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Entre ce disque et Freak Out ! de Frank Zappa & The Mothers Of Invention, le débat fait rage : quel est le premier double album de l'histoire du rock ? Tous deux datent de 1966, tous deux sont, évidemment, fatalement, doubles (tous deux tiennent sur un seul CD, désormais, vu qu'il y à plus long qu'eux, comme double album)... Les puristes affirment que c'est le Zappa, le premier double, car c'est le premier à avoir été enregistré. Mais le Dylan, dont l'enregistrement commença un petit peu après celui du Zappa, est sorti avant, donc, pour-l'éternité-des-siècles-amen-passe-moi-le-pinard, et pour pas mal de monde, il est le premier double album de l'histoire du rock. 73 minutes, 14 titres, dont un titre occupant à lui seul toute la dernière face (il ne dure que 11 minutes, cependant ; le Zappa est agencé similairement, mais est nettement plus court). Il s'appelle Blonde On Blonde, et sous sa pochette cultissime (photo floue de Dylan signée Jerry Schatzberg, en format paysage, c'est à dire qu'en fait, la pochette est inclinée vers la droite contrairement à la photo ci-dessus), il est un chef d'oeuvre de folk-rock, le dernier volet de sa trilogie électrique, alias la Thin Wild Mercury Sound Trilogy, constituée, avant ça, de Bringing It All Back Home (1965) et Highway 61 Revisited (1966). Ces deux premiers volets étaient déjà fantastiques et regorgeaient de classiques absolus du Barde (Subterranean Homesick Blues, Maggie's Farm, Gates Of Eden, Love Minus Zero/No Limit, Like A Rolling Stone, Desolation Row, From A Buick 6, It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry). Blonde On Blonde, lui, est tellement incroyable qu'il écrase littéralement ces deux albums pourtant monumentaux. C'est dire ! L'album a été enregistré à Nashville, Tennessee, avec entre autres, Charlie McCoy (harmonica), Jaime Robbie Robertson (guitariste du Band), Kenny Buttrey (batterie), Al Kooper (claviers), c'est Bob Johnston, le fidèle, qui produit.

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Intérieur de pochette vinyle (en haut, tout du long, la liste des morceaux ; en bas, tout du long, les noms des musiciens)

Avec son titre étrange qui serait inspiré par l'amitié que Bob Dylan avait pour Brian Jones (blondinet guitariste des Stones mort en 1969) et Anita Pallenberg (blondinette petite amie de Jones à l'époque, elle sera avec Keith Richards par la suite), Blonde On Blonde est un disque insensé. Sorte de fin de cycle pour Dylan, qui passera à un style un peu différent par la suite (son album suivant, John Wesley Harding en 1967, premier album depuis le fameux 'accident de moto' de juillet 1966 - en réalité, une cure de désintox maquillée en accident pour expliquer la longue absence médiatique de Dylan - est un disque plus roots et moins rock que ceux de la trilogie). Les paroles des chansons sont assez surréalistes parfois, extrêmement recherchées, Dylan est clairement un des meilleurs auteurs qui soient, si ce n'est le meilleur, au point, on le sait, que les textes de ses chansons (et poèmes) ont été souvent publiés en livres. Musicalement, c'est comme Highway 61 Revisited, de la folk teintée de blues, et totalement électrique. Ce virage à 180° ne plaira pas à tout le monde à l'époque, on se souvient de l'anecdote d'un concert de l'époque où Dylan fut traité de 'Judas' (de traître, quoi) par un mec dans le public, parce qu'il a osé franchir le pas de l'électrique. La réponse de Dylan à ce spectateur sera de jouer une version très électrique de Like A Rolling Stone (si c'est bien cette chanson qu'il jouera à ce moment précis du concert). Avec le recul, cette période 1965/1966 est clairement une des meilleures de Dylan avec 1963 et 1974/1976. Ici, on a quatre faces remplies (même si la dernière ne dure qu'onze minutes) de bonheur absolu. Même si la face C, la plus remplie (5 morceaux), offre les deux titres les moins puissants de l'album : Absolutely Sweet Mary et Temporary Like Achilles. Ces deux titres sont cependant excellents, mais si on les compare avec Visions Of Johanna, I Want You, Most Likely You Go Your Way And I'll Go Mine et Pledging My Time, y à pas photo, ils sont moins puissants. Je chipote quand même.

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Pochette dépliée

La première chanson enregistrée est la dernière de l'album, Sad Eyed Lady Of The Lowlands, long poème sublime à en crever, dédié à Sara, la femme de Dylan. Une chanson qui, donc, occupe, de ses 11 minutes beaucoup trop courtes (ça passe si vite !), l'intégralité de la face D, comme un bon gros bloc, un monument insurpassable. En revanche, Rainy Day Women #12 & 35, qui ouvre le bal avec son orchestre chabraque à la Armée du Salut (d'ailleurs, je crois que c'est bien un orchestre de cette association sociale qui joue !) et son Everybody must get stoned ! mythique, fut la dernière chanson enregistrée, avant que Dylan ne décrète le disque fini. Entre ces deux titres, que des sommets, acides (la charge anti-mode et stupidité de Leopard-Skin Pill-Box Hat, sur lequel Dylan est à la guitare électrique lead), surréalistes (Visions Of Johanna, quel sommet), doux (I Want You, gros tube ; Absolutely Sweet Mary), agressif (Most Likely You Go Your Way And I'll Go Mine : barres-toi de ton côté, moi j'vais par là !), poésie (Sad Eyed Lady Of The Lowlands, Visions Of Johanna), bluesy (Obviously 5 Believers et son harmonica inoubliable ; Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again ; Pledging My Time), folk pure (4th Time Around qui semble réutiliser la mélodie du Norwegian Wood (This Bird Has Flown) des Beatles ; Temporary Like Achilles ; Just Like A Woman, autre tube)... On le voit, on le comprend, parler d'un tel disque est une chose ardue, si pas impossible, en tout cas, dangereuse. Blonde On Blonde est toujours qualifié de chef d'oeuvre, ce qu'il est, et est souvent, très souvent, tout le temps en fait, dans la liste des 10 meilleurs albums de l'histoire du rock (même si ce n'est pas à 100% du rock). Prétendre aimer Dylan sans connaître ou aimer ce disque me semble improbable. Pour les néophytes en Dylan, sachez que c'est un des albums par lesquels il faut commencer. Même si ça vous fait commencer par le meilleur, ou un des 3 meilleurs de Zimmerman (avec Blood On The Tracks et The Freewheelin' Bob Dylan, et Desire et Highway 61 Revisited aussi). On est ici en présence d'un daron, d'un monstre sacré, 73 minutes totalement ahurissantes. Culte et essentiel.

FACE A

Rainy Day Women #12 & 35

Pledging My Time

Visions Of Johanna

One Of Us Must Know (Sooner Or Later)

FACE B

I Want You

Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again

Leopars-Skin Pill-Box Hat

Just Like A Woman

FACE C

Most Likely You Gor Your Way And I'll Go Mine

Temporary Like Achilles

Absolutely Sweet Mary

4th Time Around

Obviously 5 Believers

FACE D

Sad Eyed Lady Of The Lowlands