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Ca va être difficile pour moi de (re)parler de ce disque, mais je dois être un peu maso sur les bords, parce que j'ai eu envie de le réaborder. Il faut dire que j'en suis ultra fan, mais alors quelque chose de bien dans la catégorie fan hardcore. Autrefois, je le plaçais en premier dans mes albums de chevet, ça a un peu évolué au fil des années, mais il est toujours dans le Top 10, et pas en dernier. C'est bien entendu le troisième (bien qu'eux en parleraient probablement comme leur deuxième, j'y reviens plus bas) album de Can : Tago Mago. Can est un groupe allemand de rock expérimental et progressif, du krautrock comme on dit un peu partout dans le monde sauf, probablement, en Allemagne directement (vu que 'krautrock' signifie à peu près 'rock boche', 'kraut' étant un terme péjoratif, on peut comprendre que les Teutons n'apprécient pas des masses cette appellation pourtant devenue de rigueur, et entrée dans l'inconscient collectif), qui s'est fondé à la fin des années 60 par plusieurs musiciens de talent, des virtuoses dans leur domaine, et pour certains, anciens élèves du compositeur avant-gardiste Stockhausen. Bien entendu, ce sont des allemands : Irmin Schmidt (claviers) qui, si je ne m'abuse, est le seul des quatre, en 2018, à être toujours de ce monde ; Holger Czukay (basse) ; Michael Karoli (guitare) ; Jak Liebezeit (batterie, percussions). En 1969, le groupe, accompagné par un chanteur afro-américain du nom de Malcolm Mooney (toujours vivant, comme leur chanteur suivant), déserteur du Vietnam ce qui ne s'invente pas, sort son premier album, Monster Movie, à la pochette représentant une sorte de Goldorak sans visage. Un album pas immense mais très écoutable (Yoo Doo Right). En 1970, grand chambardement : on propose au groupe de collaborer à diverses musiques de films. Ce qu'ils vont faire (les films en question, sincèrement, mis à part Deep End avec l'ancienne petite amie de Paul McCartney, Jane Asher, sont tombés dans l'oubli), et ils vont en profiter pour sortir ces diverses participations sous la forme d'un album du nom de Soundtracks (au dos de la pochette de l'album, il est indiqué que si ce disque est le deuxième sorti sous le nom de Can, ce n'est pas pour autant leur deuxième album, lequel deuxième album est alors en cours de préparation ; voilà ce que je voulais dire plus haut).

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Pochette de l'édition vinyle britannique (assez rare et donc chère)

Le grand chambardement, c'est que Mooney (qui porte bien son nom, au passage, vu ce qui va lui arriver), dont le comportement devient quelque peu erratique, lunaire, va quitter Can, apparemment sur les conseils de son psychanalyste, qui lui dira que vu son état mental quelque peu instable, la musique de Can, complexe, cérébrale et tordue, ne pourrait lui être d'aucun secours, pire même, elle empirerait son état. Mooney s'en va, et est remplacé par un...Japonais découvert par le groupe alors qu'il chantait dans la rue. Un certain Kenji 'Damo' Suzuki, qui chante courbé en deux (et n'est pas très grand par ailleurs), a des fulgurances de samouraï musical, et qui va, au pied levé, remplacer Mooney au cours d'un concert...puis, dans le groupe, tout simplement. D'ailleurs, je parle de ce remplacement après avoir parlé de Soundtracks, mais il a eu lieu avant, car on entend la voix de Suzuki sur beaucoup de titres de l'album (en réalité, sur les 7 titres de Soundtracks, Mooney n'apparait que sur deux d'entre eux, She Brings The Rain et Soul Desert). L'album suivant, le troisième du groupe mais, selon eux, leur vrai deuxième, sortira en 1971 sous la forme d'un double album, ce qui était prévu de longue date. Il s'agit de Tago Mago, dont le titre serait une allusion à un endroit d'Ibiza, ou bien à un ancien sorcier, personne n'a jamais vraiment su et je crois qu'on s'en cogne un peu ; le titre, mystérieux, sonne en tout cas super bien. Il y à longtemps, en apprenant l'existence de cet album (et de Can par la même occasion), j'ai eu envie de l'écouter rien qu'en lisant son nom. Sa pochette représente un...euh...un homme en train de régurgiter son cerveau ? Aussi bien recto que verso, ainsi que dans l'intérieur de pochette sur le pan de droite, on a la même illustration, avec des couleurs différentes (sur l'autre pan de la pochette intérieure, les crédits et liste de morceaux, avec diverses petites photos). La version britannique propose à la place une photo du groupe sur scène, vu de la scène. Apparemment, la pochette de cette édition british est une sorte de petit coffret cartonné repliable façon enveloppe. Alors que la pochette allemande est toute sobre, ouvrante en gatefold, c'est tout. 

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Pochette intérieure du vinyle original

73 minutes (pour seulement 7 titres !) sont au programme de ce disque totalement dingue, oeuvre de chevet de musiciens et chanteurs tels que John Lydon (alias Johnny Rotten, des Sex Pistols et PiL), David Byrne (Talking Heads), Bobby Gillespie (Primal Scream), Nick Cave, Eno, et qui sera, à sa sortie, accueilli par une presse en rut. Et ceux qui ont peut-être moyennement accueilli ce disque à l'époque et sont toujours en vie ont probablement du faire amende honorable entre temps, car Tago Mago est unanimement qualifié de chef d'oeuvre absolu du rock. C'est le sommet d'un groupe (qui par la suite livrera des albums franchement passionnants : Ege Bamyasi, Future Days, tous deux avec Suzuki, qui partira en 1973 et sera remplacé par les autres membres du groupe ; Soon Over Babaluma, Landed) au meilleur de son art. Pardon, de son Art, avec une majuscule. C'est un disque dont le seul défaut, à la rigueur, réside dans sa production qui, aujourd'hui, peut sembler légèrement écrasée, ce qui se ressent dès les premières secondes du premier morceau, Paperhouse (qui, au passage, démarre exactement comme Aumgn, morceau de 17,30 minutes occupant toute la face C), on a l'impression que le son n'a pas été mis assez fort. Mais on s'y fait, et l'album date de 1971, je le rappelle. Musicalement, c'est un concerto de grands moments, il suffit d'écouter cet album pour se rendre compte du génie de Jaki Liebezeit, une boîte à rythmes humaine qui, selon la légende, était capable, en concerts, par la force de son rythme, de foutre les gens en transe et même d'en faire vomir quelques uns en se concentrant sur eux. Sur Aumgn, un passage polyrythmique (ce qu'il n'appréciait pas forcément de jouer) entrecoupé d'effets sonores (aboiements, etc), force le respect. 

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Suzuki, Liebezeit, Schmidt, Czukay, Karoli

Mais c'est le groupe entier qui force le respect. Halleluwah, qui occupe toute la face B avec 18,30 minutes, est un tour de force (en français dans le texte, comme, d'ailleurs, le reste du texte de cette chronique) hallucinant qui donne presque envie de danser, malgré l'incongruité et la complexité du bouzin. La basse est monstrueuse, le chant de Damo est, pour le moins, expressif et habité (sur les 11 minutes de Peking O, il sonne comme un pensionnaire d'asile, en UMD, en train de faire sa crise dans sa cellule capitonnée, les bras enserrés dans sa camisole, se penchant en avant et en arrière et se frappant la tête contre les parois), le groupe maintient, tout du long, une tension qui, bien qu'explosant de temps en temps, ne s'arrête pour ainsi dire jamais, et malgré sa durée (le morceau le plus long de l'abum, mais pas de beaucoup car voyez la durée de Aumgn), le morceau trouve le moyen de se finir en fade, autrement dit, il devait durer encore plus longtemps au moment de son enregistrement et le groupe a dû sans doute tailler dans le gras pour le caser sur le disque ! Les morceaux restants sont de durée plus sobre (enfin, 7 minutes quand même pour trois d'entre eux, dont le calme, acoustique, reposant (surtout après Peking O !) et sublime final, Bring Me Coffee Or Tea), Mushroom trouvant même le moyen, je ne sais pas encore comment ils ont fait, de ne durer que 4 minutes. L'envie irrépressible de sortir un single, sans doute, mais un morceau comme Mushroom, tellement hypnotique qu'il a dû être composé sous l'influence d'un champignon, justement, ferait un bien mauvais single. Comprendre par là (et je crois qu'il est bel et bien sorti en single !) qu'il n'est pas commercial, pas qu'il n'est pas bon, car bon, putain, il l'est. Une litanie de Damo Suzuki sur fond de litanie musicale (la batterie, monolithique, distante, inhumaine, fout en transe, et le son de guitare, sublime et étrange, est inoubliable). I'm gonna get my despair, I'm gonna get my despair, braille-t-il à un moment donné, sur fond d'accélération de batterie et d'une guitare suraigüe, et je ne parle même pas de l'orgue, putain, non, j'en parle pas, d'ailleurs j'en ai pas parlé. Ce morceau est coincé entre un Paperhouse curieusement accessible (c'est le premier titre de l'album, faut pas faire peur aux auditeurs dès le départ) et fondamentalement immense, et un Oh Yeah totalement barge, démarrant par un coup de foudre et se poursuivant sur des vocaux...à l'envers. Oui, passés backwards. Mais rassurez-vous, par la suite, le groupe les a remis à l'endroit dans la seconde partie du morceau, et là, on se rend compte que Damo chante en japonais. Ah ah. Ce morceau est une telle montée en puissance qu'une fois achevé (et il finit la face A), on ne peut qu'avoir envie, une envie encore plus irrépressible que de pisser après avoir bu un pack de bière en 30 minutes, de retourner le disque pour écouter la suite. Qui, compte tenu qu'il s'agit de Halleluwah, Aumgn et Peking O (trois morceaux de plus de 10 minutes, dont deux d'une face entière), est du genre à vous décapsuler par la force du son. Tago Mago est de la race des seigneurs, un album monumental, monstrueux, hors de ce monde. Le sommet de Can, évidemment...

FACE A

Paperhouse

Mushroom

Oh Yeah

FACE B

Halleluwah

FACE C

Aumgn

FACE D

Peking O

Bring Me Coffee Or Tea