment, très chaleureusement, au public de ne pas fumer, et le morceau démarre. Long de 16,40 minutes, il occupe le reste de la face A, et s'appelle Bangla Dhun. Instrumental, c'est un morceau saisissant, prenant, même s'il vous faudra sans doute un peu de patience et d'écoute pour l'apprécier. C'est original, risqué même, d'ouvrir le live par ce morceau, l'intention d'Harrison de tout proposer dans l'ordre fera que, justement, il n'y aura pas d'autre emplacement pour ce Bangla Dhun. Pour certains, c'est un passage obligé, un quart d'heure à se fader en attendant la musique rock. Certains, j'imagine, ne devaient pas souvent écouter cette face A ! Pour d'autres, dont moi, c'est un des meilleurs moments du Concert For Bangla Desh. Un moment de magie orientale. Plein de mélancolie, de tristesse, Shankar et ses amis ayant évidemment à l'esprit la tragique situation du Bangladesh en interprétant ce morceau composé pour l'occasion. La face B marque le début de la seconde partie, et s'ouvre par Wah-Wah, un des extraits d'All Things Must Pass (en tout, il y en à quatre) interprétés ici. Avec sa foule de choristes (Claudia Lennear, Jo Green, Jeanie Greene, Don Preston, Don Nix, Dolores Hall) et ses musiciens en grande forme (Eric Clapton, Jim Keltner, Carl Radle...), Harrison livre, tout du long du concert, une prestation éblouissante. Cette version de ce très spectorien (normal, produit par Spector, qui a eu la main lourde sur une bonne partie d'All Things Must Pass !) morceau est remarquable. My Sweet Lord, autre extrait de All Things Must Pass (le morceau suivant aussi, d'ailleurs), suit, grand moment de douceur gospellienne, les choristes font un remarquable boulot. Awaiting On You All, morceau horriblement surchargé en effets spectoriens dans sa version studio (au point que c'est un des titres qui me plaisent le moins sur All Things Must Pass), semble ici plus sobre, ce qui n'est pas forcément le cas, mais le fait qu'il s'agisse d'une version live autorise mieux, dans un sens, ce côté pharaonique, surchargé. Très bonne version, je la préfère amplement à la studio. La face B s'achevait sur un morceau interprété (et composé, avant cela) par le claviériste Billy Preston. That's The Way God Planned It est issu d'un des albums solo de Preston (portant le même nom que la chanson) et est une petite merveille de soul/gospel, très bien interprétée, un peu naïve il est vrai, mais Preston chante avec son coeur.

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Dos du livret

La face C s'ouvrait sur It Don't Come Easy, morceau composé par Harrison pour son interprète, Ringo Starr. La chanson, sortie en single en avril 1971, marchera fort, et cette version live est très sympathique, en dépit d'un beau plantage de Ringo, qui a oublié une partie des paroles, et les chante en yaourt. Mais comme c'est Ringo, on lui pardonne. La chanson est ce qu'elle est, une belle chanson pop, pas un chef d'oeuvre (Ringo fera horriblement pire, il a aussi fait mieux : Photograph, autre chanson qu'Harrison lui a offerte, est supérieure, mais elle ne sera faite qu'en 1973). Beware Of Darkness, dernier extrait d'All Things Must Pass, suit. Sublime interprétation d'Harrison, qui cède la place, le temps d'un couplet, à celui qui, sur un de ses albums, a repris le morceau : Leon Russell. Le sudiste à la voix de canard et aux chapeaux chelous (pas ici, mais il faut voir son look durant la tournée Mad Dogs & Englishmen du regretté Joe Cocker, en 1970, tournée que Cocker a organisé avec Russell, responsable d'un duel d'égos dont Russell sortira gagnant, contrairement à Cocker), à la longue crinière blonde et au regard méprisant, pianiste et bassiste (ici pianiste), interprète magnifiquement sa partie, il faut le dire. Après, Harrison nous présente les musiciens (Band Introductions), on notera le final, où, après s'être demandé s'il n'avait oublié personne, s'exclamera : We've forgot Billy Preston ! Rires. While My Guitar Gently Weeps, qu'on ne présente plus, achève la face C, en grandeur. La D s'ouvre sur un long Medley de quasiment 10 minutes, signé Leon Russell, et entremêlant le Jumpin' Jack Flash des Rolling Stones et le Youngblood des Coasters. Pour certains fans de l'album (pas pour moi), c'est le pire passage du Concert For Bangla Desh, non pas parce que Russell chante mal, ou n'est pas en forme, mais parce que son égo surdimensionné (clairement, le bonhomme se prend pour la plus grande invention depuis la sucrette de régime) transforme ce medley basé sur le piano (il faut l'entendre jouer le riff de Jumpin' Jack Flash au piano !) en opéra sur la Grandeur de Leon. Suffit de regarder les photos dans le livret : postures de crâneur, regard méprisant et suffisant, tête haute et buste bombé, l'air de dire vous ne me valez pas, vous ne me méritez pas, mais comme je suis bon prince, je reste... En fait, le bonhomme en fait trop, durant Youngblood, il te vous te balance de ces phrases d'au moins 3 kilomètres 500 grammes de longueur, interminables, sans reprendre son souffle (ce qui s'entend des fois). Mais quelle énergie ! Russell, durant sa carrière, refera souvent ce medley (j'ai un live de lui, de 1973, qui était triple en vinyle et s'appelle Leon Live, sur lequel non seulement il reprend ces deux titres en medley, mais ce medley en dure 16 minutes !). Cette version pour le Concert For Bangla Desh est un bon moment, assez caricatural, très égotique, un peu long, mais difficile, aussi, de ne pas ressentir un peu d'admiration pour cette incroyable énergie rock'n'roll. Après, oui, ce n'est pas le meilleur moment de l'album, mais je ne suis absolument pas d'accord avec ceux qui trouvent que c'est le pire. A noter que le CD a sabré l'introduction parlée du morceau. La face D se terminait par le Here Comes The Sun d'Harrison, on ne le présente plus, ce morceau. Magnifique.

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Harrison, Dylan, Russell : Just Like A Woman

La face E est entièrement consacrée à celui qui, par le biais de ce concert humanitaire, refait une apparition publique, à la grande joie de la foule : Bob Dylan. En 1971, Dylan ne va pas super bien : Self Portrait, son double album de 1970, a été mal accueilli, sera un bide artistique. New Morning, son successeur de 1970 aussi, marchera mieux, sera mieux accueilli, mais pas de quoi péter sa braguette non plus. Vivant quelque peu en reclus, il ne faisait plus de concerts (et pour les albums, il faudra attendre Dylan, en 1973, atroce disque de chutes de studio de 1970, jamais sorti en CD, à la demande de Dylan). Aussi, quand il accepta de participer au concert, Harrison sera des plus contents. Et lui offre une vingtaine de minutes rien que pour lui, cinq morceaux. Tous des anciennes chansons de la période 1963/1966, rien de plus récent. On a A Hard Rain's A-Gonna Fall, It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry, Blowin' In The Wind (que Dylan n'avait pas chanté depuis 8 ans !), Mr. Tambourine Man et Just Like A Woman, cette dernière avec Harrison et Russell (ce dernier à la basse). Durant le concert de l'après-midi, Dylan interprètera Love Minus Zero/No Limit en lieu et place d'un autre titre (cette version live est en bonus-track en fin du second CD de la réédition). Ces morceaux sont excellemment interprétés, cette face E entière est une des meilleures de l'album. Chose amusante, le triple live The Last Waltz, du Band (1978) propose lui aussi, sur sa face E, quasiment que des morceaux chantés par Dylan. La face F, la dernière, est la plus courte, et entièrement d'Harrison : Something (qu'on ne présente plus, sublime) et Bangla Desh, morceau qu'Harrison sortira en single peu avant le concert. Cette chanson remarquable qui parle de la situation du Bangladesh et de l'appel à l'aide de Shankar vers Harrison (My friend came to me with sadness in his eyes...) est un des meilleurs moments de l'album, et une conclusion des plus évidentes, logiques. Elle donne envie de réécouter les 100 minutes de ce triple live anthologique dont le seul léger défaut réside dans la qualité sonore : très bonne, elle aurait sans aucun doute pu être encore meilleure que ça, et on se serait attendu à meilleur, rapport aux sillons élargis pour laisser respirer la musique dessus. Mais ceux qui estiment que c'est un des albums live sonnant le pire disent des conneries. OK, on trouve mieux en qualité sonore, mais il y à surtout bien pire, notamment pour l'époque. Pour finir, The Concert For Bangla Desh est un album magistral, culte, historique (le premier concert humanitaire de l'histoire du rock), proposant une foule de restations remarquables. Tout simplement essentiel, et surtout en vinyle. OK, écouter cet album en CD est plus pratique, mais une bonne partie du plaisir réside dans le fait de tenir dans ses mains ce lourd coffret de carton orangé, de retourner les disques, de feuilleter l'épais livret de photos, et puis, deux-trois introductions parlés ont été virées du CD... Non, jamais je ne me séparerai de mon vinyle !

FACE A

Introduction By George Harrison & Ravi Shankar

Bangla Dun

FACE B

Wah-Wah

My Sweet Lord

Awaiting On You All

That's The Way God Planned It

FACE C

It Don't Come Easy

Beware Of Darkness

Band Introduction

While My Guitar Gently Weeps

FACE D

Medley : Jumpin' Jack Flash/Youngblood

Here Comes The Sun

FACE E

A Hard Rain's A-Gonna Fall

It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry

Blowin' In The Wind

Mr. Tambourine Man

Just Like A Woman

FACE F

Something

Bangla Desh