PS1

Suddenly/Johnny/Gets the feeling/He's been surrounded by/Horses, horses, horses, horses... - Land.

Depuis le temps que je voulais le faire, maintenant ça sera chose faite : un cycle abordant l'ensemble des albums de Patti Smith. Sur les onze qu'elle a faits (je ne compte que les albums studio dans ce cycle), six avaient déjà été abordés. A la base, je ne pensais faire que les cinq restants (qui se suivent dans sa discographie, d'ailleurs), mais au final, je me suis dit que l'occasion était trop belle pour la gâcher, et tant pis si Easter (1978) avait été réabordé par mes moins il y à un peu moins de deux ans. Après tout, quand j'ai réabordé Dire Straits récemment, j'ai refait la chronique, pourtant très récente (un an à peine), de Brothers In Arms. Bref, revoici Patti Smith sur Rock Fever, et j'espère que ce cycle vous donnera envie de vous pencher, si vous ne connaissez pas encore, sur sa discographie rien moins qu'exemplaire. Une carrière un peu difficile à résumer que la sienne, au passage, parce que la Patti, née en 1946, n'est pas que musicienne et chanteuse. Patti a démarré par faire un peu de photographie en dilettante, sur les conseils de Robert Mapplethorpe, photographe avec qui, entre 1967 et le milieu des années 70, elle va vivre une liaison amoureuse, et avec qui elle restera très liée d'amitié jusqu'à la mort de Mapplethorpe en 1989. Patti, aussi, va écrire, des poèmes. Elle va devenir rock-critic, rencontrer les plus grands. Elle est un peu actrice dans une troupe de théâtre, écrit des chansons pour Blue Öyster Cult (aurait même trouvé leur nom). Ele va vivre un temps (avec Mapplethorpe) dans le mythique Chelsea Hotel à New York. Je vous encourage à lire son autobiographie Just Kids, passionnante. 

PS2

De gauche à droite, Sohl, Kaye, Kràl, Daugherty

En 1974, elle fonde, avec un autre rock-critic, Lenny Kaye (à la guitare), un groupe de rock. ils sont rejoints rapidement par Ivan Kràl, bassiste et guitariste tchécoslovaque ayant fui son pays à la suite du Printemps de Prague, mort il y à quelques mois), le batteur Jay Dee Daugherty et le pianiste Richard Sohl (mort en 1990), que le groupe surnommait DNV, pour Death In Venice (Mort A Venise, film de Visconti), pour sa ressemblance avec le jeune acteur jouant Tadzio dans le film. Le groupe, qui n'a pas encore de nom (ça sera le cas dès l'album suivant : le Patti Smith Group, pourquoi faire compliqué ?), fait des concerts explosifs, sort un premier 45-tours autoproduit en 1974, Hey Joe/Piss Factory, une reprise d'une chanson bien connue (popularisée par Hendrix, mais plus ancienne) couplée avec une déclamation signée Patti. Un des premiers singles autoproduits, un des premiers jalons de la future scène punk, sans que ça soit punk. Puis, signée sur le label Arista, elle va faire son premier album, produit par John Cale (les sessions seront apparemment difficiles, vu le tempérament de Cale, qui drague ouvertement Patti et pousse des coups de gueule mémorables), sorti en 1975 : Horses. Pochette signée Mapplethorpe, sur laquelle Patti, fringuée en mec, semble à la fois hautaine, terrifiée et candide. L'album cartonne et est un régal de rock intellectuel. Patti, fan de Rimbaud (elle s'est rendue en France à de multiples reprises, y a même un petit peu vécu, a été à Charleville-Mézières, ville du poète) Verlaine, Baudelaire, Raymond Roussel et François Villon, fan aussi de Dylan et des Doors, rockeuse endiablée avec un cerveau bien rempli, livre ici un disque à la fois direct et exigeant. Produit à la perfection. 

PS3

Horses s'ouvre sur une reprise du Gloria des Them agrémentée d'une longue déclamation (baignée par un piano discret, avant que le reste du groupe ne déboule) baptisée Gloria In Exelsis Deo, s'ouvrant sur une des plus fameuses phrases de l'histoire du rock : Jesus dies for somebody's sins but not mine (Jésus est mort pour les péchés de quelqu'un, pas les miens). La voix de Patti, géniale, scande son texte, de la poésie beat (elle est aussi fan de Burroughs, Ginsberg et Kerouac), et le morceau bascule soudain dans la reprise même de la chanson des Them, survoltée, monumentale. Patti est vraiment rock, ses musiciens ont peut-être des looks d'intellos gauchistes 70's un peu fumeurs de cannabis, mais ils envoient. Redondo Beach, qui suit, est un petit...reggae bien sympathique, au rythme pépère, une chanson agréable, pas le sommet de l'album, mais c'est du bon. Birdland, qui suit, long de 9 minutes, est une déclamation poétique dédiée à Peter Reich, fils de Wilhelm Reich, médecin, psychiatre et psychanalyste austro-américain, un peu fou, inventeur de l'accumulateur d'orgones et du cloudbuster (canon à nuages, pour faire pleuvoir) dont Kate Bush fera une chanson en 1985. Wilhelm Reich est mort en prison (crise cardiaque), après y avoir été enfermé pour des histoires d'exercice illégal de médecine (accumulateur d'orgones). Son fils a écrit son histoire dans un livre jamais traduit en français, A Book Of Dreams, qui a beaucoup marqué Patti, elle lui rend hommage ici, sublime morceau qui distille une ambiance surréaliste et poétique, chamanique (Patti y déclame son texte comme un mantra), c'est tellement grandiose que je ne veux pas tuer le morceau en en parlant mal. Ecoutez-le, quoi, faites pas les cons et écoutez-le, vous me ferez plaisir.

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De gauche à droite : Daugherty, DNV, John Cale, Patti, Kràl, Kaye

 

Free Money, une montée en puissance ahurissante, grandiose, prenante, achève idéalement la face A. La B s'ouvre sur Kimberly, morceau sur une de ses soeurs, dont elle parle de la naissance, morceau très poétique, qui va loin (quelle basse...). Break It Up, avec la participation à la guitare et aux choeurs de Tom Verlaine de Television (un de ses amants), est à tomber. Le morceau, assez frénétique, possède cependant une atmosphère quasi irréelle (un piano cristallin). Le passage où Patti se cogne la poitrine (on entend les bam bam bam étouffés) tout en prononçant la phrase Ice, it was shining/I can feel my heart, it was melting, est intense. Après ce morceau qui peut sembler secondaire (mon cul, oui !), la deuxième grosse viande de Horses arrive : les 9 minutes de Land : Horses/Land Of A Thousand Dances/La Mer (de). Ce morceau est juste indescriptible. Il démarre, comme Birdland ou Gloria, par une déclamation calme, voix posée, piano délicat de DNV sur la voix de Patti. The boy was in the hallway drinking a glass of tea... Le jeune homme aperçoit soudain un autre jeune homme qui file vers lui, le plaque contre le mur, et le viole. Johnny fell on his knees, started crashing his head against the locker (la manière dont elle prononce locker la première fois est incroyable, elle claque le mot)...Patti se met à crier Suddenly/Johnny gets the feeling/he's been surrounded by horses, horses, horses, horses/coming in all directions, il voit les autres étudiants (l'action se passe dans le couloir d'une fac) et les compare à des chevaux évoluant autour de lui. La musique s'emballe, on plonge dans une reprise de Land Of A Thousand Dances, standard des années 50/60. Do you know how to pony like Bony Maroney ? Do you know how to twist ? Well it goes like this, goes like this... Endiablée, cette reprise va cependant, à un moment donné, céder la place à une autre déclamation beat, homoérotique, assez glauque parfois (He picked up the blade and pressed it against his smooth throat), totalement indescriptible, dans laquelle Patti cite Rimbaud, reprend rapidement des éléments de Land Of A Thousand Dances, parle de la mer des possibilités, de chevaux, de sexe, de mort, le tout sur un rythme de stampede effrené, on en sort épuisé et pétri d'admiration. L'album, ensuite, se termine sur le court (moins de 3 minutes) et touchant Elegie, qui permet à Patti de livrer une étincelante performance vocale teintée de lyrisme, sur un accompagnement musical discret (guitare d'Allen Lanier, membre de Blue Öyster Cult, invité (un de ses amants, elle a pas mal papillonné). Horses se termine en beauté. On ne peut que ressentir de la profonde admiration pour une telle oeuvre qui n'est, pourtant, que le premier volet d'une carrière que je n'hésiterai pas à qualifier de parfaite ! La suite demain...

FACE A

Gloria :

a) Gloria In Excelsis Deo

b) Gloria

Redondo Beach

Birdland

Free Money

FACE B

Kimberly

Break It Up

Land :

a) Horses

b) Land Of A Thousand Dances

c) La Mer (de)

Elegie