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Disque de malades. Tout simplement. Mais comment définir autrement la musique de Magma ? Osons le dire, s'il y à bien un groupe de rock (ou musique affiliée au rock, car Magma est en réalité un groupe de jazz-rock progressif) français dont on peut être fier à 1000000000%, c'est Magma, groupe fondé en 1969 par le batteur Christian Vander, fils adoptif du pianiste Maurice Vander (qui a accompagné Claude Nougaro, notamment), et fan absolu d'Igor Stravinsky, Otis Redding et, surtout, surtout, John Coltrane (la mort de Coltrane, en 1967, le traumatisera profondément). On peut le dire, l'influence du second artiste cité n'est que peu reconnaissable dans Magma, par rapport aux deux autres. Magma est un truc à part, clairement : vrai clan dirigé d'une main de fer dans un gant de fer par Vander (qui chante de temps à autres, et est le principal auteur/compositeur), Magma fait une musique qu'ils ont tout simplement créée de toutes pièces. Avant eux, il n'y avait pas ce genre de musique en France ! Après eux, ça sera difficile de faire plus cintré et original... La musique qu'ils font, c'est de la zeuhl, terme de kobaïen qui signifie une mémoire cosmique en relation avec l'univers. Grosso merdo, la zeuhl, c'est du jazz-rock expérimental et progressif, avec des accents classiques. Une musique voulue comme céleste. Et chantée en kobaïen, qui est un idiome inventé de toutes pièces par Vander, une langue (parlée et écrite) gutturale, avec moult trémas et h aspirés. Une langue universelle, selon Vander, qui s'est inspiré de deux langues universelles, l'espéranto et le volapük. Rendons d'ores et déjà gloire et honneur à ce batteur fou (une maîtrise hallucinante) qu'est Vander, ce n'est pas donné à tout le monde de créer totalement un langage, une idéologie (musicale).

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Christian Vander

De là à ce que Magma devienne culte, le pas fut vite franchi. De là à ce que certains connards n'hésitent pas à qualifier la musique de Magma de néo-nazie et leur mentalité, tenues de scènes (identiques, avec la griffe, logo du groupe, sur la poitrine) et ambiances scéniques générales de sectaires, il n'y eut là aussi qu'un pas, qui fut franchi par ces connards anonymes. Mais Magma n'est absolument pas sectaire, et absolument pas nazi. En revanche, oui, ils sont...martiaux. A part. Sévères. Comme Vander, qui mène son monde à la baguette, engueule ses musiciens en kobaïen (et d'une manière générale, ne parle que le kobaïen quand il dirige Magma) durant les sessions d'enregistrement (à fond dans le trip, le Chrichris)... On le voit, donc, Magma est une entité à part, un groupe distinct du reste des groupes. Apparence vaguement sectaire, idéologie SF assez alambiquée, musique violente, martiale et tout sauf accessible pour le commun des mortels, albums-concepts tribaux... et musiciens de grand génie. C'est un fait, Magma a, durant toute sa carrière (qui n'est pas finie), accueilli en son sein des musiciens talentueux : Bernard Paganotti (basse) et même son fils, Didier Lockwood (violon), Jannick Top (basse, violoncelle), Francis Moze (claviers), Klaus Blasquiz (chant)... Le groupe sort un premier album, double (toujours en CD), en 1970, Kobaïa, alias Magma, album conceptuel racontant une histoire de fuite de Terriens vers une planète plus hospitalière restant à être découverte (et qui le sera : Kobaïa), la Terre étant devenue franchement inhospitalière, en grave déclin. En 1971, Magma sort 1001° Centigrades, un deuxième album très très bon (et simple), mais c'est en 1973 qu'ils parviennent à récidiver totalement le coup d'éclat monstrueux de leur premier album, avec Mekanïk Destruktïw Kommandöh.

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Au premier plan, Vander (gauche) et Jannick Top (droite). Klaus Blasquiz tout en haut au centre

En un peu moins de 39 minutes, pour 7 titres, Mekanïk Destruktïw Kommandöh est encore une fois un album conceptuel. L'histoire ? Un prophète kobaïen, Nebehr Güdahtt, envoie un avertissement à la Terre, à l'Humanité : cessez vos conneries, sinon vous allez droit à la catastrophe. Voici un extrait du texte situé dans l'intérieur de pochette (aux côtés d'un long et passionnant article de Philippe Paringaux, de Rock'n'Folk, concernant Magma) :  Terrien, race maudite, si je t'ai convoqué c'est parce que tu le mérites, ma divine, et ô combien cérébrale conscience m'oblige à le faire. Tes actes perfides et grossiers m'ont fortement déplu, les sanctions qui te seront infligées dépasseront les limites de l'entendement humain et inhumain, car tu as, dans ton incommensurable orgueil, et ton insondable ignorance, impunément osé me défier, me provoquer et déclencher dans toute son immensité, ma colère effroyablement destructrice entraînant inexorablement ton châtiment ! En gros, Nebehr Güdahtt annonce que pour avoir le droit de vivre en paix sur Kobaïa, il faut aux Terriens qu'ils se calment et deviennent sages. Autrement dit, quand les poules sauront lire du Shakespeare en finnois tout en le traduisant simultanément à voix haute en italien, mon pote. Tout le disque est une suite de 7 morceaux qui, du long (9,35 minutes) Hortz Fur Dëhn Stekëhn West au court (3,15 minutes) Kreühn Köhrmann Iss De Hündïn, en passant par Mekanïk Kommandöh et Kobaïa Iss De Hündïn, rendent perplexe à la première écoute, et follement admiratif aux suivantes.

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Comment décrire la musique de Magma, cet album ? On est plongé dans cet univers martial, oppressant, violent et tribal dès les premières secondes du premier morceau. De 'douceur' relative à accès de violence, par la force du chant (Klaus Blasquiz, Stella Vander - femme de Christian - , Muriel Streisfield, Michèle Saulnier, Doris Reinhardt, Evelyne Razymovski sont les chanteurs/choristes, on citera aussi Vander et le clarinettiste René Garber, qui poussent des voix) et des mélodies, on est happés, littéralement. Mekanïk Destruktïw Kommandöh s'impose comme une oeuvre colossale et inoubliable, que certains estiment être le sommet de Magma. Pour ma part, c'est le sommet de Magma, oui, mais ex aequo avec Kobaïa (que je préfère légèrement parce qu'il est double et que c'est le premier). On ne saurait imaginer le monde de la musique sans la zeuhl, sans le kobaïen, sans ce disque abrégé tendrement, par les fans (et les gens pressés) en MDK. Sous sa pochette emblématique de Magma (tout simplement le logo du groupe ; plein d'autres pochettes, essentiellement les lives, reprendront ce logo, cette griffe oppressante et culte, comme visuel), avec sa production remarquable (de Giorgio Gomelsky ; l'album a été enregistré à Londres et Paris en 1972/1973), avec ses morceaux dantesques (Hortz Fur Dëhn Stekëhn West, Mekanïk Kommandöh, Da Zeuhl Wortz Mekanïk...), Mekanïk Destruktïw Kommandöh est un chef d'oeuvre absolu. A noter, pour finir, que ce disque insensé et capable de rendre fou si on l'écoute trop souvent et à pleine puissance (mais, quelquefois, ça fait du bien d'être fou, et c'est un risque à prendre compte tenu de la majestuosité de l'album, non ?) est le dernier volet d'une trilogie intitulée Theusz Hamtaahk, dont les deux autres volets sont Theusz Hamtaahk et Wurdah Ïtah. En 2001, le groupe a sorti un triple live anthologique capté au Trianon, en mai 2000, concert offrant l'intégralité des trois volets de la trilogie (le live s'appelle connement Trilogie Theusz Hamtaahk Au Trianon). Le premier volet était alors inédit en album, et le second sortira en 1974, soit un an après ce MDK de pure folie furieuse, dernier volet de la trilogie, mais premier sorti (ce qui ne manque pas d'une certaine logique insensée, non ?) !!

FACE A

Hortz Fur Dëhn Stekëhn West

Ïma Süri Dondaï

Kobaïa Iss De Hündïn

FACE B

Da Zeuhl Wortz Mekanïk

Nebëhr Güdahtt

Mekanïk Kommandöh

Kreühn Köhrmann Iss De Hündïn