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 Quand les fans suivaient, dans la presse, les déboires relationnels des Beatles, en 1968/1969, ils refusaient de croire que leur groupe fétiche, le plus grand groupe de tous les temps selon des avis partagés par pas mal de monde, allait mal et était sur le point de splitter. Quand, en 1970, en fin d'année, John Lennon, sur son album solo John Lennon/Plastic Ono Band, sur sa chanson God, glapissait, d'une voix lacrymale, I Don't believe in Beatles, I just believe in me, Yoko and me, and that's reality, the dream is over, à ce moment-là, tout le monde a enfin accepté l'inévitable, tout le monde le sait définitivement, oui, les Beatles, c'est mort. C'est, en fait, Paul McCartney qui a annoncé la mort du groupe au cours d'un communiqué, en 1970, en avril, au moment de la sortie de son premier opus solo, McCartney. Peu après, en mai, sort Let It Be, le douzième et ultime album des Beatles, sorti sous une pochette noire de deuil, avec quatre photos séparées, comme pour insister sur le fait que les Beatles ne sont plus. Ce disque a été enregistré en janvier 1969, mais les sessions seront chaotiques. Il devait s'appeler, à la base, Get Back. Anéantis par l'enregistrement bordélique du Double Blanc de 1968, les Beatles sont vraiment dans une mauvaise passe, et les sessions Get Back tournent rapidement court. Le groupe parvient cependant à se ressaisir, et enregistre, entre février et août 1969, pendant plusieurs sessions, ce qui deviendra Abbey Road, un formidable disque d'unité temporairement retrouvé, un chant du cygne qui sort en septembre, et sera le dernier disque enregistré par le groupe. Peu après, et même si ça ne sera officiel qu'en avril 1970, les Beatles n'existent plus.

RULETITBAC

Verso de pochette

Macca confie les bandes de Get Back à Phil Spector, afin qu'il tente de sauver le plus de choses de ces enregistrements bordéliques. Le produit fini, mixé par Spector, sort en mai 1970 sous le titre de Let It Be. Le dernier album sorti par les Beatles, sorti plus d'un an après sa gestation. 35 minutes, 12 titres. Pas mal de studio chatting entre les morceaux, au tout début et à la toute fin du disque. Un croisement entre production over the top à la Spector sur certains titres, et des arrangements minimalistes sur d'autres. Quelques classiques sur l'album, mais dans l'ensemble, un disque foutraque, chabraque, un album plus qu'inégal et vraiment décevant. On en parle bien souvent comme du ratage des Beatles, de ce Let It Be posthume, sorti après le premier des quatre albums solo d'un ex-Beatles en cette année 1970 très riche, où chacun des ex-Beatles a sorti un album. Ratage ? Dans un sens, mais c'est quand même un peu vite oublier Beatles For Sale (1964) et même Please Please Me (1963, le premier opus, vraiment plat). Mais c'est vrai qu'après tant de merveilles (de Help ! en 1965 à Abbey Road en 1969), avoir un disque aussi médiocre que Let It Be, même en sachant à partir de quel matériau Phil Spector a sauvé la mise, c'est quand même frustrant. C'était cependant quasiment impossible, avec une telle boue, de faire un chef d'oeuvre. Macca a toujours dit qu'il voulait sortir sa version de l'album, et quand il l'a fait, en 2003 (Let It Be...Naked), ce fut raté. Il y manquait toujours quelque chose, une étincelle. Cet article est une réécriture d'une ancienne chronique, et j'avais, autrefois, classé ce disque dans les 'ratages musicaux'. Je conserve le tag, mais j'ai changé la catégorie en un bon vieux 'rock', ayant légèrement envie de réhabiliter ce disque, tout en insistant sur le fait qu'il ne le mérite, au final, pas vraiment. Vous mordez le topo ?

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Une bonne ambiance de merde, hein ?

On a des chansons pas terribles sur cet album, et notamment les deux bouche-trous de même pas une minute chacun, Dig It et Maggie Mae, qui sandwichent Let It Be et ne servent...strictement...à...rien...du...tout. One After 909 (chantée par Lennon en majeure partie) est une chanson telle que les Beatles devaient en chanter lors de leurs premiers shows à la Cavern, à Liverpool, sans doute même l'ont-ils chantée. Je ne l'aime pas du tout. Idem pour For You Blue, une des deux chansons d'Harrison. Dire que je ne l'aime pas du tout serait exagéré, car je la supporte bien, mais elle n'est pas extraordinaire, Harrison a fait bien mieux au sein des Beatles (ses quatre chansons du Double Blanc, ses deux d'Abbey Road, et rien que sur Let It Be, l'autre chanson qu'il offre, I Me Mine, est meilleure) et en solo (All Things Must Pass, sorti en fin 1970). Le reste de l'album est bien meilleur, même si on peut faire une triste constatation : Lennon semble clairement n'en avoir rien eu à glander, de ce disque. Certes, il offre Across The Universe et Dig A Pony, et la première de ces deux chansons est une de ses meilleures au monde (l'autre est juste pas mal, mais je l'aime beaucoup), mais il est aussi derrière les deux bouche-trous, et ses interventions sarcastiques parasitent le disque (son I hope we pass the audition final, après le dernier titre, est éloquent, il se moque de son groupe et de leur prestation ; la manière qu'il a d'annoncer Let It Be de Macca en l'appelant How The Angels Come - un cantique de Noël - est là aussi éloquente). Non, définitivement, en dépit de I Me Mine et d'Across The Universe, celui qui est derrière Let It Be, celui qui a tout donné (et a pris la décision de sauver les meubles en confiant les bandes à Spector), c'est Paul McCartney. Il livre Get Back, Two Of Us, Let It Be, I've Got A Feeling (sur lequel Lennon chante un peu, c'est vrai) et The Long And Winding Road.

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Affiche du film basé sur les séances avortées, filmées, de l'album (ce film est toujours non-commercialisé en DVD officiellement, à l'heure actuelle)

Excusez du peu, mais ces chansons, Two Of Us exceptée (qui est juste sympa), sont des tueries. Des classiques beatlesiens de la dernière époque. Let It Be, intouchable chanson inspirée à Macca par un rêve dans lequel il a vu sa mère, Mary, décédée déjà à l'époque, lui dire de laisser faire, rapport à la triste situation du groupe. Macca n'y peut rien si c'est fini, alors autant laisser pisser le pitbull sur sa jambe. Macca livre des sommets, ici, qui font que Let It Be mérite d'être écouté, et tant pis si les arrangements de The Long And Winding Road sont écrasants (ses cordes, ses cuivres, sa cathédrale du XIIIème siècle, ses choeurs féminins, les premiers choeurs féminins sur un morceau des Beatles !), si Spector a eu la main lourde et que Macca a dit ne pas aimer du tout ce résultat final (Spector dira s'en foutre, de l'avis de Macca ; Spector était clairement du côté Lennon de la Force, il a produit les trois premiers vrais albums solo de Lennon). Across The Universe aussi est lourdement armé, mais ces arrangements renforcent, selon moi, la beauté du morceau, et son refrain très hare krishna (shai guru deva ooooom). Dans l'ensemble, Spector a eu parfois la main lourde, mais ces morceaux comme Two Of Us ou Dig A Pony sont, en revanche, très sobres. Et dans l'ensemble, Let It Be, album posthume des Beatles, conclusion définitive de la discographie studio officielle (je ne compte pas les compilations et remixes), est en effet un disque inégal, médiocre, frustrant, et un des moins bons du groupe. Mais il offre de vraies merveilles, quand même (la moitié des titres), et si vous aimez le groupe, ou si vous l'adorez, alors c'est un disque à posséder, parce qu'il complètera votre collection. Mais si vous ne connaissez pas encore le groupe (et comme je vous envie, dans ce cas, vous qui découvrirez leur oeuvre !), ne commencez pas par Let It Be.

FACE A

  Two Of Us

Dig A Pony

Across The Universe

I Me Mine

Dig It

Let It Be

Maggie Mae

FACE B

I've Got A Feeling

One After 909

The Long And Winding Road

For You Blue

Get Back